Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome
Part 20
Ses instructions lui enjoignaient de se rendre au ministère de la Guerre et de s'assurer de Clarke, duc de Feltre.
Quand il arriva au ministère, Clarke, averti de l'arrestation de Rovigo, avait décampé, attendant en sûreté les événements. Il avait eu, toutefois, la présence d'esprit de signer l'ordre aux élèves de Saint-Cyr de se transporter immédiatement en armes à Saint-Cloud, afin de protéger l'Impératrice et le roi de Rome.
Clarke avait couru chez l'archichancelier Cambacérès.
Cet important personnage qui, en l'absence de l'Empereur, remplissait un peu les fonctions de régent, avait été négligé par Malet. Sans doute il pensait que Cambacérès, n'ayant sous ses ordres directs aucune force, ne pouvait ni le servir, ni l'arrêter. Peut-être aussi suffirait-il, avec sa connaissance du caractère versatile de l'archichancelier, que ce courtisan du succès se garderait bien de protester contre le fait accompli et se rallierait aux nouveaux maîtres.
Ce fut le comte Réal qui vint le mettre au courant. Réal, conseiller d'État, au premier bruit d'un mouvement de troupes dans Paris, s'était rendu à la place pour prendre des renseignements auprès du général Hullin, son ami.
Les soldats de Malet venaient d'arriver. On lui barra le passage. Il se nomma.
—Je suis le comte Réal! dit-il avec hauteur.
—Il n'y a plus de comtes! lui répondit un des officiers de la 10e cohorte, le sous-lieutenant Lefèvre.
Réal, surpris, et ne demandant pas à approfondir la situation, redescendit en hâte l'escalier et courut chez Cambacérès l'informer qu'une révolution commençait et qu'on abolissait les titres de noblesse conférés par l'Empereur.
L'archichancelier était un personnage souple, rusé, très sceptique et fort intelligent, mais entièrement dépourvu de courage, même civique.
En apprenant les nouvelles que lui apportait Réal, il fut pris d'un tremblement convulsif, une pâleur subite couvrit son visage. Le propos du sous-lieutenant, rapporté par Réal, lui fit supposer que les jacobins s'emparaient du pays.
—C'est la Terreur qui recommence! murmura-t-il.
Plusieurs fonctionnaires étaient accourus aux nouvelles. Il donna l'ordre de les faire entrer. Et, s'armant d'énergie, il essaya de rassurer tous ces trembleurs.
—Va me chercher mon barbier, dit-il à son valet de chambre, qu'il me fasse vite la barbe... Ma tête ne sera peut-être plus ce soir sur mes épaules, n'importe! on la trouvera du moins en bon état!...
Et tandis qu'on l'accommodait, il se mit à recueillir les propos divers qui arrivaient à son hôtel, cherchant à démêler dans les récits contradictoires la part de l'exagération et celle de la vérité.
Guidal, sans se préoccuper du duc de Feltre, qui ne l'avait pas attendu, se campa dans le fauteuil vacant du ministre de la Guerre, s'y complut, et perdit son temps à donner des ordres insignifiants, à recevoir des chefs de service, à échanger avec eux des politesses oiseuses, et dans un tel moment, fort périlleuses. Il se prenait pour titulaire réel et durable du ministère et agissait, comme s'il eût régulièrement remplacé Clarke.
Lahorie tomba dans le même travers. Il joua, lui aussi, au vrai ministre de la police. Après avoir passé une grande heure à se faire reconnaître et saluer par ses subordonnés, il parcourut les rapports, tranquillement, comme s'il eût été depuis de longs jours installé, distribua des ordres secondaires; il manda ensuite un tailleur et se fit prendre mesure d'habits de cérémonie. Il occupa, en outre, ses loisirs à commander des invitations pour un grand dîner qu'il se proposait de donner. Ne trouvant sans doute plus rien de bien urgent à décider, il donna l'ordre d'atteler la voiture qui était à la disposition du ministre et se fit conduire à l'Hôtel de Ville, dans le but de rendre une visite officielle au préfet de la Seine. Il revint ensuite à l'hôtel et s'occupa de la rédaction d'une circulaire annonçant aux divers fonctionnaires placés sous ses ordres sa nomination au ministère de la police.
Ces enfantillages compromirent tout le succès du complot.
