Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 16

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Pour reconstituer la Pologne, pour anéantir l'odieux acte de partage du siècle précédent, on devait enlever à la Russie et à la Prusse les provinces qui avaient constitué leur part de dépouilles. S'il n'y avait eu en cause que ces deux copartageants, Napoléon n'aurait sans doute éprouvé aucun scrupule. Mais il s'agissait aussi de faire restituer par l'Autriche sa part de sa complicité dans la rapine. Que dirait Marie-Louise, quand son père se plaindrait à elle d'être dépouillé de sa Gallicie par Napoléon? Les rois d'Europe ne trouveraient-ils pas indigne la conduite de ce gendre amoindrissant la couronne de son beau-père? N'apparaîtrait-il pas alors à ces monarques, dont il avait la sottise, la folie plutôt, de rêver l'amitié, la considération, comme le jacobin sur le trône, le Robespierre à cheval qu'il ne voulait plus être? Il était parvenu à pénétrer, un peu avec effraction et en casseur de portes, dans la famille des rois; il avait cette naïveté de se croire des leurs et de s'imaginer qu'on lui pardonnerait d'avoir emporté d'assaut, comme une ville, une fille d'empereur authentique; par cette alliance trompeuse, provisoire, qui tenait au cheveu de la victoire continue, de la puissance persistante, il se croyait obligé à des ménagements, à des égards, presque à une complicité rétrospective dans le crime du partage; vainqueur des rois, il s'estimait des leurs; il ne pouvait, pensait-il sottement, leur confisquer des provinces pour les donner à des insurgés. Quand il faisait de ses frères des rois, il affermissait sa dynastie, il procédait comme les fondateurs des grands empires, il ne servait pas la cause contraire aux rois. En s'alliant avec les Polonais, en démembrant non seulement l'empire russe et la Prusse, mais l'empire d'Autriche, il trahissait les intérêts des monarques à la tête desquels il se plaçait! Tant pis pour les Polonais, mais le père de Marie-Louise ne pouvait être sacrifié pour eux, et ses domaines étaient sacrés!... Ainsi s'aveuglait le soldat heureux. Il ne devinait pas l'horreur des rois pour lui, égale à leur crainte et à leur bassesse.

Ce funeste raisonnement devait entraîner Napoléon sur la pente qu'il ne pourrait plus remonter. L'abîme se rapprochait. Marie-Louise, femme fatale, de Saint-Cloud, contribuait à la perte de son mari, et arrachait la couronne du front bouclé du roi de Rome.

Napoléon, sans avouer franchement que son principal motif de refuser le rétablissement du royaume de Pologne avait sa source dans sa crainte de déplaire à Marie-Louise et aussi dans le désir d'être agréable à son beau-père,—qui trois ans plus tard, sans une protestation, sans un mot de clémence jeté aux rois ses alliés, le laisserait déporter sur un roc désolé et mourir dans le plus cruel abandon,—répondit à Lefebvre et à Berthier qu'il comprenait leurs raisons, qu'il les admettait même en majeure partie, mais qu'il ne pouvait se résoudre à interrompre sa marche ni à se cantonner à Witebsk.

—Les cantonnements d'abord, dit-il avec vivacité, ne sont point si aisés que vous le supposez. La Duna et le Dniéper nous couvrent en été; mais, l'hiver venu, ces cours d'eau gelés seront des routes ouvertes aux Russes. Les Français sont disposés à l'action. Ils ne pourront demeurer immobiles durant de longs mois d'hiver. C'est alors que les désertions, les maraudages se multiplieraient. Les effectifs déjà réduits deviendraient à rien. On est au mois d'août. La campagne ne fait que commencer. Que pensera la France en apprenant qu'on s'arrête au début? N'est-elle pas habituée à une autre rapidité? On me croira malade, affaibli, épuisé, chef dégénéré d'une armée démoralisée, réclamant le repos de Capoue, avant d'avoir approché Rome. L'Europe va douter du succès. L'Espagne, qui s'agite, profitera de notre stagnation lointaine et l'Angleterre rendra inutile, aux bords du Guadalquivir, le passage du Niémen. Et puis, les partis qui n'ont jamais désarmé ne chercheront-ils pas à fomenter des troubles, en propageant des bruits alarmants?... Il est impossible que le chef d'un grand empire demeure une année loin de sa capitale, sans que le tapage des victoires vienne annoncer aux peuples qu'il est toujours présent, toujours vainqueur, toujours vivant!... Non! mes amis, il m'est interdit également de stationner ici et de reculer... La gloire et le salut pour nous sont en avant... Berthier, préparez les ordres de marche pour demain! Lefebvre, que ma garde prenne les armes... dans quinze jours elle entrera avec moi à Smolensk! dans un mois je donne rendez-vous à mes braves au Kremlin!

