Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 17

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Ce nom de Lamotte que prenait Malet, se dédoublant, était celui d'un officier, ignorant de la conspiration et de l'abus que l'on faisait de sa personnalité. Le véritable Lamotte eut, plus tard, beaucoup de peine à se disculper. On crut longtemps qu'il était au courant des projets de Malet. Celui-ci avait choisi ce nom au hasard sur la liste des généraux et sans connaître celui dont il empruntait l'identité.

Suivant le chef de poste, Malet gagna la chambre du colonel Soulier. Un brave homme, ce Soulier, pas très intelligent, ayant fait les campagnes d'Italie et qui, se souvenant du glorieux Premier Consul, aimait beaucoup l'Empereur. Il expia cruellement sa crédulité.

Réveillé en sursaut, surpris de la visite d'un général dans sa chambre, accompagné d'un aide de camp, et d'un commissaire de police, éclairés par un falot, Soulier demanda, en se frottant les yeux, ce qu'il y avait.

—Je vois que vous n'avez pas été averti, dit Malet d'une voix tranquille. Eh bien! l'Empereur est mort! Le Sénat, rassemblé cette nuit, a proclamé un gouvernement provisoire. Je suis le général Lamotte: voici des ordres que j'ai à vous transmettre de la part du général Malet, nommé gouverneur de Paris, et je dois m'assurer de leur exécution!...

Soulier était malade. La nouvelle qu'il apprenait si inopinément lui ôta toute présence d'esprit, tout raisonnement. Il fut le jouet d'une illusion qui lui sembla réelle et lui coûta la vie.

Le pauvre homme se leva tout abattu. Il cherchait ses vêtements, en proie à un trouble total et prenant un objet pour un autre, enfilant de travers caleçon et pantalon, se trompant de pied pour se chausser; il ne parvenait pas à s'habiller. Le commissaire de police improvisé lui donna lecture du sénatus-consulte, et d'une lettre signée Malet. Ce document portait que le général Lamotte devait lui transmettre les ordres nécessaires pour l'exécution du sénatus-consulte.

Il y était dit formellement: «Vous ferez prendre les armes à la cohorte dans le plus grand silence et avec le plus de diligence possible. Pour remplir ce but plus sûrement, vous défendrez qu'on avertisse les officiers qui seraient éloignés de la caserne. Les sergents majors commanderont les compagnies où il n'y aurait pas d'officiers.»

A ces ordres qui pouvaient présenter un caractère de vraisemblance, étant admise l'hypothèse de la mort de Napoléon exacte, se trouvait jointe une mention visant spécialement Soulier, et qui était susceptible de mettre en défiance le naïf colonel.

«Le général Lamotte, portait cet ajouté, vous remettra un bon de cent mille francs destiné à payer la haute solde accordée aux soldats et les doubles appointements aux officiers.»

Un second post-scriptum prescrivait au colonel Soulier de se rendre à l'Hôtel de Ville avec une partie de ses troupes, d'y remettre un pli au préfet de la Seine et de veiller à ce qu'une salle fût préparée pour recevoir le général Malet et son état-major, à huit heures du matin.

Le crédule Soulier ne conçut pas le moindre doute sur la vérité des événements qu'on lui annonçait ni sur la régularité des ordres qui lui étaient transmis. Le bon de cent mille francs et le brevet de général de brigade qui l'accompagnait avaient sans doute une force persuasive grande. Il ne fit aucune objection à cette étrange recommandation de ne pas prévenir les officiers ne couchant pas à la caserne.

Il manda son capitaine adjudant-major, nommé Antoine Picquerel, et lui communiqua la nouvelle avec l'ordre de faire prendre immédiatement les armes à la troupe.

Malet descendit avec le colonel dans la cour et fit former le cercle. Boutreux, solennellement, lut le sénatus consulte et la proclamation.

Il fut constaté et déclaré plus tard que Malet, en s'avançant au milieu des troupes, avait échangé des regards d'intelligence avec Picquerel, l'adjudant-major, avec un autre officier nommé Louis-Joseph Lefèvre, lieutenant.