Malet ne fut pas secondé, et ses acolytes précipitèrent la chute, d'ailleurs inévitable, de son autorité éphémère.
Malet, pendant cette prise de possession de l'Hôtel de Ville par Soulier, et l'arrestation de Savary par Lahorie et Guidal, avait conduit sa petite troupe à l'hôtel du général Hullin, commandant la place de Paris.
Cet hôtel était situé place Vendôme, en face de l'hôtel de l'état-major général.
En route, Malet fit faire halte à ses hommes et s'avança vers une boutique de marchand de vin, située rue Saint-Honoré, en face de l'église Saint-Roch.
Il avisa le patron, debout sur sa porte, attiré par le passage des soldats.
—N'avez-vous pas dans la maison, demanda-t-il, un cordonnier nommé Ladré?
—Oui! c'est ici que loge en effet Ladré... Mais il est sorti... il ne va probablement pas tarder à rentrer... Qu'est-ce que vous lui voulez? répondit le débitant, légèrement surpris qu'un général en grande tenue, à la tête de ses troupes, fît halte devant son comptoir pour s'informer d'un cordonnier.
Malet, contrarié par l'absence de l'homme qu'il cherchait, cria brusquement au marchand de vin en donnant à sa troupe le signal de se remettre en route:
—Dites à Ladré qu'il vienne me rejoindre à la place Vendôme! Il demandera l'aide de camp du général Malet...
Ce Ladré est demeuré un personnage mystérieux. Tout ce qu'on sait de lui, c'est qu'il chaussait Malet. Il venait à la maison de santé et bavardait en apportant ses bottes. Malet l'avait sans doute pressenti, et il devait être en rapport avec quelques bourgeois et commerçants du quartier, royalistes ou républicains, également mécontents du régime impérial et impatients d'une paix durable. Malet, croit-on, voulait conférer à Ladré une fonction civile, probablement la mairie de son arrondissement, destinée à être le quartier général du nouveau pouvoir. Ladré et le marchand de vin étonné qui avait fait la commission furent par la suite inquiétés.
Au coin de la rue Saint-Honoré, Malet s'arrêta de nouveau. Il envoya porter, par Rateau, un ordre avec un uniforme de général à l'un de ses amis, le général Desnoyers, qui demeurait près de là, et dont il voulait faire le chef d'état-major de la place. Desnoyers ne bougea pas et sauva ainsi sa vie.
Sur la place, Malet divisa sa troupe en deux pelotons. Un lieutenant, nommé Provost, fut chargé d'occuper avec un de ces pelotons l'hôtel de l'état-major. La consigne était de ne laisser sortir personne. Une lettre fut remise au lieutenant pour le colonel chef d'état-major, nommé Doucet. Cette lettre contenait le brevet de général de brigade pour Doucet et l'ordre de mettre en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde, que Malet considérait comme dangereux et suspect de dévouement à l'Empereur.
Ces dispositions prises, Malet, à la tête du second peloton, se porta vers l'hôtel du général Hullin, qui commandait la place de Paris et la première division en l'absence de Junot, gouverneur de Paris, alors en Russie.
Hullin, le comte Hullin, était ce fameux volontaire faubourien qui, le 14 juillet 1789, avait entraîné le peuple à l'assaut de la Bastille. C'était à ce vainqueur populaire de l'ancien régime, fait comte par Napoléon, et qui avait toute sa confiance, puisqu'il avait été chargé de présider le conseil de guerre jugeant le duc d'Enghien, que la garde de Paris était confiée. L'Empereur n'avait pas mal choisi.
Hullin était au lit avec sa femme quand Malet se présenta.
Après avoir attendu quelques instants que le général fût levé, Malet pénétra dans un salon, accompagné d'un capitaine et de quatre gardes nationaux. Hullin vint aussitôt. Il avait passé à la hâte une robe de chambre. Il ne connaissait pas Malet.
Malet répéta son boniment sur la mort de l'Empereur, le sénatus-consulte, sa nomination et la formation d'un gouvernement provisoire, puis il ajouta:
—Je suis chargé d'une mission qui m'est pénible... Vous êtes destitué, général, je vous remplace... veuillez me remettre votre épée!... J'ai l'ordre de vous arrêter...
Hullin devint très pâle. C'était un homme d'une grande énergie. Il ne se laissait pas facilement intimider.