Le coup de dés était jeté et la France avait perdu.

Le 16 août, on campait devant la citadelle de Smolensk.

Smolensk, située sur le Dniéper, au pied de coteaux, était entourée en partie de murailles avec de grands faubourgs. Un pont joignait la vieille et la nouvelle ville. Des tours flanquaient son antique enceinte. Une cathédrale byzantine dominait palais, édifices et maisons. Smolensk, une des plus anciennes cités russes, était presque aussi vénérée que Moscou. Aussi Barclay de Tolly, qui n'exécutait qu'avec une visible répugnance le plan de retraite constante qui lui avait été imposé, résolut-il de faire un simulacre de défense de la ville.

Les Russes opposèrent une héroïque résistance. Ils avaient affaire à Davout, avec les divisions Gudin, Morand et Friant, la fleur de l'armée française, et Napoléon, en personne, dirigeait l'attaque.

Après un combat de six heures, la nuit étant venue, on remit au lendemain matin l'assaut.

Le général Haxo avait reconnu dans les remparts une ancienne brèche, la brèche Sigismonde: par là devaient pénétrer les braves de la division Friant.

Mais, au milieu de la nuit, une aube sinistre grandit et tout à coup envahit le ciel. On avait cru d'abord à un phénomène céleste, météore traversant l'espace, aurore boréale aux lueurs venues du pôle. Mais tout s'empourpra dans une clarté lugubre et grandissante. Barclay de Tolly, à qui des ordres précis étaient parvenus, obéissait à l'inspiration terrible qui avait dicté à la Russie le plan de son salut. Il s'était décidé à reprendre son mouvement de retraite, et à laisser Napoléon encore une fois devant l'espace libre et menaçant. En évacuant Smolensk, il y avait porté, comme arrière-garde protectrice, la flamme de ses torches, embrasant édifices et maisons. Le général Incendie, comme avait dit Rostopchine, accomplissait son œuvre. La route de Moscou s'éclairait ainsi de brasiers volontaires. Plutôt que de laisser prendre leur ville, les Slaves la brûlaient. Pendant la nuit, tandis que des incendiaires patriotes propageaient le feu dans les maisons vides, les habitants, sur l'ordre de Barclay de Tolly, fuyaient, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient transporter de leur mobilier et de leurs hardes. La retraite rouge s'accomplissait. La Russie se faisait bûcher avant de se transformer en sépulcre blanc. Les combattants, les habitants se perdaient dans les plaines interminables; les maisons, les villages, les villes se transformaient en décombres fumants. Partout la Grande Armée, en avançant, rencontrait la ruine, la solitude, et ne conquérait que des cadavres et des cendres.

L'entrée de Napoléon et de ses soldats dans la ville, évacuée au milieu des flammèches, ne ressemblait aucunement aux triomphales prises de possession de jadis. A Smolensk, il eut la vision et comme la répétition de la tragédie de Moscou.

Là encore, après cette bataille, qui était une victoire, et devait au loin apparaître encore plus considérable qu'elle ne l'était, Napoléon pouvait s'arrêter.

Mais il était presque aux portes de Moscou. Avait-il donc conduit si loin, et après tant de fatigues, de dangers, de victoires, ses soldats invincibles, pour se contenter d'un demi-triomphe et s'engourdir dans la torpeur d'un cantonnement d'hiver? Les jours étaient encore longs et chauds. Les Russes avaient perdu beaucoup d'hommes dans les divers combats livrés depuis un mois. Ils ne pouvaient reculer perpétuellement ainsi. A Moscou, d'ailleurs, on tiendrait la paix. Alexandre, dépossédé de la ville sainte de son empire, ne pourrait se résoudre à une fuite sans fin. Il traiterait dans la capitale des czars; on pourrait y prendre ses quartiers d'hiver. L'Europe serait frappée d'admiration en recevant des décrets datés du Kremlin. La nouvelle que la Grande Armée et le grand Empereur s'étaient confinés dans Smolensk, une bourgade désormais en ruines, ne produirait qu'une impression de défiance et l'on douterait de la victoire finale.