Tous deux étaient vraisemblablement affiliés aux Philadelphes et connaissaient, au moins dans son but, les projets de Malet. Ces deux officiers nièrent devant le conseil de guerre toute connivence.

La lecture faite par Boutreux fut écoutée sans mouvement. Aucun cri, aucune protestation ne s'élevèrent. Le système de l'obéissance passive stricte a ses inconvénients. Le chef disait à ses hommes que l'Empereur était mort, ils le croyaient; c'était au rapport et tout ce qui se trouve au rapport est vrai; un autre chef, leur adjudant-major, leur colonel, leur faisait faire demi-tour et leur ordonnait de marcher sur l'Hôtel de Ville ou de suivre un général dont ils ignoraient le nom, mais dont ils reconnaissaient le grade, sans hésiter, sans réfléchir, sans discuter; ces machines à obéir obéissaient; on ne saurait ni leur en faire un crime, ni leur refuser même des compliments pour leur soumission aveugle à des ordres ayant l'apparence régulière. Un rouage n'est pas responsable de sa mise en mouvement. La bielle, le piston, le volant ne discutent pas avec la main qui tient le levier. Aucun soldat ne fut d'ailleurs inquiété par la suite, et si les officiers furent compromis, jugés et condamnés, ce fut par un abus de pouvoir, par une répercussion de la venette éprouvée et par une injuste sévérité. Ils n'avaient été qu'agents de transmission, et se croyaient à couvert par le grade supérieur du mécanicien.

Malet, dont l'énergie croissait avec les événements, enchanté de la tournure que prenaient les choses, assuré d'avoir une force armée à sa disposition, s'investit aussitôt du commandement d'une partie de la cohorte, mille hommes environ, et laissa une compagnie au quartier pour servir d'estrade à Soulier, qui devait se rendre à l'Hôtel de Ville.

Avec les soldats dont il se trouvait ainsi le chef, lui, prisonnier quelques heures auparavant, Malet se dirigea sur la prison de la Force. Là, devait s'accomplir un de ces coups hasardeux, qui, par son invraisemblance et aussi son inutilité, devait ajouter à la fantasmagorie de ce complot surprenant.

Les soldats sortirent de la caserne, inconscients, disciplinés, passifs, ne sachant où on les menait, mais disposés à y aller, tant est grande l'habitude de l'obéissance. Aucun ne songeait à discuter les ordres. Il y avait de la stupeur dans les esprits. La machine militaire fonctionnait avec sa régularité accoutumée. Rien ne semblait changé. L'impulsion était donnée par un général ayant le même costume, la même apparence que les chefs ordinaires dont on exécutait les ordres sans les examiner. Les hommes de la 10e cohorte, rompant avec toutes leurs habitudes, se dégageant de la seconde nature que l'uniforme, l'exercice, la caserne leur avaient donnée, pouvaient-ils délibérer? Jamais il ne leur était venu à l'idée de douter de la légitimité d'un ordre donné. La soumission aveugle était chez eux passée à l'état d'instinct. Ils se trouvaient accomplir journellement des actes impulsifs, où le jugement n'avait rien à voir. Pourquoi se seraient-ils transformés, ce matin-là, en logiciens, en analystes, en subtils policiers? Ce n'étaient point des baïonnettes intelligentes, c'étaient de bonnes, de fidèles baïonnettes. Qui pourrait leur reprocher leur docilité? Là est la marque de l'esprit supérieur de Malet, ayant calculé et prévu ce qu'on pouvait attendre de la discipline invétérée.

Tout au plus, en défilant dans les rues désertes de Paris endormi, l'un à l'autre, ces militaires, transformés à leur insu en insurgés, se disaient-ils avec étonnement, attristés sans doute, car la plupart adoraient et admiraient Napoléon, mais nullement défiants:

—Comme ça, l'Empereur, il est mort!... C'est bien malheureux! Qui donc, à présent, battra les ennemis?...

Ils allaient, mornes, résignés, passifs, un peu stupides, n'osant envisager les conséquences de la terrible nouvelle, incapables pour la plupart de raisonner, attendant les ordres comme les événements et s'occupant de marcher en cadence et de bien balancer les bras.

