Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 2

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Et tous les quatre, de plus en plus pensifs et déconcertés, se dirigèrent vers l'établissement du docteur Dubuisson, où était interné le général Malet.

Nul ne prévoyait alors que la naissance du roi de Rome ne serait ni un obstacle aux audacieux projets de Malet, ni une garantie de paix pour la France.

Personne ne pouvait deviner la destinée malchanceuse et touchante de cet enfant, que son père ne pourrait embrasser que tout petit et dont la jeunesse devait s'étioler dans une prison royale, hors de cette France dont on lui interdirait le langage, dont on lui cacherait la gloire.

Les cloches sonnant à toutes volées, l'artillerie proclamant l'heureux avènement, étourdissaient, grisaient, enivraient le peuple et la cour; l'étranger s'inclinait, respectueux encore, devant cette faveur nouvelle du destin.

Le comte de Provence, en Angleterre, murmurait avec un sourire contraint, au reçu de la nouvelle: «Il est dit que je ne coucherai jamais aux Tuileries.»

Le 20 mars 1811 fut le jour de triomphe, la date culminante de la vie de Napoléon.

Le versant de la jeunesse, de la victoire, de l'ascension hardie et puissante, était franchi:—après un court arrêt sur le sommet, la descente lente, puis précipitée, la dégringolade, la chute, le gouffre avec toute son horreur, Fontainebleau et le suicide entrevu, la trahison, l'abdication, Sainte-Hélène et les outrages du geôlier anglais, voilà ce qui était réservé au maître éphémère du monde, si joyeux d'être père en cette matinée de confiance et d'espoir.

II

L'AGENT DES PRINCES

Le comte de Maubreuil, en quittant le marquis de Louvigné, lui avait serré significativement la main, en lui disant:

—La fortune ne servira pas toujours Napoléon!... Nous nous reverrons, marquis!...

M. de Louvigné hocha la tête et murmura:

—Je ne le pense pas... ou du moins pas de sitôt... Je pars...

—Et y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander le motif de votre voyage?

—Tant que Buonaparte sera là, dit le marquis en montrant le poing aux Tuileries, je resterai éloigné de France... Oh! j'ai l'habitude de l'exil, moi!

—Et vous allez?

—A Londres... auprès de nos maîtres légitimes...

Maubreuil parut réfléchir profondément.

Puis un sourire éclaira son visage tourmenté:

—Vous êtes accrédité, je le sais, auprès des princes, mon cher marquis?... On vous écoute, là-bas? Parfois on vous consulte, je crois?

—Leurs Altesses Royales ont su apprécier mon dévouement dans l'émigration... Le comte de Provence veut bien m'honorer d'une bienveillance particulière et le comte d'Artois a daigné me confier à plusieurs reprises des missions difficiles dont il m'a témoigné satisfaction...

—Vous avez quelque peu conspiré, marquis?

—J'ai été de toutes les conspirations, monsieur, répondit vivement M. de Louvigné... C'est ainsi que j'ai servi d'intermédiaire aux princes avec MM. de Cadoudal, Pichegru, Fouché, Talleyrand, Moreau. Bernadotte, notre dernier espoir, s'est singulièrement refroidi... Il travaille à présent pour lui, le prince de Ponte-Corvo; c'est un ambitieux et un ingrat!... il ne faut plus compter sur cet intrigant... Oh! les hommes sûrs deviennent rares...

—Il s'en trouve d'autres... Fouché et Talleyrand seront toujours avec ceux qui réussiront... Mais, je vous le disais tout à l'heure, en écoutant ce maudit canon, il n'y a qu'un moyen, un seul, qui puisse nous débarrasser de l'Empire...

—C'est d'en finir avec l'Empereur... Nous y avons pensé... nous avons cherché...

—Mal! Usé, dangereux, trop incertain, le vieux moyen des conspirations civiles et militaires... ces maladroits de Philadelphes, dont vous êtes...

—Dont j'étais!... Je me suis retiré.

—Vous avez bien fait!... ils n'ont réussi qu'à se faire tuer à l'ennemi, car on les postait aux endroits les plus dangereux...; les plus favorisés se sont mis à l'abri dans les prisons... Il faut aborder le tyran face à face et le frapper... Voilà mon moyen!... Voulez-vous me faciliter l'occasion de le soumettre aux princes?...