Surpris cependant par cette avalanche de nouvelles, il balbutia:
—Vous m'arrêtez?... pourquoi?...
Et, se remettant presque instantanément, il ajouta avec une grande présence d'esprit qui déconcerta une seconde Malet:
—Général, je demanderai à voir vos ordres...
—Volontiers, passons dans votre cabinet!... répondit Malet s'efforçant de paraître indifférent et correct.
L'énergique Hullin avait repris tout son sang-froid. Il avait fixé un œil calme et sévère sur Malet et le conspirateur s'était troublé. La méfiance s'éveillait dans l'esprit d'Hullin. La pensée d'une fraude lui vint. N'était-il pas invraisemblable qu'on le mît en état d'arrestation? pour quelle faute? Et puis est-ce Malet qu'on eût chargé de le conduire en prison? Le soupçon d'un complot grandit dans sa pensée. Malet n'était qu'un audacieux imposteur, mais comment l'arrêter? Il devait avoir des hommes avec lui et Hullin, en robe de chambre, n'ayant aucune force à sa disposition, se trouvait isolé, dans son appartement, à la merci de cet aventurier qui prétendait avoir contre lui un mandat régulier.
Pour gagner du temps, Hullin avait demandé à voir les ordres.
Il ouvrit donc la porte de son cabinet où Malet le suivit, et se dirigea vers son bureau.
Il ne pensa pas à user de sa force herculéenne, car il avait six pieds et Malet était faible et de taille moyenne, mais il voulut s'armer pour tenir en respect l'intrus, jusqu'à l'arrivée du secours.
Se dirigeant rapidement vers son bureau, Hullin entr'ouvrit le tiroir pour y prendre une paire de pistolets chargés qui s'y trouvait.
Malet surprit son mouvement.
En prenant ses armes, Hullin avait dit d'un ton bref:
—Eh bien! ces ordres?...
—Les voici! répondit Malet en lui déchargeant un pistolet à bout portant.
Hullin tomba la mâchoire fracassée. Il ne mourut pas, mais il garda de sa terrible blessure une difformité à la joue gauche, qui lui valut des Parisiens gouailleurs le surnom de _Bouffe-la-Balle_.
Malet laissa Hullin étendu sur le tapis, perdant beaucoup de sang. Il crut l'avoir tué. C'était un dangereux adversaire de moins. Un brave, sans doute et un enfant du peuple héroïque, ce Hullin, qui presque à lui seul avait pris la Bastille.
—Mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs, ni de révolution sans casser de caboches! dit philosophiquement le général, en remettant son pistolet fumant dans sa poche.
Tout réussissait donc à Malet jusque-là. Paris allait être à lui. Pour couronner sa victoire et achever de mettre dans ses mains tous les services publics, il ne lui restait plus qu'à occuper l'hôtel de l'état-major.
Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major n'était plus qu'une formalité.
Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la croix d'honneur.
—Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...
Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins, toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.
Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!
Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit fantasmagorique finirait par une grande journée historique...
Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:
—Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...
Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux palais improvisés les prisons.
XVII
LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD
Henriot, en quittant le général Malet, revint lentement à pied par le faubourg Saint-Antoine, indifférent aux hommes et aux choses rencontrés. Ni l'animation du vieux quartier révolutionnaire et laborieux, ni les gentilles ouvrières croisées, sortant de l'atelier et regagnant leurs demeures, ni le va-et-vient de la chaussée où les voitures, les chevaux, les diligences, les pataches se pressaient, se bousculaient, s'accrochaient, car la nuit approchait et l'heure du souper pressait voyageurs, bourgeois, artisans.
Il cheminait comme écrasé sous le poids des pensées qu'il portait en lui.
Les ombres du passé voltigeaient autour de lui. Il faisait noir dans son cœur comme il faisait sombre sur la ville. Dans la mélancolie assourdissante de cette fin de journée d'octobre il allait, inquiet, absorbé, chagrin, mécontent de lui-même et des autres.
S'interrogeant, il se demandait s'il avait bien et droitement agi en communiquant à Malet le mot d'ordre de la nuit.