Les officiers, eux, réfléchissaient davantage. Ils tenaient la nouvelle pour exacte. L'Empereur n'était-il pas mortel? Son éloignement, la rareté des dépêches de Russie permettaient toutes les suppositions. «Il y a peut-être longtemps qu'il a été tué, disaient les plus malins; on nous a caché sa mort pour préparer un nouveau gouvernement!»

Les ordres reçus auraient pu les trouver plus récalcitrants. Ce sénatus-consulte disposant du pouvoir, l'Empereur mort, n'était-il pas un acte révolutionnaire? Le trône n'était pas vacant parce que Napoléon venait à disparaître. On n'était plus à l'époque où de la première Impératrice vainement un héritier était attendu. Le successeur de Napoléon existait: il se nommait le Roi de Rome. Tous ces soldats et tous ces officiers avaient entendu les salves et les carillons proclamant la naissance de celui qui devait s'appeler, son père mort, Napoléon II. Nul n'y songea. La dynastie n'avait pas pénétré l'esprit public. Napoléon était considéré comme seul soutien de l'Empire: le trône s'écroulait du jour où il n'y siégeait plus. Il apparaissait isolé, dans sa gloire, sans descendants comme il avait été sans aïeux.

Un des principaux auteurs de la conspiration Malet, le général Lahorie, complice inconscient aussi, l'avoua franchement devant le conseil de guerre:

—J'avais vu le 18 Brumaire, dit-il, une révolution qui s'était faite de la même manière; je croyais qu'il s'agissait de la formation d'un nouveau gouvernement, et j'y apportais mon concours, comme j'avais concouru au 18 Brumaire. Un sénatus-consulte pouvait, selon moi, en disposer à sa mort. Je ne suis pas légiste, je suis un soldat!...

Il était environ six heures du matin quand Malet, suivi de sa troupe, se présenta devant la Force.

XV

LE PORTRAIT

Au palais de Saint-Cloud, le 23 juillet 1812, un officier d'administration, en grand uniforme, attendait, dans un salon, au milieu de divers fonctionnaires, une audience de l'Impératrice.

C'était un homme jeune, assez grand, d'une corpulence déjà marquée, aux traits forts, mais dont la physionomie, en apparence vulgaire, était comme illuminée par un sourire étrange, profond, terrible...

Cette inoubliable puissance de ce sourire ironique, cruel, pénétrant comme une vrille, échappait d'ailleurs à la plupart des contemporains vivant côte à côte avec ce jeune officier, qui était attaché aux bureaux du comte Daru.

Un huissier de service appela:

—M. Beyle!

Aussitôt celui que la postérité devait glorifier sous le nom de Stendhal, l'illustre auteur de la _Chartreuse de Parme_ et de _Le Rouge et le Noir_, pénétra chez l'Impératrice.

Il a écrit lui-même le récit de son audience:

«Je pars ce soir, mandait-il à sa sœur Pauline, pour les bords de la Duna. Je suis venu prendre les ordres de S. M. l'Impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes sur la route que je dois prendre, la durée du voyage. En sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez S. M. le roi de Rome, mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant trois heures. J'ai donc deux heures à attendre. Ce n'est pas commode en grand uniforme et en dentelles.»

Beyle devait voir le roi de Rome afin de donner à l'Empereur des renseignements oculaires sur l'état de son fils, sa santé, son aspect, sa précocité et son développement.

Il avait en outre une mission particulière de l'Impératrice. Il accompagnait M. de Bausset, l'un des chambellans, porteur du portrait du roi de Rome, que Marie-Louise envoyait à son mari au centre de la Russie.

Quand les deux messagers se présentèrent au quartier impérial, on était au 6 septembre. Le lendemain, le soleil pâle, obscurci par les fumées des canons, devait éclairer quatre-vingt mille cadavres dans cette plaine de Borodino, auprès de la Moskowa, que ces deux fonctionnaires civils atteignaient, de si loin, et après avoir traversé de mornes plaines où fumaient les cendres des villages incendiés, chargés du portrait d'un enfant.

