Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 4

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—Permettez-moi de vous demander quelques semaines de crédit... Si vous m'accordez votre Napoléon, oh! moyennant le remboursement d'une partie de ce que son entretien et sa livrée vous ont déjà coûté, je vous donne ma parole de gentilhomme que votre vengeance n'en ira que plus vite, n'en sera que plus complète...

—Quel projet avez-vous donc?

—Je ne puis aujourd'hui vous l'expliquer... mais vous apprendrez bientôt, comme tout l'univers, le résultat de l'entreprise que je vais tenter avec l'aide de cet admirable coquin... Vous consentez, monsieur le comte?...

—Emmenez-le donc, dit Neipperg, s'il peut contribuer à nous venger du bandit corse... aussi bien je devais me séparer de ce ruffian dont la nature a fait le jumeau de Napoléon... Je l'avais rencontré dans une taverne infâme de Whitechapel où je cherchais à recruter quelques gaillards sans scrupules pour parcourir les routes de France où circulent les courriers...

—Ah! oui!... ces compagnons qui arrêtent les malles-postes, et vident les sacoches contenant les dépêches sans négliger les envois d'argent aux armées?... des gens précieux, bien qu'ils oublient trop souvent de transmettre aux comités royalistes le numéraire saisi avec les dépêches... Et ce garçon était de ces braves?

—Non pas!... Un simple grime, un acteur de bas étage, courant les tavernes et, pour quelques shillings, distrayant les habitués de ces repaires... Au cours de ses gambades et de ses chansons, il vint à parodier l'allure et l'attitude de Napoléon... Bien qu'il se fût barbouillé entièrement le visage de noir de fumée, je fus frappé de sa ressemblance étrange, prodigieuse avec mon ennemi... l'idée baroque me vint alors de l'engager à mon service: je lui achetai une défroque rappelant celle de l'homme dont il portait sur sa face la physionomie, et je m'amusai à le garder ainsi près de moi, durant mon séjour en Angleterre... Je suis à la veille de repartir... je ne puis dans le voyage que j'entreprends, et, surtout, dans le milieu où je dois agir, traîner derrière moi un aussi compromettant portrait... Je vous abandonne donc, très volontiers, mon cher comte, le peu honorable Samuel Barker... puisse-t-il vous procurer, comme à moi, d'agréables moments de satisfaction!... Mais il se fait tard et nos lits nous attendent!

Et Neipperg se leva, après avoir tendu la main à Maubreuil.

—Merci, comte, de votre cadeau!... Oh! vous ne tarderez pas à avoir des nouvelles de Samuel Barker... ce singulier acteur, dirigé par moi, me paraît destiné à un véritable succès dramatique...

—Que comptez-vous donc lui faire jouer? sera-ce un personnage comique?...

—Un rôle tragique...

—Diable!... vous m'intriguez! et Napoléon, pas ce coquin-ci, l'autre, le vrai, le pire?...

—Oh! je ne l'oublie pas... D'autres que moi pensent aussi à lui. Il y a en ce moment à Paris, dans les prisons, en province, dans divers régiments, dit Maubreuil avec gravité, de braves jeunes gens exaltés et quelques conspirateurs émérites qui attendent, eux aussi, la délivrance de la France!... Ils tablent sur des projets audacieux, mais impraticables ou dont la réussite paraît invraisemblable.

—Vous ne croyez pas au succès de ces conspirations militaires?

—Moi, pas du tout, répondit froidement Maubreuil. J'aurai plus de fonds à faire sur cette guerre que vous prévoyez... La Russie est un pays redoutable, inconnu, dont on ignore les forces réelles, les ressources, les défenses... Vous avez peut-être de ce côté quelque chance...

—C'est, si je ne me trompe, l'espoir du comte de Provence...

—Notre prince a aussi une autre espérance...

—Il vous l'a confiée?...

—Je l'ai devinée...

—Et de quelle nature?...

—Impossible même de vous en donner l'ombre d'une idée... Sachez cependant que pour la réaliser,—oh! je n'ai pas encore dans ma tête tout le plan de la pièce,—mais votre Samuel Barker y aura un rôle important qu'il remplira, j'en suis sûr, consciencieusement... d'autant plus qu'il n'en saura le premier mot!... Bonne nuit, monsieur de Neipperg, et merci de l'instrument que vous venez de me confier en la personne du très peu recommandable Sam Barker...

