Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome
Part 21
On a compté au Palais-Royal de l'Empire dix-huit maisons de jeu, onze monts-de-piété, sans les maisons clandestines de prêts sur gages et une trentaine de restaurants. Les sous-sols donnaient asile à mille industries foraines, à des spectacles et à des curiosités variés. Les chambres et les mansardes étaient peuplées de filles. Les cafés-billards, les confiseurs, les pâtissiers, les glaciers, les marchands de comestibles abondaient. Il y avait un marchand de gaufres renommé, un cabinet de lecture tenu par Jorre très fréquenté, où l'on trouvait une quarantaine de journaux; enfin la boutique d'une association de décrotteurs achalandés portait cette enseigne: _Aux Artistes réunis_.
Parmi les spectacles et divertissements, on n'avait que l'embarras du choix: le _Théâtre-Français_ d'abord, puis le théâtre de la Montansier qui a gardé le nom de théâtre du Palais-Royal, les _Ombres Chinoises_ de Séraphin, les _Marionnettes_ où _Pyrame et Thisbé_ attira longtemps la foule, le _Caveau_, le concert du _Sauvage_, etc.
Les cafés du Palais-Royal sont demeurés longtemps fréquentés et plusieurs ont gardé une renommée dans l'histoire: tels le café de Foy, rendez-vous des promeneurs aristocratiques, où le garde Pâris tua le conventionnel Lepelletier de Saint-Fargeau; le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration par les officiers bonapartistes en demi-solde et où tant de duels furent décidés; le café de Valois, rendez-vous des royalistes; le café Borel, où on écoutait un ventriloque; le café des Mille-Colonnes, dont les glaces habilement disposées rappelaient à l'infini les douze colonnes de cristal, et le café du Mont Saint-Bernard, où le hasard avait fait asseoir Henriot, courbaturé moralement et un peu las aussi de sa longue marche pédestre, en quittant la maison de santé du docteur Dubuisson.
Le café du Mont Saint-Bernard était agencé un peu comme nos cabarets artistiques et nos tavernes décoratives. Des grottes, des pans de rocs, des cabanes, des routes et des précipices y étaient figurés. On y était servi pas des garçons costumés en montagnards italiens ou suisses. Des abris, simulant des excavations dans la montagne, permettaient aux consommateurs de s'isoler, sans perdre le coup d'œil général, en même temps qu'ils pouvaient suivre sur une petite scène, disposée au fond du café, les grimaces et les contorsions de deux ou trois pitres, dont les exercices acrobatiques coupaient les morceaux joués par un orchestre de quatre musiciens.
Henriot cherchait une table libre et parcourait l'un des sentiers cachés de ce café alpestre, quand, passant devant une des grottes, il aperçut un homme et une femme qui firent un mouvement en le voyant:
—C'est le colonel Henriot!
—Le major Marcel!...
Ces deux exclamations se croisèrent, on se reconnut, on se serra la main.
Marcel invita Henriot à s'asseoir à sa table et lui présenta sa femme Renée.
Henriot était venu par désœuvrement au Palais-Royal. Rien ne l'y avait entraîné que le désir d'échapper, dans le tumulte et dans la foule, aux reproches de sa conscience et aux bourdonnements de l'anxiété. Il connaissait depuis longtemps le major Marcel, et aussi Renée, dont madame Sans-Gêne et ce bon La Violette lui avaient conté les aventures; il n'avait aucune raison pour ne pas accepter l'invitation faite cordialement.
Il s'assit donc à leur table.
On échangea divers propos indifférents tout en donnant un coup d'œil à une scène burlesque jouée par deux comiques sur le petit théâtre du fond.
L'un des deux pitres, costumé en Anglais comique, avec pantalon de nankin, habit bleu à boutons d'or, gilet rouge et chapeau jaunâtre à longs poils, imitait dans la perfection le ridicule insulaire dont la salle s'égayait. De grands favoris filasse lui pendaient le long des joues. Il les tortillait en accomplissant ses gambades et ses contorsions.
Les trois consommateurs ne prenaient qu'un médiocre plaisir à ce spectacle.
Tous trois semblaient absorbés. Ils ne riaient que du bord des lèvres. La tristesse était au fond des yeux de Renée; Marcel et Henriot avaient dans le regard de l'inquiétude, et, si leurs corps se trouvaient réellement attablés à l'un des guéridons du Mont Saint-Bernard, leur âme était ailleurs.