Napoléon attendait avec impatience la rencontre formidable et peut-être décisive que lui offrait Koutousoff. Ses combinaisons n'avaient pas réussi et tout semblait tourner contre lui depuis le commencement de la campagne.

Il n'avait pu rejoindre le prince Bagration, il avait inutilement essayé de déborder Barclay de Tolly; après un mouvement hardi pour tourner les deux armées, Smolensk l'avait arrêté, sans qu'il retirât grand avantage de la prise d'une ville incendiée; enfin, au combat sanglant de Valoutina, où, dans une lutte acharnée à l'arme blanche, le brave général Gudin avait trouvé la mort, l'inertie de Junot, son obstination à ne pas secourir Ney, sa lenteur à traverser un marécage le séparant de l'armée russe qu'il pouvait prendre à revers et anéantir, tous ces insuccès accompagnant des batailles sans résultat sérieux, victoires sans doute, mais qui coûtaient cher et tiraient le meilleur du sang de l'armée, faisaient souhaiter impatiemment une action décisive.

Peut-être, s'il avait pu frapper un grand coup plus tôt, se fût-il rendu aux avis de ses généraux et eût-il séjourné à Smolensk ou à Witebsk. Mais il se disait que l'éclat, le prestige d'une grande et réelle victoire manquaient à sa campagne, et qu'il lui serait impossible de rentrer à Paris, laissant ses armées en Pologne et en Volhynie, sans être précédé de la nouvelle d'une écrasante défaite des Russes. Il lui fallait des drapeaux à accrocher aux Invalides et des canons russes à montrer aux Parisiens.

Napoléon avait pénétré le plan de retraite des Russes. Aussi avec quelle joie vit-il Koutousoff se masser en avant de la Moskowa et se disposer à lui disputer la route de Moscou!

Il se trompait dans ses calculs en livrant bataille, et les Russes ne faisaient pas une meilleure combinaison en l'acceptant. Car la position des Russes n'était pas assez formidable pour arrêter Napoléon, et la bataille perdue lui livrait Moscou, ce que les Russes voulaient éviter; d'un autre côté, une sanglante tuerie, comme celle qui s'annonçait, devait certainement affaiblir les Français et rendre plus difficiles les victoires ultérieures, presque impossible leur maintien en Russie. Des deux côtés, il y eut surprise, déception et faute.

Il est inexact de dire que les Russes avaient fortifié à l'avance Chevardino et Borodino. La grande redoute n'était pas un avant-poste, mais une défense de place. Le champ de bataille se trouva transporté de droite à gauche, par suite de la prise de la redoute de Chevardino.

La bataille n'en était pas moins désirée et considérée comme inévitable dans les deux camps.

En route, marchant sur la rivière Kolotcha, qui traverse le village de Borodino, un jeune Cosaque fut pris par l'escorte de Napoléon.

L'Empereur fit donner un cheval au prisonnier et l'interrogea, tout en chevauchant. Un interprète traduisait les réponses du Cosaque, qui ne se doutait nullement du rang de celui qui le faisait questionner. La simplicité du costume de Napoléon ne permettait pas à cet enfant des steppes, accoutumé aux broderies et aux panaches des chefs, de soupçonner qu'il parlait au glorieux souverain.

Avec une grande loquacité, le Cosaque répondit. Il déclara que prochainement on s'attendait à une grande bataille. La conviction de l'armée était qu'on allait à une défaite. Les Français étaient commandés par un général du nom de Bonaparte qui avait toujours battu ses ennemis. On ne pouvait lui résister qu'en fuyant devant lui. Plus tard, avec des renforts, et quand l'hiver aurait rendu les approvisionnements difficiles, peut-être serait-on plus heureux. Et avec le fatalisme oriental, le jeune cavalier du Don ajouta: «Quand Dieu voudra, il retirera la victoire à Napoléon Bonaparte, mais Dieu ne le veut pas encore!»

L'Empereur sourit de la naïve confidence du Cosaque, et il dit à l'interprète de lui révéler quel était le personnage auprès duquel il cheminait en bavardant si familièrement.