—Un instrument, dites-vous?

—Oh! une partie d'instrument tout au plus!... Quelque chose comme la gaine dissimulant le poignard... Encore une fois merci, et _good night, mylord_!...

—Vraiment, ce comte de Maubreuil est plus excentrique, plus fou que moi!... Parfait gentleman d'ailleurs et détestant cordialement Napoléon, murmura Neipperg, regardant l'aventurier s'éloigner dans le corridor, précédé du digne Billy Chestnut passablement gris, et portant un candélabre avec un balancement inquiétant, comme si le plancher de l'auberge eût été le pont d'un navire.

Et Neipperg ajouta en pénétrant dans sa chambre:

—Que diable veut-il faire de ce faux Napoléon?

IV

MAMAN QUIOU

Le roi de Rome était né au milieu des acclamations de l'armée et des bons souhaits du peuple, auxquels répondaient sourdement des imprécations et des appels à la mort, dans les rangs des royalistes et des agents de l'Angleterre.

Quelques républicains, du genre de Malet, maudissaient la venue de cet enfant qui consolidait l'édifice impérial.

Mais l'immense majorité de la nation éprouvait joie et confiance en voyant Napoléon, radieux, tenir dans ses bras, comme un nouveau trophée de gloire et d'espérance, ce fils qui pour lui devait s'appeler Napoléon le Désiré.

La félicité paternelle n'étourdit pas Napoléon au point de lui faire négliger l'éducation toute spéciale de son héritier. On dut le préparer dès le plus jeune âge au rôle d'empereur qu'il lui faudrait un jour tenir, quand son père ne serait plus là et qu'il s'agirait de contenir vingt peuples alliés, rassemblés sous les aigles françaises, lorsqu'il lui appartiendrait d'administrer l'Europe des bouches de l'Escaut aux confins des steppes de la Dalmatie, et de maintenir, avec la paix, les conquêtes et la gloire dans la succession du moderne Charlemagne. O rêves magnifiques! ô splendeurs illusoires d'un mirage menteur, entrevu à côté de ce berceau, où, dans les dentelles, dormait celui qu'on supposait encore l'héritier désigné de la moitié du globe.

Une gouvernante fut donnée au jeune prince. Elle se trouvait être une femme de rare mérite, madame de Montesquiou,—_maman Quiou_, comme l'appelait le petit roi en son parler enfantin.

Madame de Montesquiou n'eut pas l'heur de plaire à Marie-Louise. Celle-ci réservait toutes ses faveurs à madame de Montebello, dont elle avait utilisé la complaisance lors de l'aventure de Neipperg, et la veuve de Lannes était jalouse de la gouvernante.

Bonne, attentive, dévouée, madame de Montesquiou remplaça Marie-Louise auprès du fils de Napoléon, car l'Impératrice n'eut jamais qu'une affection fort modérée pour son enfant. Elle le voyait à peine dix minutes par jour et encore trouvait-elle le moyen d'effrayer et de faire crier le bébé, lorsqu'elle venait l'embrasser en descendant de cheval, balançant sur sa grosse tête un lourd panache de plumes d'autruche.

La véritable mère du roi de Rome fut maman Quiou.

Elle s'était efforcée de réprimer le caractère volontaire et irritable de son pupille, subissant la formidable hérédité paternelle. Des consignes sévères avaient été données pour que le jeune prince ne pût jamais sortir sans être accompagné de sa gouvernante.

Un matin que l'enfant blond accourait seul vers le cabinet de l'Empereur, il trouva la porte fermée.

—Ouvrez-moi! je veux voir papa!... dit-il avec un petit ton impératif à l'huissier qui répondit:

—Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté...

—Pourquoi cela? je suis le petit roi!

—Mais Votre Majesté est toute seule, je ne puis lui ouvrir!

Le jeune Napoléon ne dit rien. Ses yeux se remplirent de larmes. Il attendit, immobile, madame de Montesquiou, qu'il avait devancée dans sa course. Quand la gouvernante arriva, il lui saisit la main et dit à l'huissier:

—Ouvrez, maintenant! le petit roi le veut!...

Alors l'huissier, s'inclinant, ouvrit la porte à deux battants et annonça:

—Sa Majesté le roi de Rome!...