A un moment Marcel tira sa montre et la consulta.
—Oh! ne t'en va pas encore! il n'est pas l'heure que tu m'as dite!... supplia Renée retenant son amant.
—J'ai encore un quart d'heure, ma chère!... puis il faudra, tu le sais, que j'aille retrouver mes amis...
Un éclair de frayeur dans le regard, un geste de vague supplication montrèrent que Renée, inquiète, se résignait et comptait en soupirant les minutes.
—Cette journée a été bien courte et bien longue pour moi!... murmura Renée à l'oreille de Marcel, bien longue parce que tu m'as laissée seule si longtemps, bien courte puisque tu me dis que peut-être je serai plusieurs jours sans te revoir...
—Oui... oui! fit Marcel impatienté, cherchant à arrêter une confidence possible, une indiscrétion à prévoir...
—C'est triste ce voyage dont tu ne veux pas me dire le but, ni la durée, reprit Renée insistant. Elle parlait cette fois assez haut pour que Henriot entendît. Sais-tu bien, ajouta-t-elle, que je pourrais être jalouse!...
—Folle que tu es! dit Marcel lui prenant la main pour la calmer et peut-être pour l'engager à se taire, en présence d'Henriot.
Mais les femmes ont la curiosité tenace, et les recommandations du silence ne font qu'exciter leur verve causeuse.
Renée, avec vivacité, reprit:
—Qu'est-ce qu'il peut vouloir encore te dire, la nuit, ce général Malet... avec lequel tu as passé toute la journée!...
Marcel serra énergiquement la main de Renée:
—Tais-toi!... tais-toi! je t'en prie! dit-il vivement, en accompagnant son mouvement d'un coup d'œil mécontent.
Renée se recula d'un air boudeur.
Henriot avait entendu.
—Vous connaissez le général Malet? demanda-t-il à Marcel.
—Oui... un peu... dit celui-ci, visiblement contrarié de la question.
—Je le connais aussi, reprit Henriot, sans affectation... j'ai même été le visiter aujourd'hui dans la maison de santé où il est gardé...
—Vous?... Mais j'y pense, dit tout à coup Marcel baissant la voix, le général a parlé, oh! discrètement, d'un officier, du service de la place, avec lequel il était en relation... serait-ce vous?...
—Ce doit être moi, répondit tranquillement Henriot.
—Alors vous êtes des nôtres?...
—Oui et non... dit évasivement le colonel.
Cette réponse ne parut pas satisfaire entièrement Marcel. Il ne savait pas de quels éléments Malet disposait dans l'armée; or, tous les conjurés étaient inconnus les uns des autres, sauf les cinq personnages qui s'étaient trouvés rassemblés dans la journée même chez Malet. Le général leur faisait croire qu'il disposait de ressources considérables, de partisans nombreux disséminés dans tous les rangs sociaux, principalement dans l'armée: Marcel ne douta plus qu'Henriot ayant eu, le jour même, une entrevue avec Malet, ne fût comme lui entré dans la conspiration. L'attitude prudente et les paroles réservées d'Henriot n'étaient point pour lui ôter ce soupçon.
Il résolut de savoir aussitôt à quoi s'en tenir.
Tirant de sa poche le fragment de la lettre déchirée par Camagno et qui devait servir aux conspirateurs de signe de ralliement, il le présenta à Henriot, en lui disant:
—Vous connaissez cela?...
Henriot regarda le morceau de papier, sans paraître frappé par ce signe. Évidemment il n'était pas dans le secret. Marcel, très contrarié, remit le fragment dans sa poche, sans mot dire.
Mais Henriot tout à coup s'écria:
—Attendez donc!... ce bout de papier déchiré que vous me présentez là... est-ce qu'il ne viendrait pas...
Et sans achever sa pensée, il sortit à son tour la lettre de Camagno, ramassée chez Malet, et, la tendant à Marcel tout à fait surpris:
—On dirait que ce bout de papier provient de cette lettre... regardez donc! dit-il.
—En effet! murmura Marcel... comment avez-vous donc ce papier?