Quand le Cosaque eut appris qu'il se trouvait aux côtés de Napoléon, sa physionomie exprima une stupeur profonde; il sauta à bas de son cheval, se prosterna comme les fanatiques de l'Inde, baisa l'étrier de l'Empereur et, le regardant avec vénération, demeura comme fasciné par la présence de ce conquérant dont le nom, les batailles, la légende avaient, bien des nuits, tenu éveillés sous la tente les hardis cavaliers écoutant un conteur de steppe.

Napoléon, touché de l'admiration que lui témoignait le captif, ordonna qu'on le mit en liberté, et lui faisant donner un cheval avec des vivres et un peu d'argent:

—Va retrouver tes camarades, dit-il, et apprends-leur qu'après-demain l'empereur Napoléon traversera avec ses braves la Moskowa!... Tu es libre; conduis-toi en bon soldat parmi les tiens, et que Dieu te préserve de nos balles!...

La journée du 6 septembre s'écoula gaiement au camp français.

Les feux allumés, la soupe en train, les armes nettoyées, grognards et recrues s'abandonnèrent au plaisir de vivre. Pour combien d'entre eux cette veillée des armes, si insoucieusement passée, devait être le seuil de l'éternité! Quelques provisions chapardées aux détours des villages, une distribution plus abondante faite par le service des subsistances, la vue de l'Empereur, parcourant à cheval et la lunette à la main le champ de bataille désigné, la certitude d'être vainqueurs le lendemain, et l'espoir d'arriver à Moscou et de s'y reposer, mettaient la bonne humeur et l'animation partout dans le camp français.

Tout était sombre, au contraire, du côté des Russes. Le général ne comptait guère sur la victoire et les soldats priaient et se lamentaient, s'attendant tous à ne pas survivre au désastre du lendemain.

Bien que l'issue de la sanglante bataille dût prouver la vaillance de ces Russes, si accablés avant l'action, on ne semblait dans leur camp espérer le salut qu'en un secours extra-terrestre.

Une grande cérémonie religieuse fut ordonnée par Koutousoff. On promena devant le front de l'armée une Vierge sauvée de l'incendie de Smolensk, et à laquelle on attribuait le pouvoir de préserver la Russie. Les anges, disaient les chefs aux crédules soldats, pour empêcher que la sainte protectrice ne tombât aux mains des Français impies, avaient emporté la madone sur leurs ailes à travers les flammes de la ville prise d'assaut. Tant qu'ils conserveraient cette Vierge au milieu d'eux, les Russes seraient invincibles.

La procession, immense, majestueuse, imposante, se déroula d'un bout à l'autre de la ligne des Russes. Koutousoff, bien qu'au fond partageant l'incrédulité de ces philosophes français si bien reçus autrefois à la cour de l'impératrice Catherine, et avec lesquels il avait soupé jadis et fait profession d'athéisme, suivait tête nue, et l'air recueilli, la théorie des popes formant cortège à l'archimandrite, devant qui l'image miraculeuse était portée par des officiers, à travers les tentes et les bivouacs. Jusqu'à la tombée du jour elle se prolongea. Du camp français on pouvait apercevoir, dans les brumes du crépuscule, les flambeaux et les cierges des prêtres défilant, et les chants religieux, traversant la plaine, arrivaient jusqu'aux oreilles des troupiers de Napoléon, qui s'en moquaient.