Il entra, tout impressionné, dans le cabinet impérial et courut se jeter dans les bras de son père.

Le conseil finissait. Il y avait là tous les ministres.

Napoléon, bien qu'ému à l'approche de son fils, se contint, prit un air sévère et dit:

—Vous n'avez pas salué, Sire!... Allons! saluez ces messieurs!... Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur empereur si vous manquiez de politesse!...

L'enfant rougit, s'arrêta, et de sa petite main envoya un gracieux baiser aux ministres.

L'Empereur, dont le sourire remplaça la sévérité apparente, prit alors le petit roi dans ses bras et dit à ses ministres:

—J'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de mon fils... Il sait très bien sa civilité puérile et honnête...

Le roi de Rome alors expliqua le motif de sa brusque venue.

Il se promenait dans le jardin des Tuileries avec sa gouvernante, à l'heure du conseil, quand une femme en deuil, accompagnée d'un jeune garçon à peu près de son âge, vivement s'était approchée malgré les gardes et avait fait tendre par son enfant une pétition que le petit roi avait prise.

—Remettez cela à l'Empereur, avait dit la femme; c'est de la part de la veuve d'un de ses soldats!...

La sensibilité du prince avait été émue par l'aspect de cette mère et de cet enfant aux sombres vêtements, et il avait grande hâte de remettre la pétition à son père.

—Tiens, papa, dit-il avec gravité, le salut aux ministres accompli, voilà ce que m'a donné pour toi un petit garçon dans le jardin. Il est habillé tout en noir. Son papa a été tué à la guerre et sa maman demande une pension... je la lui ai promise!...

—Ah! mon gaillard, tu donnes déjà des pensions, toi!... Diable! tu commences de bonne heure!... Enfin, c'est accordé... là, es-tu content?...

Et Napoléon, serrant son fils contre sa poitrine, l'embrassa longuement.

A l'époque où reprend notre récit, le roi de Rome n'est pas encore en âge de solliciter et d'obtenir des pensions pour ses protégés. Ce n'est qu'un bel enfant blond, promenant sa royauté en cheveux bouclés, dans une petite calèche traînée par des moutons habilement dressés par Franconi, à la grande joie des promeneurs des Tuileries.

Au retour de la promenade, la gouvernante, qui savait que l'Empereur, lorsqu'il avait un instant de libre, ne manquait jamais de lui faire signe pour qu'elle lui amenât son fils, qu'il caressait avec effusion, et qu'il gardait auprès de lui durant quelques instants, prolongea son attente sous les fenêtres du cabinet impérial.

Napoléon, tout en dictant à son secrétaire Méneval, allait et venait, de la cheminée à la fenêtre de la pièce, selon son habitude.

Il aperçut la gouvernante, et, aussitôt, interrompant la dictée, il lui fit signe de monter.

Après avoir étreint avec amour son fils, l'Empereur fit un signe comme pour congédier madame de Montesquiou et son pupille, puis il se tourna vers Méneval pour reprendre la dictée.

La gouvernante, bien qu'ayant parfaitement compris l'intention de l'Empereur, ne bougea pas. Après avoir confié le roi de Rome à l'une des femmes de service, qu'elle savait à la portée du cabinet impérial, elle demeura silencieuse, immobile, droite, un peu comme en faction.

Surpris, Napoléon fronça d'abord le sourcil, puis dit avec brusquerie:

—Voyons, maman Quiou, que se passe-t-il? Votre élève n'est-il pas sage?... Non? ce n'est pas cela? Avez-vous donc quelque chose à me demander? Eh bien! parlez!... je suis pressé et je ne sais pas deviner ce qui s'agite dans la cervelle des femmes...

La gouvernante, un peu troublée, fit d'abord une grande révérence, puis dit avec quelques balbutiements:

—Sire, j'ai reçu ce matin la visite de madame la duchesse de Dantzig, qui m'a priée de solliciter une grande faveur de Votre Majesté!...

—La maréchale Lefebvre désire une grâce de moi?... Parbleu! n'est-elle pas assez grande personne pour la demander elle-même? Lui faut-il des ambassadrices, à présent, ou bien est-ce que je lui fais peur?... On ne la nomme donc plus la Sans-Gêne? Oh! oh! elle a peur de quelque chose, cette luronne?... voilà qui me surprend... Alors, ajouta l'Empereur, c'est donc bien grave?...