—Vous avez un plan?

—J'en aurai un... Emmenez-moi à Londres...

—Je veux bien vous introduire auprès de Leurs Altesses, car vous me paraissez un homme résolu...

—On me jugera à l'œuvre! dit froidement Maubreuil.

—Mais il demeure entendu que je ne sais rien; aujourd'hui, comme demain, comme dans dix ans, j'ignore tout de vos projets... Vous m'accompagnerez à Londres... vous êtes Français, vos sentiments de fidèle sujet me sont connus, vous désirez être admis à l'honneur de présenter vos hommages et vos vœux à vos souverains légitimes, je vous donne l'introduction de leur hôtel, voilà tout... Vous ne m'aurez fait part d'aucune de vos intentions... c'est bien convenu?

—Vous avez ma parole!...

—Vous la mienne.

—Quand partons-nous?

—Demain, si vous le voulez... J'ai remarqué aux alentours de mon logis des figures suspectes et je ne tiens pas à être logé, aux frais du tyran, à Bicêtre ou à Sainte-Marguerite...

—Marquis, je vais boucler ma valise et demain en route pour Calais...

—Dites-moi, monsieur de Maubreuil, vous haïssez donc bien Napoléon? demanda M. de Louvigné, regardant avec attention l'aventurier.

—Oui, je le hais... et je veux me venger!... dit avec une énergie terrible le comte de Maubreuil.

—Vous étiez pourtant presque de sa maison... N'aviez-vous pas charge d'écuyer à la cour de son frère, ce Jérôme Bonaparte qu'il a eu l'audace de faire roi de Westphalie... Ce faquin faire des rois! n'est-ce pas une pitié! dit en haussant les épaules le marquis indigné.

—Ah! vous avez entendu raconter mon histoire?... fit avec un geste cavalier Maubreuil... Oh! une aventure banale!... La reine m'avait témoigné quelque bonté... Jérôme en prit de l'ombrage... Il conta sa mésaventure conjugale à son frère; celui-ci, au lieu d'en rire et de conseiller à ce mari malheureux la philosophie qui est de mise en semblable occurrence, se fit le vengeur de l'honneur de Jérôme... J'étais à la veille d'obtenir l'emploi fort avantageux de commissaire aux frontières d'Espagne... Napoléon, d'un trait de plume, me ruina...: il biffa mon nom sur sa liste de présentation et défendit qu'on lui parlât de moi désormais... Je crois qu'il était jaloux pour son compte et qu'il avait eu des intentions sur la reine de Westphalie... Pauvre Catherine de Wurtemberg! Ah! je la plains bien... et c'est elle aussi que je veux venger en abattant le maudit Corse!... Marquis, j'ai hâte de mettre mon énergie et ma haine au service de nos princes!...

—Je vous y aiderai... mais soyons prudents... La police de Buonaparte a des oreilles partout... Adieu, à demain, cour de l'hôtel des Messageries...

—A demain!... Vive Dieu! marquis, quelle fortune inespérée que notre rencontre et je ne trouve plus cette journée si détestable!...

—Vous pardonnez au roi de Rome d'être né?

—Le roi de Rome?... Oh! ce roitelet aussi aura son tour... Qu'il tombe jamais entre mes mains!...

—Vous le tueriez aussi? dit M. de Louvigné impressionné par le ton sinistre et l'éclair féroce luisant dans les prunelles de Maubreuil...

Et il ajouta entre ses dents, comme pris d'avance de pitié pour le petit roi:

—Un enfant!... Vous ne reculez devant rien! Ah çà! vous êtes un homme terrible!

—On le dit, fit le scélérat, joyeux comme d'un compliment, et avec un rictus cruel, il murmura:

—L'enfant grandira... Le lion abattu, ce serait folie que de laisser vivre le lionceau... A demain et bernique pour les agents du Corse!...

Cinq jours après cette entente, Maubreuil, sur la recommandation du marquis de Louvigné, était introduit près du comte de Provence, qui devait s'appeler un jour dans l'histoire: Louis XVIII.