Il est certain que l'Empereur, prenant avec méthode ses dispositions pour le combat du lendemain, et ses soldats festoyant pleins de gaieté, pareils à ces braves de l'antiquité qui s'attendaient à souper le soir chez Pluton, étaient plutôt dans la logique de la guerre. Mais la préparation superstitieuse des Russes avait sa raison d'être et sa force. Ce peuple dévot puisait une énergie et une confiance considérables dans la persuasion d'un secours céleste. La madone, en insufflant dans les âmes la possibilité d'être plus forts que la fortune et de triompher de Napoléon par la volonté divine, suppléait à l'insuffisance d'Alexandre et de ses généraux. Les popes, en usant de ce fétiche, réparaient la faute de Koutousoff qui, ayant par trop étendu sa ligne, s'exposait à être débordé par la gauche et ne s'apercevait pas que la prise par les Français de la redoute de Chevardino le mettait dans le plus grand péril. Tous les historiens, en désaccord sur des faits secondaires, sont unanimes à reconnaître que les dispositions de Koutousoff furent mal prises. Le plan de Davout, que Napoléon n'accepta point comme trop aventureux, et qui consistait à les tourner par la gauche, en traversant de nuit les bois d'Outitza, pouvait la forcer à s'acculer à la Moskowa, comme dans un sac dont la redoute était le fermoir. Devant être vaincu, par la force même des positions, s'il put éviter à son armée la destruction complète, si même il eut la possibilité de contester la victoire, ce fut seulement grâce au courage de ses troupes et à la prudence inattendue de Napoléon. La force morale acquise par les Russes au cours de cette procession fut donc pour beaucoup dans cette atténuation de la défaite. La crédulité peut surexciter les âmes. La croyance où un soldat se confie que des puissances célestes combattent à côté de lui et pour lui est de nature à faire pencher la balance. Le vieux Koutousoff sut habilement manœuvrer ce ressort grossier de l'âme russe. Si ses soldats s'étaient moins vaillamment battus, s'ils n'eussent pas si résolument défendu leurs positions et fait payer la victoire, Napoléon les eût certainement poursuivis et anéantis.

Ayant arrêté toutes ses dispositions, l'Empereur revenait vers sa tente quand deux personnages, dont la tenue civile au milieu de tous ces uniformes faisait contraste, frappèrent sa vue.

Il s'approcha avec curiosité. M. de Bausset et Henri Beyle, après avoir salué le souverain, s'acquittèrent de la mission qui leur avait été confiée par Marie-Louise.

Napoléon eut alors un tressaillement subit de joie naïve.

Il sauta vivement à bas de son cheval, se précipita vers la caisse que lui présentaient les deux envoyés de l'Impératrice et de ses mains voulut en faire sauter les barres.

Avec impatience, il laissa faire Roustan et son valet de chambre déclouant la caisse. Il les pressait, trouvant qu'ils n'en finissaient pas et se baissait pour examiner où ils en étaient de leur travail et si le précieux envoi de l'Impératrice allait être dégagé de ses enveloppes.

Enfin le portrait apparut, et les yeux si secs et si froids du grand despote s'humectèrent. Il se contint pour ne pas pleurer devant ses officiers et puisa, à petits coups, trois ou quatre prises dans sa tabatière fébrilement secouée.

Il demeura quelques instants, comme en extase, les bras allongés. On eût dit qu'il voulait faire venir à lui l'image de son fils et la serrer sur son cœur.

L'enfant, dans ce beau morceau de peinture du baron Gérard, était représenté assis dans son berceau, jouant avec un bilboquet.

L'un des messagers fit observer à mi-voix que la boule pouvait figurer le globe du monde et le bâton, le sceptre.

Cette flatterie entendue par Napoléon le fit sourire et l'arracha un instant à sa contemplation. Il ordonna qu'on portât le portrait dans sa tente. Aussitôt il s'y précipita, congédia tout le monde, et demeura seul, en tête à tête, avec les traits de son fils. Ce fut une profonde rêverie, délicieuse à coup sûr, mêlée aussi de sombres pressentiments. Retrouvant la petite tête blonde et bouclée de l'enfant, si éloigné de lui, qu'il ne devait plus revoir que deux fois, et en de courts épanchements, Napoléon cessait d'être empereur et redevenait homme. Peut-être, en cet instant d'attendrissement, concevait-il l'inanité de toute destinée, l'obstacle des choses, le trompe-l'œil de la grandeur, et se disait-il qu'il avait lâché imprudemment la proie du bonheur pour l'ombre de la puissance, et qu'il eût été plus heureux, loin du trône, l'épée au fourreau, passant ignoré, obscur, paisible, dans un chemin tranquille, tenant, père satisfait, son enfant par la main. Un doute lui vint-il alors sur le néant de la grandeur et sur la réalité des joies simples, les contentements du cœur, à la portée du plus humble de ses sujets, et qui lui étaient, à lui, interdits?