—Non, Sire, mais la maréchale a craint d'importuner Votre Majesté!... et puis elle assure que vous ayant déjà demandé une grande faveur, elle craint d'être trop indiscrète.

—Vraiment?... la duchesse de Dantzig est une excellente femme que j'aime beaucoup... Je ne partage pas du tout, à son égard, les sentiments railleurs des gens de ma cour qui se moquent de ses façons un peu rondes, par trop familières, j'en conviens... Dame! c'est une vaillante fille du peuple que j'ai connue autrefois, dans ma jeunesse, et qui a bravement fait son service sur les champs de bataille... Elle écorche, il est vrai, la langue française, ses expressions pittoresques sentent le faubourg et la caserne plus que le faubourg Saint-Germain et l'Académie, c'est encore exact. Elle ne se tient pas très correctement assise dans un salon, et dans son manteau de cour ses jambes s'embarrassent... je le reconnais avec tout le monde ici. N'importe! Je l'estime, cette bonne maréchale, et j'entends que tout le monde, à ma cour comme ailleurs, ait pour elle les plus grands ménagements, les plus absolus respects... Il ferait beau voir, reprit l'Empereur, s'animant et semblant s'adresser à Méneval, mais se parlant à lui-même, qu'on osât se montrer plus délicat que moi pour les manières, et plus difficile que je ne veux l'être pour le bon ton des femmes de mes meilleurs serviteurs... Lefebvre, je le lui ai déjà dit, a peut-être eu tort de se marier sergent, mais je lui ai pardonné... A elle aussi, la bonne Sans-Gêne, j'ai promis d'oublier qu'elle avait été blanchisseuse... A présent, maman Quiou, faites-nous vite connaître cette mission... Que désire la duchesse de Dantzig?

—Sire, son fils adoptif, le commandant de hussards Henriot, se marie.

—Ce brave officier qui m'a pris Stettin avec un peloton de cavaliers? Oh! je ne l'ai pas oublié. Et qui épouse-t-il?

—La fille d'un officier des armées de la République, sous les ordres duquel le maréchal Lefebvre, alors sergent, avait servi.

—Le nom de cet officier?

—Beaurepaire.

—Il fut de mes amis! dit vivement l'Empereur. Il a défendu héroïquement Verdun et s'est donné la mort, dit-on, plutôt que de rendre la ville dont il avait la garde. S'il avait survécu, je l'eusse fait comte et général. Ma foi! je suis bien aise de cette alliance. Voilà une famille qui se fonde sur de glorieux souvenirs. A quand le mariage?

—Après-demain, Sire... Je dois servir de mère à Alice de Beaurepaire, qui est orpheline, et la duchesse de Dantzig a espéré que Votre Majesté consentirait à signer au contrat...

—J'accepte! dit avec bonne humeur l'Empereur. Assurez la maréchale Lefebvre de ma présence... Nous assisterons à la cérémonie... Mais j'y pense, la duchesse de Dantzig ne doit pas être loin d'ici... ni votre jeune fiancée non plus?... Toutes deux doivent attendre près d'ici une réponse...

—Votre Majesté a deviné juste.

—La duchesse de Dantzig n'est pas seulement une énergique et bonne femme, digne du brave soldat dont elle a partagé les peines et la gloire, c'est aussi une femme intelligente, qui comprend à demi-mot et sait la conduite qu'il convient de tenir dans les circonstances embarrassantes... Ma foi! non, ce n'est pas une sotte... je le lui ai dit à elle-même, fit l'Empereur se souvenant de son intervention adroite durant cette nuit de Compiègne, qui avait failli devenir tragique, où Neipperg fut par lui surpris et envoyé au peloton d'exécution, la maréchale Lefebvre, ajouta-t-il en souriant; a craint de se trouver déplacée à ma cour... elle a pris trop à la lettre peut-être certaines observations par moi faites à son mari au sujet de sa tenue, de ses allures... volontairement elle s'est retirée dans son château de Combault, ne voulant pas s'exposer aux railleries des personnages de ma cour et aux façons méprisantes de leurs hautaines épouses qui ne la valent certes pas... je lui sais grand gré de cette déférence pour ce désir que je n'avais pas même exprimé... je veux lui en témoigner, moi-même, toute ma satisfaction... Allez, Montesquiou, allez me chercher la duchesse de Dantzig et la fiancée du brave commandant Henriot... je me souviens parfaitement de ma promesse de signer à son contrat, je la tiendrai... vous, Méneval, achevez cette note à M. de Lauriston: il faut en finir avec les atermoiements et les finasseries de mon cher cousin l'empereur Alexandre!...