Le futur roi de France habitait une élégante résidence du comté de Buckingham, qu'on nommait Hartwell.

Là, dans tout le confort d'une demeure seigneuriale de la vieille Angleterre, Stanislas-Xavier, comte de Provence, attendait, sans trop de confiance, que la France, revenant de ses erreurs révolutionnaires, chassât l'usurpateur et lui rendît la couronne de son frère Louis XVI.

Homme fin, esprit lettré, politique prudent, le comte de Provence ne se dissimulait pas les difficultés d'une restauration.

Il avait si souvent entendu murmurer à ses oreilles des paroles de découragement, il avait vu tant de lassitude se manifester dans son entourage, qu'il n'écoutait plus que distraitement les rares pronostics d'un retour prochain au palais des Tuileries que lui ronronnaient, d'ailleurs sans grande conviction et comme un compliment commun et une formule de politesse obligatoire, les fidèles royalistes, de plus en plus clairsemés, venus dans sa solitude apporter leurs hommages rancis et offrir leur épée rouillée.

Il assistait à l'enivrement de la France glorieuse. Le fracas des victoires, sans l'étourdir, lui couvrait la voix des flatteurs prédisant perpétuellement la chute de Napoléon.

Il ne croyait plus au succès des complots ou des rébellions. Il dénombrait, sans tristesse, avec une philosophie résignée et un sourire sceptique, les dévouements inutiles, les sacrifices d'existences hardies. Il ne cherchait nullement à susciter des imitateurs à ces vaillants partisans, les Cadoudal, les Frotté, dont la race d'ailleurs lui semblait éteinte. Il n'accordait qu'une médiocre créance aux projets des conspirateurs, ces maladroits qui se faisaient toujours prendre avant d'agir ou dont les machines, fussent-elles infernales, rataient infailliblement à l'instant favorable. Un moment il avait mis quelque espoir dans ce maréchal Bernadotte qu'on lui avait dépeint comme un intrigant et un adroit personnage, jalousant terriblement Napoléon, prêt à le trahir et à disposer contre lui de son grand commandement, de ses anciennes attaches avec les militaires restés indépendants et de son prestige sur les rares républicains qui respectaient en lui le général venu en civil au rendez-vous de Bonaparte le matin du dix-huit brumaire. Bernadotte ne pouvait avoir la prétention de ceindre la couronne. Cromwell renversé, il serait Monk et rappellerait le roi légitime.

Mais ce rêve favorable s'évanouissait. Bernadotte avait coupé court aux pourparlers engagés. On assurait qu'il cherchait, quelque part en Europe, une principauté, peut-être un royaume, où, s'affranchissant de toute sujétion vassale, de toute reconnaissance aussi envers Napoléon, il s'attacherait plutôt à consolider son jeune trône en l'appuyant aux vieilles monarchies.

Mais, pour l'époque présente du moins, il n'y avait rien à fonder sur cet ambitieux sergent, devenu maréchal de l'Empire et prince de Ponte-Corvo. Que pouvait lui donner, lui promettre même, le prince en exil, dont les chances de retour apparaissaient si problématiques?

Et l'avisé comte de Provence se répétait, avec une grimace ironique, les noms de tous ces anciens serviteurs de sa famille, les fils des courtisans de Louis XV et de Louis XVI, les descendants des preux héroïques, qui avaient peu à peu accepté des charges, des dotations, des commandements, quelques-uns même de nouveaux titres nobiliaires de ce gentillâtre corse devenu leur maître.

Alors, sans récriminer à haute voix, sans dénoncer les défaillances, sans regretter les abandons, se sentant oublié des Français, dédaigné des rois de l'Europe, traité avec égards, mais sans aucune promesse d'appui, par l'Angleterre, Stanislas-Xavier, déjà obèse, répugnant à tout exercice physique, dans l'attente du bon dîner qu'il allait faire, car comme tous les Bourbons il était gros mangeur, s'enfonçait tranquillement dans son fauteuil, ne pensait plus à la couronne, et prenant son Horace, texte latin, édité par Elzévir et coquettement relié, relisait une ode qu'il annotait dans la quiétude parfaite d'un érudit revenu des affaires du monde.