Malet ne pouvait faire de cette communication un usage nuisible à la défense du pays. On n'était pas aux avant-postes. Et puis le général, bien qu'ennemi acharné de l'Empereur, était incapable, il l'avait dit, de commander et d'accomplir une action déshonorante. La possession de ce mot d'ordre lui servirait à recouvrer sa liberté. Il n'y avait là aucune déloyauté, aucune trahison. On ne lui avait pas confié à lui, Henriot, la garde des prisonniers. Aider un captif politique, comme l'était Malet, à tromper la surveillance de ses geôliers et à franchir les frontières, ne serait jamais considéré comme une action vile et criminelle.
Aux yeux de bien des gens ce serait même acte méritoire. Henriot cependant ne se sentait pas en repos. Sa conscience parlait et lui reprochait d'avoir confié à Malet ce mot qui lui était donné, à lui, pour le service et non pour faire évader des prisonniers d'État. Le général ne lui avait jamais fait part de ses projets, mais il était permis de supposer qu'il avait noué des relations avec tous les ennemis de Napoléon. Peut-être une conspiration était-elle en préparation, et le général, en s'échappant de la maison de santé, cherchait sans doute à se rapprocher de ses amis. Il devait gagner l'Angleterre, avait-il dit, puis de là s'embarquer pour les États-Unis. Peut-être resterait-il sur cette terre anglaise qui abritait les plus acharnés adversaires de Napoléon, les Bourbons, les émigrés, les anciens chefs de la chouannerie.
Henriot éprouvait comme un remords d'avoir ainsi facilité à Malet les moyens d'ébranler la sûreté de l'État, de troubler la France, d'y propager la révolte, à une époque aussi périlleuse, aussi menaçante.
Sa haine pour Napoléon n'avait pas diminué. Il détestait aussi fortement le tout-puissant souverain qui n'avait pas hésité à lui voler son bonheur, à lui enlever Alice; mais, il l'avait déclaré à Malet, soldat et Français avant tout, il ne voulait rien entreprendre contre l'Empereur, tant qu'on était sans nouvelles de l'armée, tant qu'il se trouvait, au milieu des plaines de Russie, le champion de la patrie, incarnant en lui la gloire et peut-être le salut de l'armée. Tant que Napoléon combattait, il était sacré à ses yeux. Il avait suspendu sa haine et ajourné sa vengeance. Quand, à la tête de ses légionnaires superbes, Napoléon rentrerait triomphant dans sa capitale en fête, alors il verrait, il aviserait, mais jusque-là l'Empereur devait être pour lui inviolable: sa vie n'était-elle pas liée à l'existence même de la France?
Un instant Henriot, cinglé par ces reproches intimes, eut la pensée de courir à la place et de dire qu'une indiscrétion ayant divulgué le mot d'ordre de la soirée, il conviendrait peut-être de le changer.
Mais il réfléchit que cette déclaration attirerait inévitablement l'attention sur lui-même, qu'on le suspecterait, et que, soumis à une surveillance probablement continue, il ne pourrait, au retour de Napoléon vainqueur, accomplir ses derniers desseins et se venger de l'amant d'Alice. En outre, son avertissement avait pour premier résultat de faire arrêter aux barrières le général Malet. Surpris s'évadant, le malheureux prisonnier verrait sa captivité, douce relativement, se transformer en dure détention, peut-être le déporterait-on aux îles Seychelles. Il ne devait pas trahir ainsi ce prisonnier d'État qui s'était fié à lui. Il ne pouvait que se taire et laisser s'écouler cette nuit favorable à l'évasion de Malet. Le lendemain, si le général n'avait pu exécuter sa tentative pour une cause ou pour une autre, il ne lui ferait aucune communication. Il s'alarmait sans doute à tort, Malet ne choisirait peut-être pas cette soirée même pour sa fuite. Il n'y avait qu'à laisser aller les choses.
Sa conscience n'était cependant qu'imparfaitement apaisée. Le pressentiment, qui n'est que la surexcitation alarmiste de la pensée, d'une grave responsabilité, d'une participation indirecte et inconsciente à quelque fait, encore inconnu, mais sérieux, terrible peut-être, le hantait.
Pour se distraire, pour chasser ces angoisses qui l'assaillaient, car tout en réfléchissant et en s'examinant ainsi il était parvenu au Palais-Royal, le jeune colonel pénétra sous les fameuses galeries de bois.