Et Napoléon, dont la voix s'était enflée et avait repris le ton de l'irritation, continua la dictée de sa dépêche à son ambassadeur auprès du czar, tandis que Montesquiou courait chercher la duchesse de Dantzig et Alice de Beaurepaire...

—Ah! c'est vous, madame Sans-Gêne! dit, avec une jovialité qu'il savait prendre quelquefois, l'Empereur allant au-devant de la maréchale, un peu inquiète, malgré les assurances de madame de Montesquiou, sur l'accueil qui lui était réservé. Eh bien! vous me boudez donc?

—Non, Sire, répondit Catherine, regardant bien en face son empereur, vous savez bien que Lefebvre et moi nous nous ferions pour vous hacher menu comme chair à pâté... Mais voyez-vous, l'air de la campagne nous est recommandé... Moi, ça n'allait pas, oh! mais pas du tout, dans vos salons...; à Combault, je suis dans mon élément: il y a des paysans qui nous aiment, des anciens soldats qui admirent mon Lefebvre comme ayant été partout, sous la mitraille, à vos côtés, et puis je vis au milieu des vaches, des moutons, des prairies, des arbres, qui ne valent pas les beaux sapins de mon Alsace, mais enfin nous les préférons, Lefebvre et moi, à vos antichambres et à vos _collidors_ tout dorés...

—Corridors! souffla madame de Montesquiou.

—Eh bien! oui, vos couloirs, reprit Catherine, ne comprenant pas bien l'observation... Moi, j'en avais assez de faire le pied de grue à la porte de votre salon... ça ne m'empêchait pas de vous aimer, Sire... de près comme de loin vous êtes notre empereur, et puis, soyez tranquille, le jour où vous lui ferez signe, Lefebvre ne sera pas long à graisser ses bottes et à venir vous rejoindre... Mais, quand on ne se bat pas, vous n'avez pas besoin de lui, n'est-ce pas? Qu'est-ce que vous en feriez à Paris, d'un vieux grognard comme lui... vous pouvez bien me le laisser, pas vrai?... Il plante ses choux à présent, auprès de moi. Mais que vous lui disiez: Ici, Lefebvre... on va encore se frotter sur la Vistule, sur le Danube, au tonnerre de... pardon! enfin, Votre Majesté comprend bien ce que je veux dire... eh bien! il ne sera pas long à me tirer sa révérence, à oublier son jardinage, et à vous répondre: Présent! quand vous crierez: En avant!...

—Oui, dit l'Empereur toujours souriant, gardez-le, soignez-le, aimez-le, dorlotez-le, mon brave Lefebvre!... profitez du bon temps présent, ma chère duchesse!... et, d'une voix plus grave, il ajouta: Peut-être aurai-je en effet bientôt besoin de vous enlever encore une fois votre mari...

—Alors, on va se battre, Sire? demanda vivement Catherine.

—Je n'en sais rien et personne non plus, répondit l'Empereur; moi, je veux la paix... sera-t-on de mon avis en Europe? L'Angleterre intrigue toujours et le czar est mal conseillé... Madame la duchesse, ne parlez de rien jusqu'à nouvel ordre. Inutile d'inquiéter votre mari... Cette lettre qu'écrit Méneval, fit-il en désignant d'un coup d'œil son secrétaire, contient une demande. Nous verrons la réponse qui sera faite... Dans cette dépêche, il y a la paix ou la guerre!...

—Ah! vraiment? murmura Catherine dont le front s'assombrit. Et elle lança un regard à Méneval, penché sur sa petite table et recopiant la lettre dictée à paroles hachées par Napoléon.

Elle ne pouvait comprendre que ce bout de papier, avec ces pattes de mouches dessus, contînt si grave résolution. Et elle avait presque l'envie de courir à Méneval et de lui dire: Ah çà! fiston, tu ne vas pas écrire de bêtises et nous brouiller avec l'empereur de Russie!