Quand le marquis d'Orvault, comte de Maubreuil, lui eut été annoncé, le comte de Provence, sans quitter son Horace ni déposer le crayon qui lui servait à inscrire ses réflexions en notes marginales, se rehaussa sur son fauteuil, remontant sa volumineuse corpulence, reprenant de la majesté...

Puis, dévisageant dans une glace le personnage qu'on lui annonçait, il murmura avec un plissement de lèvres ironique:

—Voilà une bonne figure de sacripant!...

Tandis que Maubreuil saluait et que M. de Blacas énumérait rapidement les titres de ce Français, venu exprès en Angleterre pour déposer ses hommages aux pieds de celui qu'il reconnaissait pour son souverain, le comte de Provence se disait:

—On va encore me leurrer avec quelque complot de caserne, une échauffourée de garnison!... Ce gentilhomme, qui semble avoir surtout fréquenté les grands chemins, ou sera pris, fusillé, à moins qu'on ne préfère le plonger dans quelque cachot bien lointain et bien ténébreux, ou il s'échappera, et n'ayant pas réussi, n'aura rien à obtenir et n'osera rien demander... Des deux façons je serai débarrassé de lui... Je puis donc l'écouter, cela n'engage à rien et fait tant de plaisir à mon dévoué Blacas!... J'aurais pourtant préféré mon tête-à-tête avec Horace!...

Le duc Casimir de Blacas d'Aulps, descendant de ce fameux Blacas, ami des troubadours, grand escrimeur, grand preneur de forteresses et grand assaillant aussi des belles Provençales, était le confident, l'ami, le secrétaire du comte de Provence. Il l'avait suivi partout, à Coblentz, à Saint-Pétersbourg, à Londres, durant ses pérégrinations de prince errant. Fidèle écuyer, Blacas se comparait souvent à Sancho Pança, avec cette différence qu'il apparaissait maigre, efflanqué, le visage ascétique et les yeux caves à côté de son royal maître offrant au contraire la rotondité abdominale et la plénitude faciale du bon gouverneur de Barataria.

Blacas était l'introducteur ordinaire des conspirateurs.

Il remplissait plus fréquemment ces fonctions que celles de chambellan ou de maître des cérémonies auprès d'envoyés des souverains. Le prince exilé ne recevait guère dans sa cour singulièrement réduite d'Hartwell. Quelques intimes visiteurs, familiers de l'abandon, courtisans du malheur, s'y rencontraient à de longs intervalles avec des gaillards à mine suspecte, tannés, bistrés, balafrés, au visage recuit par les soleils et gaufré par les bises, exhibant des certificats, montrant parfois des blessures, qui racontaient leurs coups d'affût hasardeux dans les marais du pays de Machecoul et leurs embuscades patientes dans les halliers du Cotentin. Ces enfants perdus de la chouannerie maudissaient la République et se vantaient d'en finir avec le Bonaparte; ils offraient de recommencer la guerre des bois, assurant Sa Majesté qu'il suffisait d'un signal pour soulever six départements de l'Ouest et d'un homme énergique pour ramener le roi à Paris, à la tête de bataillons fleurdelysés de paysans vainqueurs.

Invariablement, Sa Majesté ayant répondu que le moment lui paraissait peu favorable à une descente sur les côtes normandes et qu'elle préférait attendre, le visiteur se retirait, non sans avoir sollicité quelque indemnité pour ses chevaux tués et ses bagages pillés par les diables déchaînés des colonnes infernales.

L'audience se terminait ainsi: Blacas, tout en rechignant, versait l'indemnité, et Stanislas-Xavier, se rencoignant dans son fauteuil, reprenait son Horace et annotait les odes.

Ce jour-là cependant, la physionomie caractéristique de Maubreuil, son allure décidée, ses traits durs, son nez d'oiseau de proie qui le faisait ressembler au grand Condé, et la façon militaire dont il se présentait, disposèrent favorablement le prince.

Il pensa: Peut-être cet homme-ci n'est-il pas un extravagant et un chercheur de folles équipées, comme les autres; écoutons-le!...

Et avec le sourire qui lui était habituel, mais aussi en se départant momentanément du scepticisme qui cuirassait son caractère, Stanislas-Xavier indiqua d'un signe un siège à son visiteur.