Une autre raison vint raffermir Napoléon dans son idée de marcher sur Moscou.

Il venait d'apprendre que Koutousoff, nommé généralissime, remplaçait Barclay de Tolly. Pour donner satisfaction au patriotisme russe qui s'étonnait de voir les armées d'Alexandre se retirer sans combattre et s'indignait à la prévision de l'entrée des Français dans Moscou, presque sans avoir vaincu, le nouveau général avait résolu d'attendre la Grande Armée sur les collines qui protègent la route de cette ville. Là une bataille, qui deviendrait probablement décisive, serait livrée. Le sort de Moscou et de la Russie, dans ce choc gigantesque, se déciderait par les armes. Le soir de cette journée, la Russie délivrée acclamerait son empereur ou bien Alexandre serait obligé de demander la paix.

Tous les généraux, Ney en tête, fournirent cependant des rapports défavorables. Ils essayèrent de faire revenir Napoléon sur sa résolution. Les pertes étaient considérables. Les chevaux tombaient par milliers. On ne pouvait plus les nourrir. L'artillerie s'embourbait dans les marécages. Les pluies détrempaient tout. La fièvre faisait des ravages pires que ceux des boulets. Pourquoi ne pas rétrograder sur Smolensk?

Napoléon parut un instant céder aux observations de ses lieutenants, il leur dit enfin:

—Oui, la saison ne nous est guère favorable... ce pays est véritablement désolé et intolérable avec ses terres fangeuses... Si le temps ne change pas, dès demain je donne l'ordre de retourner à Smolensk!...

Le temps malheureusement changea. Le lendemain, 4 septembre, un soleil radieux dorait les tentes de la Grande Armée et faisait gaiement briller les armes. Un air vif séchait les routes. L'espoir et la gaieté revenaient avec le soleil.

—On ne peut pas reculer par un temps pareil! dit Napoléon joyeusement, saisissant le prétexte de retirer la promesse faite, heureux de la marche en avant rendue possible... Allons! Murat, Davout, un peu de nerf, morbleu!... Marchons sur les Russes... Nous finirons bien par les joindre et nous nous reposerons à Moscou!

Alors, redevenu confiant, il donna l'ordre de se porter sur les rives de la Moskowa, rivière qui traverse Moscou et serpente dans les plaines avoisinantes. La bataille devait être livrée vers un village nommé Borodino, où Koutousoff l'attendait avec toute l'armée russe.

Le soleil, comme plus tard la neige, se faisait l'allié des Russes.

Si la pluie eût persisté, en constatant l'impossibilité pour son artillerie de traverser les marécages, Napoléon se fût probablement décidé à retourner prendre ses cantonnements à Smolensk. A défaut de la paix, la guerre se serait prolongée en 1813, et dans des conditions beaucoup plus favorables.

Mais la destinée était autre. Le soleil d'Austerlitz avait changé de camp.

XIV

L'EMPEREUR EST MORT

Le général Malet était resté dans sa chambre avec sa femme, après le départ d'Henriot.

Madame Malet était au courant de ses projets, mais sans en connaître les détails. Elle savait seulement que le but que se proposait son mari était le renversement de l'Empire. Elle ignorait de quelle façon il comptait amener ce grand bouleversement.

Malet lui dit brusquement:

—C'est décidé!... Ce soir, je m'évade, ma chère femme, et je vais essayer de délivrer ce peuple asservi!...

Madame Malet poussa un léger cri, mais ni larmes, ni supplications ne lui échappèrent. Elle ne voulait pas, en faiblissant, paralyser l'action de son mari. Elle lui demanda seulement, inquiète et redoutant l'insuccès:

—As-tu des chances de réussite?... Tu as donc du nouveau?