—Je l'ai trouvé dans le couloir, chez le général Malet... Je supposais qu'il n'avait aucune importance... cependant je l'avais conservé de peur qu'il ne tombât sous des yeux indiscrets... car si le fragment déchiré est blanc, l'autre moitié de la lettre est couverte d'écriture... voyez plutôt!...
Et machinalement, comme pour rapprocher les deux fragments et vérifier la déchirure, Henriot, fixant son regard, parcourait la page écrite...
A peine avait-il lu quelques mots, qu'il tressaillit, et faisant un mouvement comme pour froisser la lettre, il murmura, en regardant secrètement Marcel stupéfait:
—C'est grave! dit-il.
—Quoi donc?... que venez-vous d'apprendre, colonel?... C'est une lettre de Malet?...
—Non!... un brouillon sans doute... une initiale pour signature...
—Et qu'y a-t-il donc d'écrit? vous m'effrayez!... puis-je voir?...
—Lisez! dit Henriot. Puisque vous connaissez le général Malet, vous devinerez peut-être l'entier de cette lettre... peut-être vous trouverez-vous au courant du secret qu'elle révèle...
—Donnez! dit froidement Marcel.
Il prit la lettre que lui tendait Henriot, et voici ce qu'il lut:
«Très cher Ximenès,
»Tout décidément prend bonne tournure; si, comme nous l'espérons, Malet se décide à profiter des circonstances favorables, plus que jamais Jupiter-Scapin, comme l'a si bien baptisé ce cher de Pradt, est embourbé dans les marécages de la Pologne, dans les terres inondées de la Moscovie. Il ne sera pas de sitôt ici. L'Impératrice, au premier tapage, s'enfuira à la cour de papa. Le roi de Rome ne sera pas un obstacle. Un gentilhomme fort intelligent et dévoué, M. de Maubreuil, s'offre à lui servir de précepteur. Entre ses mains, le prétendu roi de Rome ne nous donnera pas longtemps d'inquiétude.
»Votre général Malet est un niais. Il nous est facile de le jouer. Continuez à tout promettre, engagez le roi, mais les parlements,—ils ont parfois du bon, n'ayant rien promis, rien enregistré, rien autorisé,—feront bonne justice de tous ces misérables impénitents ou soi-disant repentants. Tous ceux qui demanderont des garanties seront pendus, on exilera les autres. Quant à nous, n'ayons aucune crainte: j'aurai la charge de grand écuyer, dont le prince de Lambege a promis la démission; Fouché sera fait premier ministre, le roi lui a promis cette place bien due à son intelligence, à d'autres considérations éminentes. Pour vous, un évêché, celui de Mirepoix ou d'Auch, sera mis à votre disposition, avec cent mille francs pour balayer vos dettes. Le roi Ferdinand VII, rétabli sur son trône, contribuera aussi, sans doute, à vous récompenser de vos loyaux services, mais Ferdinand n'est pas riche et je vous conseille de rester en France, où l'épiscopat est lucratif et sûr.
»Quant au sieur Malet, attendu qu'il est bon gentilhomme et qu'il va rendre un grand service à Sa Majesté et à la France, il sera maintenu dans son grade de maréchal de camp, avec le brevet de commandeur de Saint-Louis, une pension de mille louis reversible par moitié sur sa femme. Mais, si au lieu de servir fidèlement lui aussi veut des exigences, s'il s'avisait de persister dans ces sottises républicaines dont il fait volontiers parade et qui ne sont bonnes qu'à lui attirer les sympathies de la plèbe, on l'enverra pourrir à Pierre-Encise ou au château d'If. Du reste, promettez tout, acceptez tout, ne refusez rien de ce que vous demanderont Malet et ses affidés, faites-leur croire même qu'on les laisserait travailler pour la République, Mgr de Clermont-Tonnerre prétend que ce n'est pas péché véniel que de combattre les jacobins avec leurs propres armes.
»Agissez donc et poussez votre Malet. Jamais l'heure ne sera plus propice.
»T...»
—C'est signé d'un T... Qui peut ainsi écrire cela? demanda Henriot.
—T... Talleyrand, parbleu! oh! le double traître... Mais, colonel, vous plairait-il que nous allions faire un tour de promenade dans le jardin?... ce papier renferme des choses trop graves pour que nous n'échangions pas nos idées... Renée nous attendra un instant en regardant le spectacle...
—Je vous suis, dit Henriot, très impressionné.
Quand ils furent seuls sous les marronniers, Marcel dit avec un accent douloureux:
—Ainsi Malet conspire avec les royalistes!... le saviez-vous, colonel?
—Je ne savais rien des projets du général Malet... Je connaissais ses griefs contre les ministres qui le tenaient en prison, sa haine même contre l'Empereur auquel il reprochait le 18 brumaire, le couronnement, son pouvoir absolu... mais j'ignorais, je vous le jure, qu'il fût à la tête d'un complot tout organisé, tout prêt à éclater, comme cette lettre l'indique...
—Et un complot avec Talleyrand, avec Fouché, avec Clermont-Tonnerre, avec tous les suppôts du fanatisme, de l'intolérance, qui voudraient nous ramener, avec leur roi, le régime de la féodalité... Ah! c'est infâme!... Et moi qui pensais servir, en m'alliant à Malet, la cause sacrée de l'indépendance des nations et préparer l'avènement de la fédération des États européens!...
—Le général Malet ne soupçonne peut-être pas que les royalistes le prennent pour instrument...
—Il devrait s'en douter! De qui s'entoure-t-il? de Lafon, un abbé; de Boutreux, un échappé de séminaire; les Polignac sont ses amis; qui a-t-il mis au premier rang de sa commission provisoire? Alexis de Noailles, Montmorency, deux ducs, deux représentants incorrigibles de l'ancien régime... Cette lettre, tombée de la poche d'un convive, achève de dissiper mon illusion... J'avais fait un rêve... je m'éveille brusquement!... Je vous laisse libre, colonel, de continuer à suivre Malet; moi, je me sépare de lui...
—Mais je n'avais nullement l'intention de le seconder dans ses projets... je le lui ai déclaré à lui-même aujourd'hui...
—Ah! vraiment?... Alors ce soir... cette nuit... vous ne saviez rien?...
—Rien du tout... Le général ne m'a mis au courant que d'une chose... son projet de quitter, cette nuit probablement, la maison de santé où il est détenu...
—Il ne vous a pas dit ce qu'il comptait faire, une fois évadé?
—Non... je ne saurai que ce que vous voudrez bien m'apprendre, car vous paraissez être fort informé des desseins de Malet...
—Il vaut mieux pour vous, colonel, que vous gardiez votre ignorance... Vous ne tenez plus à servir les royalistes, à renouer en France l'odieux pouvoir royal?...
—Non... je ne veux même pas, en ce moment où il combat pour la France devant Moscou, entreprendre quoi que ce soit contre Napoléon...
—Ceci vous regarde, mais, croyez-moi, allons retrouver Renée qui doit s'impatienter en notre absence et ne nous mêlons en aucune façon des entreprises de Malet... Laissons-le, avec son moine, conspirer pour nous ramener les Bourbons... à la fois dupe et complice des Talleyrand et des Fouché... Venez, colonel, ni vous, ni moi ne devons être les jouets de ces fourbes aux mains desquels Malet n'est qu'un misérable pantin dont ils tiennent la ficelle... ils le font ainsi mouvoir dans l'ombre, mais, s'il échoue, ils l'étrangleront au grand jour!...
Et Marcel, indigné, contenant de son mieux son irritation, entraîna Henriot vers le café du Mont Saint-Bernard.
Une grande agitation emplissait l'établissement. On entendait des cris, le bruit d'une querelle. Les consommateurs, en partie debout, masquaient la petite scène, disposée au fond de la salle, et d'où partaient des cris et des jurons.
Marcel avait dit quelques mots à l'oreille de Renée qui s'était levée aussitôt.
—Excusez-nous, fit alors l'aide-major en tendant la main à Henriot. Il faut que nous partions... ce que je viens d'apprendre, ajouta-t-il à voix basse, me force à prévenir Malet qu'il n'ait plus à compter sur moi, en aucune façon...
—Vous pouvez également parler en mon nom... quoique je n'aie pas donné ma parole à Malet...
—Je dirai simplement que je vous ai vu. Il devinera... Oh! brûlez ce papier qui pourrait nous compromettre inutilement, s'il venait à s'égarer encore une fois!
—Comme vous êtes prudent!...
—C'est que j'ai beaucoup conspiré déjà, reprit en souriant Marcel, mais pour longtemps c'est fini... Renée vient d'apprendre que son père adoptif, La Brisée, l'ancien garde du comte de Surgères, était mort, lui laissant un joli petit bien dans la Mayenne... Elle devait se rendre seule à Laval pour recueillir l'héritage... Nous irons ensemble!... et, là-bas, en plantant nos choux et en cueillant nos pommes, nous attendrons que l'heure sonne de la délivrance des peuples et de la disparition des frontières... N'est-ce pas, ma Renée?...
—Oh! que je suis heureuse! s'écria celle qui, jadis, dans les armées de la République, s'était nommée le _Joli Sergent_.
Et elle embrassa Marcel, certaine de n'être point remarquée au milieu du tumulte qui allait croissant autour d'elle.
La querelle dégénérait en bataille. Les tabourets et les verres volaient à travers la salle. Les cris redoublaient et l'on entendait la dame du comptoir, éplorée, au milieu de ses petits tas de sucre, dire à ses garçons:
—Allez donc chercher la garde!
—Partons! Partons! dit vivement Marcel à sa compagne. Les choses peuvent se gâter, et je n'ai pas le droit à l'heure présente de me trouver fourré, malgré moi, dans une bagarre... j'ai le devoir d'avertir de mon abstention qui vous savez... Adieu, colonel Henriot!...
—Adieu!... Au revoir plutôt!... car on vous reverra un jour ou l'autre?...
—Je resterai à la campagne, perdu, oublié, paisible, mais non indifférent... jusqu'au jour où la République universelle m'appellera!... Allons!... viens, Renée!...
Et tous deux sortirent du café du Mont Saint-Bernard, où le tapage et le désordre avaient attiré au fond, vers la scène, tous les consommateurs.
Henriot s'était lui aussi rapproché, désireux de connaître la cause de cette rixe.
Il poussa tout à coup ce cri:
—Mais c'est La Violette!...
Il venait d'apercevoir entouré de gens le poussant, le tirant, cherchant à lui arracher un homme qu'il tenait serré à la gorge, en passe d'être étranglé, l'ancien tambour-major des grenadiers, son précepteur à l'armée de Rhin-et-Moselle, son sauveur, lorsqu'il était prisonnier à Dantzig, le factotum dévoué de la maréchale Lefebvre. Que faisait-il dans cette bagarre?
La Violette, en reconnaissant la voix d'Henriot, lâcha l'homme qu'il retenait, et fit un pas pour s'avancer vers son élève, qu'il n'avait pas vu depuis la journée du mariage interrompu au château de Combault.
Le prisonnier, dégagé, voulut se relever et s'enfuir.
Mais La Violette, de sa poigne solide, le saisit par un pan de sa souquenille.
C'était l'un des pitres de la farce qu'on venait de représenter, l'homme qui faisait l'Anglais si ridicule.
Il se trouvait dans un piteux état. L'un de ses favoris en filasse avait été arraché. L'autre pendait tout défrisé. Son chapeau cabossé avait roulé à terre, son gilet rouge était dégrafé. Dans sa lutte avec La Violette, sa perruque s'était décrochée. Il apparaissait, tremblant de peur, sous son fard.
Décoiffé, avec sa face rasée, il montra sa véritable physionomie.
Tous les assistants et Henriot lui-même ne purent s'empêcher d'être frappés par la ressemblance extraordinaire de ce queue-rouge avec Napoléon.
—Mais c'est l'Empereur!... cria-t-on autour de lui.
—Oui, ce coquin se permet encore de voler à notre Empereur son auguste visage! dit La Violette avec une indignation comique, et comme prenant à témoin le cercle des spectateurs qui avait paru blâmer sa violence et vouloir lui ôter des mains le pitre qu'il maltraitait. Si encore il n'avait volé que cela!...
—Moi pas voleur!... Moi artiste!... Moi, Samuel Walter, sujet britannique!... clamait le faux Napoléon cherchant à se dégager de l'étreinte de La Violette, et quêtant un appui parmi l'assistance.
—Tu es un voleur!... reprit avec force l'ex-tambour-major; imaginez-vous, mon colonel, fit-il en s'adressant à Henriot, comme s'il était le seul dans cette foule de pékins qui méritât une explication, que j'avais recueilli ce chimpanzé-là, une nuit, au château de Combault...
—Assis!... assis!... criaient les spectateurs éloignés, qui voulaient voir, tandis que les premiers rangs et l'auditoire improvisé, s'amusant fort à cet intermède non prévu au programme, se serraient, impatients d'entendre la suite.
Sans se laisser intimider par les cris, par les lazzis, La Violette continua:
—En faisant ma ronde je trouve donc ce particulier, qui rôdait dans le parc... il veut faire le méchant... je l'envoie d'un coup de pied je ne sais pas où..., mais ça avait porté!... je l'entends qui geint... je le ramasse... je ne lui en voulais pas autrement, je l'emmène... je le soigne... Bref! il se remet sur ses pattes. Savez-vous ce qu'il fait, le gredin, pour me payer mon hospitalité?... il décampe un beau jour en m'emportant des habits, un peu d'argent, et ma belle croix d'honneur que m'a donnée l'Empereur!... Il était parti sans me laisser son adresse. Heureusement l'un des cochers de la maréchale m'avait dit l'avoir aperçu de ces côtés-ci, au Palais-Royal... Alors, je me suis mis à battre tous les musicos du quartier... J'ai retrouvé mon gaillard ici... je n'ai pas pu m'empêcher de lui mettre le grappin dessus... et voilà toute l'histoire, mon colonel!...
L'auditoire riait de plus belle. Tout à coup un mouvement se produisit vers la porte.
On entendit un bruit de pas cadencés, puis un maniement d'armes.
Quatre hommes conduits par un caporal, qu'il avait été requérir au poste voisin, apparurent. Le caporal dit à Sam Walter:
—Suivez-nous!... et plus vite que cela!...
On l'escorta, tout frissonnant, entre les quatre gardes.
—Vous êtes le plaignant... venez avec nous au poste! fit le caporal se tournant vers La Violette.
Les quatre hommes, emmenant leur prise, s'éloignèrent. La Violette marchait derrière, expliquant son affaire au caporal.
Quand on fut dans le jardin, Henriot, qui de loin avait suivi la petite troupe, se rapprocha du caporal. Il se nomma:
—Laissez aller cet homme, j'ai besoin de l'interroger, dit-il; s'il y a lieu, moi et La Violette nous suffirons à vous le ramener.
Le caporal hésita un instant, mais le grade de colonel lui en imposait énormément; il se contenta de demander à La Violette:
—Retirez-vous votre plainte?
—Je la retire! dit majestueusement le tambour-major sur un signe d'Henriot.
—Alors! grenadiers, demi-tour! commanda le caporal à ses hommes.
Et les cinq bourgeois, après avoir pivoté, se dirigèrent au pas, sans grand soin de cadencer le pas et de marcher deux par deux, vers un estaminet voisin, où ils s'engouffrèrent avec leurs armes et leurs bonnets à poils, profitant de l'occasion pour déboucher quelques canettes de bière, avec des échaudés.
Sam Walter demeura, tout frissonnant, entre La Violette, prêt à lui poser sa forte main sur l'épaule s'il faisait mine de s'enfuir, et Henriot fixant sur lui un regard inquisiteur.
—Cet homme t'a donc volé? demanda Henriot à La Violette. Et tu l'avais recueilli chez toi, là-bas, au château?
—J'avais fait cette bêtise, mon colonel, répondit avec humilité La Violette. Que voulez-vous, on est faible!... je lui avais administré une correction sérieuse, l'ayant surpris qui rôdait dans le parc, j'ai eu pitié de lui... j'ai voulu réparer un peu son individu que j'avais endommagé... Au fond, je ne lui en voulais plus... j'avais tapé un peu fort... et voilà comment monsieur est devenu mon hôte et a pu me voler... Oh! brigand! tu me rendras ma croix ou je me paierai sur ta peau!...
Et La Violette ponctua sa phrase d'une bourrade qui fit ployer sur les genoux Sam, fort inquiet de cette reddition de compte dont il lui était parlé, la nuit, dans le jardin désert.
—Un bienfait est souvent perdu! mon pauvre La Violette, reprit Henriot, mais tu ne m'as pas fait connaître comment ce drôle se trouvait, la nuit, dans le parc de Combault? Qu'y venait-il faire?...