Maubreuil s'inclina, ne s'assit pas et attendit que le prince lui adressât la parole.

—Vous venez de Paris, monsieur? demanda le prétendant, se recueillant et toussotant légèrement comme un prêtre s'apprêtant à confesser, quelles nouvelles nous en apportez-vous? mauvaises, n'est-ce pas?

—Détestables, monseigneur!

—Le général Bonaparte est toujours victorieux, acclamé, populaire?...

—La fortune vient de le favoriser une fois encore, hélas! et la naissance de cet enfant, qu'il désigne comme son héritier, semble consolider son trône pourtant instable et chancelant...

—Vous jugez ainsi, monsieur, et je vous félicite de votre clairvoyance: cet Empire, fondé sur la violence, sur l'abus de la force, sur le mépris des libertés et des droits de la conscience aussi, ne saurait durer; mais les Français, oublieux, ingrats et séduits, sont loin d'avoir vos excellents sentiments...; les Français ne se souviennent plus guère de leurs anciens rois et vous êtes une exception, vous, monsieur, qui venez ici nous apporter dans l'exil l'hommage de votre fidélité!... Oh! vous trouverez peu d'imitateurs, ajouta le comte de Provence avec un sourire désabusé, et vous avez dû, en traversant mon antichambre, vous apercevoir que les hôtes tels que vous sont rares...

—Un événement brusque peut emplir ces salons d'une foule empressée!...

—Quel événement? je ne comprends pas bien...

—La mort de Bonaparte! dit Maubreuil d'une voix forte.

—Croyez-vous que cet événement, comme vous dites, soit de nature à amener un tel changement?... Bonaparte a pour lui l'armée, une administration considérable et que tout permet de supposer dévouée, des maréchaux autour de lui, dont les épées protégeraient son fils, son héritier... Êtes-vous donc d'avis, monsieur, que l'Empire soit une œuvre fragile? Oseriez-vous affirmer qu'il n'y ait pour ses institutions qu'une durée périssable comme l'existence de son auteur?...

—L'Empereur mort, l'Empire tombera en poussière, monseigneur! L'armée, lasse de combattre et d'être transportée du sud au nord et des bords du Tage aux rives de la Vistule, ne réclame que la paix, n'attend que le repos... La mort de Napoléon lui donnera l'un sur-le-champ, lui garantira l'autre dans l'avenir, en lui laissant dans le passé la gloire... L'armée n'en exigera pas davantage. Les maréchaux, divisés, jaloux, envieux, fatigués aussi, et dont la lassitude est à la fois physique et morale, ne pourront s'entendre pour le partage de l'autorité, en cas de régence. La plupart sont, plus que les soldats, désireux de déposer enfin les armes. Ils ont des terres, des châteaux, des femmes jeunes et veulent jouir des années de vigueur relative et de santé fragile qui leur restent: ils n'iront pas follement se remettre en selle et guerroyer contre l'Europe et peut-être contre les Français, pour assurer au fils de Napoléon l'héritage disputé, impossible à recueillir en entier, et qui doit revenir aux maîtres légitimes! Les maréchaux, enchantés d'être traités par Votre Altesse Royale comme des grands vassaux de la couronne, tout fiers de voir leur noblesse de batailles reconnue l'égale de la noblesse de race,—car il faudra bien admettre cette égalité,—seront les plus fermes soutiens de votre trône restauré!... Quant à l'enfant qu'on appelle roi de Rome, il ne pourra de son front débile supporter la couronne; il sera écrasé par le nom même du soldat si longtemps redoutable dont il devra continuer les aventures et les coups de force; ce ne sera qu'une ombre d'empereur, qu'un fantôme de roi... Napoléon mort, personne, croyez-moi, prince, n'oserait garantir qu'il puisse revivre sous les traits d'un bambin!...

—Vous avez peut-être raison, monsieur, dit le comte de Provence réfléchissant profondément, et dont l'ironie fit place à une gravité d'homme d'État: l'Empire tombera le jour où celui qui est tout, dans cet immense État, ne sera plus debout... Mais comment l'abattre?... sa santé semble vigoureuse... il est jeune encore, beaucoup plus jeune que moi... Auriez-vous par hasard comme une intuition de cet événement considérable et problématique, auquel vous faisiez allusion, et qui amènerait le grand changement dans les destinées de la France que vous me dites si vivement souhaiter?...