Le Palais-Royal alors, c'était une ville dans la ville. On y rencontrait tout ce que la fantaisie, le caprice, le luxe, la débauche, la cupidité peuvent souhaiter à côté des œuvres de l'art, des produits de l'industrie. Cette nécropole actuelle, avec ses arcades sonores et désertes rappelant les Procuraties de Venise, et qui, comme Venise est un spectre, alors était une cité grouillante, passionnée, fiévreuse, où le tintement de l'or, le pétillement du champagne, les baisers, les chants, les jurons, formaient une symphonie heurtée, bizarre et puissante, où parfois le pistolet d'un décavé se faisant sauter la cervelle sous un marronnier formait le point d'orgue.
L'ancien Palais-Cardinal, où le régent avait, avec ses roués, donné des soupers orgiaques, où Camille Desmoulins, arrachant à un arbre une cocarde couleur d'espérance, entraînait le peuple à la Bastille, était devenu, sous le nom de Palais du Tribunat, le rendez-vous des étrangers, des oisifs, des militaires, des nouvellistes, des spéculateurs et des filles. Le Tout-Paris viveur, dépensier, frivole, se donnait rendez-vous dans ce jardin attirant et dans ses annexes. Le Palais-Royal, dans son ensemble, était beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui. Les galeries de bois, remplacées par la galerie vitrée et dallée dite d'Orléans, présentaient l'aspect de nos boulevards durant la semaine du premier janvier. Des échoppes, des baraques en planches y formaient un champ de foire perpétuelle. Le sol sablé, défoncé, détrempé, les jours de pluie, se transformait en marécage. La foule piétinait avec fureur ce terrain fangeux. Les libraires, les marchandes de modes, les coiffeurs, étaient les occupants de ces boutiques primitives. Balzac, dans son _Grand Homme de province à Paris_, a tracé un magistral tableau de ces galeries littéraires, où les jeunes auteurs venaient feuilleter les nouveautés et discuter les derniers ouvrages parus. On appelait ces galeries le _Camp des Tartares_.
Les marronniers du Palais-Royal, bien que le fameux _arbre de Cracovie_ eût été abattu lors des agrandissements et constructions entrepris par le duc de Chartres, avaient toujours la spécialité d'abriter les colporteurs de nouvelles, les badauds désireux de politiquer en plein vent et les boursicotiers misérables. On voyait là les groupes minables et comiques qui se retrouvent présentement sous les arbres de la Bourse, en face de la rue de la Banque. Le jardin avait à peu près l'aspect actuel. A la place du bassin central s'élevait un cirque en bois qu'un incendie détruisit.
Le jeu et les filles formaient la grande attraction du Palais-Royal et y amenaient tout ce que Paris contenait de filous, de déclassés et de chevaliers des Grieux à la recherche d'une Manon. L'éclairage, qui nous semblerait bien terne, semblait féerique aux prunelles d'alors. Tout est relatif; cent quatre-vingts réverbères, suspendus aux cent quatre-vingts arcades, illuminaient les galeries. Les cafés, restaurants, salles de jeux avaient pour luminaire de vulgaires quinquets, alors dans toute leur nouveauté.
Les maisons de jeu étaient nombreuses. Le 113, parmi elles, est resté légendaire, mais c'était un tripot de bas étage. La mise de quarante sous était acceptée. _Frascati_ et le _Cercle des Étrangers_ représentaient les palais du hasard. La roulette, le trente et quarante, le biribi, le pharaon, le vingt et un, étaient les jeux en faveur. Le maximum n'existait pas. Il se jouait parfois des coups de cinquante mille francs. Toutes les classes de la société, appâtées et confondues par le jeu, se rassemblaient donc au Palais-Royal.
Un millier de femmes, chaque soir, balayaient de leurs jupes plus ou moins crottées le Camp des Tartares et les galeries. Beaucoup de ces «nymphes» du Palais-Royal, comme on les désignait dans le style mythologique en honneur au temps de Delille, de Luce de Lancival et de Chênedollé, se promenaient en toilette de bal, décolletées, avec de grosses verroteries au cou et aux bras, imitant grossièrement perles et diamants. On répartissait ces «sirènes», autre nom de la Fable à elles conféré, en _demi-castors_,—on voit que le terme, rajeuni de nos jours, est fort vénérable,—en _castors_ et en _fins castors_. Cette dernière catégorie, la plus huppée, fréquentait principalement les théâtres et ne se commettait qu'accidentellement avec la tourbe féminine des galeries de bois.