Napoléon, cependant, examinait attentivement Alice de Beaurepaire, timide colombe effarouchée baissant les yeux sous le perçant regard de l'aigle.

—Et c'est cette jolie personne, reprit-il avec une certaine hésitation, qui va devenir l'épouse du commandant Henriot?... Vraiment, ce commandant est un trop heureux gaillard!...

S'approchant alors de la jeune fille avec sa rapidité et sa brusque décision, il lui prit la tête à deux mains, approcha de ses lèvres en feu le front rougissant d'Alice, y déposa un baiser et dit:

—Ce baiser tout paternel vous portera bonheur, mademoiselle... vous êtes d'une ancienne famille je crois. Élégante, belle et douce, vous serez une femme charmante... il faudra venir à ma cour... je vous ferai inviter aux réceptions de l'Impératrice... Je vous reverrai après-demain, mademoiselle, à votre contrat!... Madame la duchesse, et vous, maman Quiou, retirez-vous... Méneval n'a pas fini sa lettre, et le courrier, ce bon Moustache, s'impatiente, tout botté dans la cour!

Les deux femmes s'inclinèrent cérémonieusement, et il sembla à Alice, qui avait salué moins majestueusement, que l'Empereur continuait à lui sourire et ne la quittait pas des yeux.

Madame de Montesquiou, après avoir reconduit la maréchale Lefebvre et Alice jusqu'au bas de l'escalier dominant la terrasse des Tuileries auprès du quai, se disposa à rentrer dans ses appartements.

L'audience impériale lui avait donné un peu de fièvre. Napoléon troublait tous ceux qui l'approchaient. Elle résolut de faire encore deux tours de promenade avant de rentrer.

Au moment où elle embrassait Catherine Lefebvre s'apprêtant à monter en voiture, il lui sembla qu'un homme, grand, de haute mine, le chapeau enfoncé sur les yeux, portant une redingote à pèlerine, s'était éloigné du valet de pied de la duchesse, avec lequel il paraissait avoir lié conversation. Que pouvait vouloir cet inconnu bien mis? Il semblait s'être embusqué non loin de la porte particulière par laquelle sortait l'Empereur dans ses courses privées quand il courait la ville incognito. Avait-il de mauvais desseins? Un instant, la gouvernante fut sur le point de signaler au factionnaire cet équivoque observateur.

Tout à coup elle crut s'apercevoir que cet inconnu lui faisait un signe discret d'intelligence.

Elle tressaillit, n'osa pas avancer, cherchant à dévisager à distance le personnage.

Celui-ci s'était rapproché rapidement. Il souleva légèrement le rebord de son feutre, et dit, d'une voix teintée d'ironie:

—Vous ne me reconnaissez pas, chère madame?... la disgrâce change donc bien les gens?

—M. de Maubreuil! s'écria madame de Montesquiou, témoignant une vive surprise de la rencontre.

Elle avait autrefois connu l'aventurier. Bien que son âge et son caractère la missent à l'abri de toute tentative de séduction, Maubreuil lui avait fait une cour assez assidue, par passe-temps, par cupidité peut-être, car à cette époque la gouvernante devait recueillir d'un oncle descendant des d'Artagnan, et royaliste ultra, un riche héritage qui lui fut d'ailleurs retiré en raison de son adhésion à l'Empire. Ayant repoussé les hommages du peu scrupuleux adorateur, elle avait cependant conservé à son endroit une assez favorable inclination. Quelle femme n'est flattée d'être désirée, n'eût-elle aucune prétention et nul goût amoureux?

Elle n'accueillit donc point durement Maubreuil, s'informant des péripéties de son existence depuis la défaveur dont il s'était trouvé l'objet à la suite de ses intrigues à la cour du roi de Westphalie. L'aventurier fit un récit plus ou moins véridique de son séjour à l'étranger, se gardant bien de manifester le sentiment de haine qu'il portait à Napoléon. Il s'enquit seulement de la duchesse de Dantzig, dont il avait reconnu la livrée, témoignant d'un grand désir de la voir en particulier; il avoua qu'un ami très cher à la duchesse, avec lequel il s'était entretenu en Angleterre, l'avait chargé d'une commission pour elle, et qu'il souhaitait la remplir au plus vite.