—Beaucoup de nouveau!... l'Empereur est mort!...

—Est-ce possible! murmura madame Malet.

—J'ai reçu la nouvelle... de Russie... d'un ami sûr... répondit vivement Malet. Le gouvernement ne sait rien encore. Dans la nuit, le matin peut-être seulement, il apprendra ce grand événement. Oh! j'aurai mis à profit la nuit et la connaissance anticipée de cette heureuse catastrophe.

—Que comptes-tu donc faire?

—Profiter de la surprise des uns, de l'irritation des autres... rallier les bonnes volontés... faire appel à l'énergie des patriotes, à la sagesse des anciens partis qui me laisseront faire, dans l'espoir de tirer avantage, plus tard, des troubles possibles... Oui, je vais enlever le pouvoir aux incapables et aux séides de Bonaparte, qui se cacheront d'ailleurs au premier signal et se hâteront de faire leur soumission... et à la faveur de ce désordre, de cet interrègne, je compte cette nuit, au plus tard demain matin, à l'aube, proclamer un gouvernement nouveau...

—Mon ami, prends garde!... Tu veux être Bonaparte ou Monk!

—Ni l'un ni l'autre... Washington peut-être!... Je suis républicain et je ne réclame pas la puissance pour moi-même... Une commission de gouvernement délibérera sur le régime qu'il conviendra le mieux de proposer au peuple... Si les factions et les intérêts particuliers l'emportaient et refusaient de rendre à la France la République, je me retirerais... je n'abuserai pas de la force qui va m'être confiée; si je ne puis l'employer au bien de la France, si les résistances sont trop fortes, je quitterai, après avoir assuré l'ordre, mon commandement, et je m'en irai, avec toi, ma bonne amie, loin de l'Europe même, aux colonies, le cœur tranquille et le front haut, croyant avoir assez fait pour mon pays en le délivrant du despote militaire qui l'opprime et le saigne!... Mais, rassure-toi, je suis presque sûr d'être suivi par tous... Ces Français d'aujourd'hui se lient avec bonheur à la servitude, et c'est par la force qu'il faut leur ôter leur collier... par la force et par la ruse encore! dit Malet avec un sourire énigmatique. Et il ajouta presque gaiement: Je saurai bien les contraindre à accepter la République!

Bien qu'ayant toute confiance dans sa compagne, Malet ne lui avait pas dit que la mort de l'Empereur était imaginée par lui. Il calculait qu'il était préférable que même les personnes, dont il ne pouvait mettre en doute le dévouement, crussent la nouvelle exacte. Leur bonne foi donnerait plus de sincérité à leur accent, quand elles répéteraient le bruit et le propageraient dans la ville.

Après avoir recommandé à madame Malet de garder le secret sur ce qu'elle venait d'apprendre, jusqu'à ce qu'elle entendit la rumeur publique colporter la nouvelle de graves événements survenus dans la nuit, il la chargea de porter chez le moine Camagno, rue Saint-Gilles, son uniforme de général.

Puis, comme l'heure était venue de la clôture du parloir, c'est-à-dire qu'aucun visiteur ne pouvait rester dans la maison de santé redevenue prison, Malet embrassa à deux reprises sa femme qui s'éloigna lentement, s'efforçant de dissimuler ses pleurs en passant devant le portier.

Malet la reconduisit jusqu'à la grille intérieure, limite de la promenade des pensionnaires-prisonniers et, avec bonne humeur, à travers les barreaux, il jeta cet adieu à la visiteuse qui se retournait éplorée:

—A bientôt, ma bonne!... à bientôt!...

Il ne devait plus la revoir.

La cloche du dîner sonnait. Il était six heures.

Malet entra dans la salle à manger et se mit à table tranquillement avec ses convives ordinaires.

Il mangea, but, causa comme d'habitude. Rien ne révéla la gravité des résolutions qu'il avait prises. Son empire sur lui-même était tel et sa force de dissimulation si intense qu'il put, après le dîner, passer au salon et faire sa partie de cartes, comme tous les soirs, sans qu'une préoccupation, un tressaillement nerveux ou quelque marque d'impatience eussent pu laisser supposer qu'il allait entamer une autre partie, dont sa tête était l'enjeu.

A dix heures, il se leva de la table de whist: il avait battu tous les joueurs. Il compta son gain d'un air satisfait, souhaita le bonsoir et meilleure chance à ses adversaires malheureux, puis monta se coucher, en même temps que tout le monde.

A onze heures, la maison de santé était plongée dans le sommeil. Aucune lumière ne luisait aux fenêtres. Le quartier devenait silencieux.

Malet sortit doucement de sa chambre, gagna par l'escalier de service l'office dont il s'était procuré la clef.

Surpris, car il prévoyait tout, par quelque domestique éveillé en sursaut, il eût allégué une fringale le saisissant et le poussant à rechercher au garde-manger quelque relief du dîner.

Il traversa le jardin, s'approcha du mur, où l'abbé Lafon l'attendait, avec l'échelle du jardinier.

Lafon, qui couchait dans un petit pavillon au fond du jardin, n'avait eu qu'à se laisser couler par la fenêtre le long d'un treillage supportant des rosiers grimpants.

Tous deux franchirent aisément le mur, et, couchant l'échelle afin de ne point donner l'éveil à quelque patrouille venant à passer, se hâtèrent de descendre le faubourg Saint-Antoine.

L'abbé Lafon portait le gros portefeuille contenant toutes les pièces fabriquées par Malet; le général, sous son manteau, tenait ses deux pistolets tout armés, prêt à faire feu sur quiconque lui aurait barré le passage.

Ils allaient ainsi isolés, aventureux, confiants, dans la nuit noire, à la conquête de Paris et du monde.

Don Quichotte-Malet et Sancho-Lafon déambulaient donc gravement, sans se douter de la folie de leur équipée, se retournant à peine de temps en temps pour s'assurer qu'ils n'étaient point suivis.

Ils allaient, emportés par leur rêve: le général évoquant la vision de Napoléon prisonnier, détrôné, fusillé peut-être; l'abbé voyant le roi Louis XVIII sacré à Reims et lui remettant la barrette de cardinal.

Ils n'échangeaient aucune parole, ayant hâte d'arriver et craignant d'être rejoints, si l'alarme avait été donnée chez Dubuisson.

Enfin ils atteignirent, sans avoir attiré l'attention de qui que ce fût, la rue Saint-Gilles, au Marais, proche la place Royale. Là, dans le cul-de-sac Saint-Pierre, était le logis du moine Camagno.

Malet et Lafon firent tomber dans la boîte, placée à la porte et s'ouvrant intérieurement, les deux fragments de la lettre qui devaient servir de signe de ralliement.

Presque aussitôt la porte s'entre-bâilla.

Le moine les attendait. Il avait une paire de pistolets passés à sa ceinture et sur l'épaule il portait un tromblon.

Rateau et Boutreux se trouvaient dans une salle basse.

Le moine, guidant Malet, lui fit voir trois chevaux attachés à des anneaux dans la cour.

Sur la table de la salle où se tenaient Boutreux et Rateau, des pistolets, une épée, un sabre, un costume de général de division et une ceinture tricolore, étaient rangés.

—Je vois que mes ordres ont été compris et exécutés... c'est d'excellent augure! dit Malet.

Et, tout en souriant, comme s'il s'agissait d'une promenade ou d'une soirée réclamant la grande tenue, Malet revêtit le costume de général apporté par sa femme. Il y ajouta les épaulettes de général de division; Malet n'était que brigadier.

Quand il fut habillé, il dit à Boutreux:

—Prenez cette ceinture et passez-la sous votre redingote... vous êtes commissaire de police du gouvernement national provisoire!...

Boutreux ceignit l'écharpe, donna un coup de poing sur son chapeau, et, prenant aussitôt l'air casseur d'un vieil argousin, l'ancien séminariste se déclara prêt à empoigner tout récalcitrant.

Le caporal Rateau était venu en manches de chemise. Il n'avait pu sortir de sa caserne habillé.

Malet lui montra dans une malle qui appartenait à Marcel, dont l'absence avait été annoncée par un billet envoyé à Camagno, un costume d'état-major.

—Je t'avais promis de l'avancement, mon garçon, dit Malet... Je tiens ma parole!... Te voilà capitaine... endosse cet uniforme: je te fais mon aide de camp!...

—Merci, mon général! vous n'aurez affaire ni à un clampin, ni à un traître... je vous le jure!...

—Bien, je compte sur toi... je compte sur vous tous, mes amis!... Ah çà! pourquoi le major Marcel n'est-il pas ici?... Est-ce que, par hasard, il aurait eu peur? demanda Malet. Sait-on les motifs de son manque de parole?... car il avait bien promis d'être des nôtres...

—Le billet qu'il m'a fait tenir, dit Camagno, ne contenait que ces deux lignes: «Ne m'attendez pas. Je reprends ma liberté d'action. J'ai rencontré le colonel Henriot. Brûlez ceci.»

—Pas autre chose?... c'est bizarre! fit Malet, soucieux. Que veut dire cette rencontre du colonel Henriot?... Est-ce que le colonel l'aurait dissuadé?... Bah! à nous cinq nous suffirons... il vaut mieux ne livrer le combat qu'avec des amis résolus et confiants... comme vous, compagnons!... Mais assez de paroles, agissons!... A cheval! et marchons sans plus tarder sur la caserne des Minimes... c'est à deux pas!...

—Impossible de sortir à présent! dit Lafon qui s'était rendu dans la cour. Écoutez! il pleut à torrents... j'ai dû faire rentrer les chevaux à l'écurie...

—La pluie! grommela Malet ironiquement. Ah! oui, on ne fait pas de révolutions en temps d'averse, c'est Pétion qui a dit cela... il s'y connaissait, le maire de Paris... Eh bien! attendons que la pluie cesse et soupons pour tuer le temps!

Le moine avait cave garnie et buffet suffisant.

On mangea, on trinqua, on alluma un bol de punch et l'on porta des santés qui étaient de véritables antiphrases, puisqu'on n'y parlait que de la mort des gens: Napoléon d'abord, puis Cambacérès, Rovigo; enfin les fidèles maréchaux, comme Ney et Lefebvre, étaient de ceux dont le peloton d'exécution débarrasserait la France. Marie-Louise serait renvoyée en Autriche et le petit roi de Rome confié à des corsaires qui en feraient un mousse, et plus tard sans doute un bon matelot, destiné à ignorer toujours sa naissance.

Cette beuverie intempestive, ce bavardage inutile firent perdre aux conspirateurs un temps précieux.

Il est presque certain qu'ils n'eussent pas réussi davantage en s'abstenant de boire et de causer jusqu'à trois heures du matin, mais leurs chances de surprendre les autorités endormies, les grands fonctionnaires isolés, ne pouvant communiquer entre eux, ni échanger leurs doutes sur la réalité de la nouvelle, eussent été plus fortes.

A trois heures et demie seulement, la pluie ayant enfin cessé, Malet, Rateau et Boutreux quittèrent le cul-de-sac Saint-Pierre.

L'abbé Lafon et Camagno devaient rester rue Saint-Gilles, attendant les événements et prêts à exécuter les missions que Malet leur confierait.

Camagno avait réclamé l'honneur d'être le premier à porter à Ferdinand VII la nouvelle de sa prochaine restauration, et l'abbé Lafon, tandis que Malet et ses deux acolytes parcouraient Paris, devait rédiger des brevets et copier des proclamations. Il s'était réservé d'informer le comte de Provence à Londres, et le pape à Fontainebleau, du changement, si favorable pour eux, qui s'accomplissait dans les destinées de la France.

Malet se rendit directement à la caserne Popincourt, qui était toute proche; c'était l'ancienne caserne des gardes françaises. Là se trouvait la 10e cohorte.

Rateau et Boutreux, aussi résolus que leur chef, car ils tentaient cette impossible aventure avec une hardiesse inconsciente autant admirable qu'extraordinaire, frappèrent rudement à la porte de la caserne.

Une sentinelle était placée à l'intérieur. Elle appela aux armes.

Le chef du poste accourut, effaré. Il reconnaissait un général, il crut à une ronde exceptionnelle. Il salua et attendit les ordres.

Malet lui commanda d'aller prévenir le colonel de la cohorte qu'un général—le général Lamotte—avait à lui parler.