—Votre Altesse Royale a deviné, mais j'ai plus qu'une intuition... c'est dans mon âme une certitude... il ne faudrait pour cela...

—Suffit, monsieur! dit vivement le comte de Provence. Il ne m'appartient pas d'en entendre davantage. Je vis ici à l'écart, paisible, loin des agitations de la politique, attendant sans impatience un retour de la fortune, en tête à tête avec mon vieux Blacas et mon Horace toujours jeune... Je ne veux pas m'occuper d'événements incertains, désirables sans doute, mais dont il m'est impossible de précipiter la venue... Si vous avez quelques espérances, quelques notions permettant d'augurer leur réalisation plus ou moins prompte, faites-en part à M. de Blacas... il s'intéresse à ces hypothèses heureuses, lui; quant à moi, monsieur le comte, j'en suis revenu, tout à fait revenu!... parlons donc d'autre chose, s'il vous plaît?... Avez-vous vu jouer à Paris la tragédie de _Marius à Minturnes_? il s'y trouve de fort beaux vers et je regrette de ne pouvoir y applaudir Talma qui s'y est montré, m'a-t-on dit, admirable.

La conversation continua quelque temps sur des sujets indifférents, puis le comte de Provence fit un mouvement comme pour indiquer que l'audience était terminée et que l'annotation d'Horace le réclamait.

Maubreuil prit respectueusement congé.

M. de Blacas l'accompagna, et proposa de lui montrer les superbes allées du parc.

Tous deux s'enfoncèrent sous les voûtes ombreuses de chênes centenaires, sous lesquels bondissaient des daims gracieux et craintifs.

Maubreuil, qui avait parfaitement compris la réserve du comte de Provence, s'ouvrit tout entier au confident. Sans détour aucun il fit part à M. de Blacas de ses sinistres projets. Il fallait tuer l'Empereur et enlever le roi de Rome; alors, au milieu du désarroi général, une restauration pourrait être tentée...

M. de Blacas l'écouta sans répugnance. Il n'osa pas donner son approbation au complot. Il se contenta de ne pas dissuader l'aventurier et de ne point témoigner d'indignation à l'audition de son infâme projet. Visiblement, le comte de Provence et son secrétaire, peu certains de la réussite, voulaient pouvoir se dégager de toute connivence avec l'assassin, s'il échouait dans sa tentative criminelle. Au fond du cœur ils souhaitaient son succès et ne le décourageaient pas.

—Et que demandez-vous, monsieur de Maubreuil, pour vous-même? dit Blacas au moment de quitter l'aventurier à la barrière du parc.

—Rien... que la reconnaissance de mon roi, le jour où, ma main ayant délivré la France du tyran qui l'opprime, Sa Majesté viendra aux Tuileries s'asseoir sur le trône de ses ancêtres!...

—Allez donc, monsieur, et que la divine Providence vous assiste!... Votre entreprise est hardie, mais le Seigneur qui a encouragé Judith frappant Holopherne, au milieu de son camp, et qui a soutenu Judas Macchabée contre Antiochus, favorisera vos desseins... puisqu'ils ont pour but la délivrance d'un peuple asservi, puisqu'ils ne tendent qu'à la restitution au maître légitime de l'autorité usurpée par un bandit qui est aussi un impie!... A l'honneur de vous revoir et au plaisir de recevoir de vos nouvelles, monsieur le comte!...

Les deux hommes se saluèrent très cérémonieusement et se séparèrent.

Maubreuil, sur la route, en regagnant à pied son auberge, se dit assez perplexe:

—Il fallait m'attendre à ces évasives façons!... Des paroles vagues, des promesses en l'air, mais rien de précis, rien de net ni de sincère!... ni un ordre franc, ni même une approbation claire!... Ah! ils ont peur de se compromettre, les princes!... avec cela, pas un écu tiré de leur bourse...

Il fit un geste d'insouciance, puis murmura avec une grimace: