Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome
Part 14
—Un poste d'honneur et de confiance!... ne vous plaignez pas!... c'est là que vous êtes surtout utile à la cause!
Henriot baissa la tête. Un vif combat semblait se livrer dans sa conscience. Il continua avec un trouble croissant:
—Mon emploi auprès du commandant de l'armée de Paris me permettait de connaître exactement les forces disponibles, les contingents des postes, les noms des chefs et leur situation... Vous m'avez demandé de vous livrer ces renseignements, je l'ai fait... c'était une trahison, général!...
—Vous employez là un bien gros mot, dit Malet avec un air de bonhomie destiné à calmer les remords visibles du jeune colonel. Soyez assuré, reprit-il avec plus d'énergie, que vous ne trahissez ni vos devoirs ni votre pays... je ne vous ai rien demandé qui fût un forfait à l'honneur! Le général Malet est incapable de commander à qui que ce soit une action déshonorante!...
—Je vous crois, général!... Mais si, dans le premier moment de la colère, de la douleur aussi, en écoutant Maubreuil, j'étais prêt à tout braver, à tout entreprendre contre l'Empereur... c'était pour me venger de lui...
—Et à présent... vous êtes moins emporté... votre colère s'est évanouie... votre douleur s'est apaisée?... demanda Malet, et presque ironiquement il ajouta: Vous estimeriez-vous déjà vengé, parce que l'on est sans nouvelles de Napoléon et que le bruit de sa mort sous les murs de Moscou peut tout à coup nous parvenir?...
—Ma douleur est aussi vive, ma colère aussi ardente qu'auparavant, et ma vengeance est toujours altérée...
—Eh bien! d'où proviennent ces scrupules, ces hésitations, mon jeune camarade?
—Général, écoutez-moi... j'ai voué une haine violente et terrible à Napoléon... Mais c'est Napoléon seul que je cherche, c'est sa personne que je vise, c'est lui, c'est l'homme même que je veux frapper... L'Empereur m'est toujours sacré!... En lui je respecte le chef de notre armée, le bouclier de la France, l'épée de notre grande nation marchant à la gloire...
—Enfant, murmura Malet hochant la tête, l'Empereur et Napoléon ne font qu'un...
—Pas pour moi! Réfléchissant à ce qui se dit dans Paris, aux alarmes répandues, à l'absence de nouvelles qui permet de supposer des désastres pour l'armée, je me demande si je puis conserver ma haine, comme une arme chargée braquée sur la poitrine de celui qui porte la France en croupe de son cheval...
—Napoléon n'est pas la France! accentua énergiquement Malet. Il a trahi la cause de la liberté. C'est un despote qui a tout sacrifié à son ambition. Il a fait couler, par cent canaux sur tous les champs de l'Europe, le plus pur sang de notre jeunesse. Il emmène avec lui en ce moment dans les déserts béants comme des fosses la nation valide presque entière, elle s'y engloutira!... il suit sa route funeste au milieu des ossements... La France a besoin d'air, et elle étouffe de liberté, et elle est bâillonnée; de paix, et elle est poussée dans des combats sans fin... Non! la France n'est pas Napoléon et vous ne pouvez confondre le tyran et l'esclave, le bourreau et la victime!...
Malet avait prononcé avec force ce réquisitoire. Henriot, à qui le conspirateur n'avait rien révélé de ses projets, gardait le silence, les yeux fixés sur le carreau de la chambre.
Après l'avoir observé quelques instants, Malet reprit avec fermeté:
—Vous êtes venu à moi, colonel... je ne vous ai ni cherché ni sollicité... prisonnier, n'ayant pas à me louer de l'Empereur, républicain n'aimant pas l'Empire, militaire privé de son commandement et comme tel enclin à s'entourer de mécontents, je vous ai accueilli avec plaisir, avec confiance, avec espoir aussi, quand, recommandé par le comte d'Orvault de Maubreuil que j'ai connu à la cour de Westphalie, l'on vous a adressé a moi... je ne vous ai pas interrogé, vous m'avez étalé votre cœur; je ne vous ai rien demandé, vous m'avez offert de me seconder si j'entreprenais quelque chose contre Napoléon... sans vous engager, sans vous initier au moindre des projets que je pouvais avoir, je vous ai seulement indiqué que je serais heureux de posséder certains détails sur l'organisation de la place de Paris, que d'ailleurs je pouvais facilement me procurer par ailleurs...
—Je vous ai fourni les renseignements.
—Vous en repentez-vous?...
—Non... puisque je vous en apportais d'autres, aujourd'hui même...
—Quel autre renseignement?
—Celui que vous m'avez fait demander par ce billet qui me fut passé hier à la place...
Un éclair de joie brilla dans les yeux gris et ternes de Malet.
—Attendez! dit-il, je ne veux pas violenter votre conscience... je vous rappelais tout à l'heure comment vous étiez venu me trouver, et les services que vous m'aviez rendus, nullement compromettants du reste, et qui ne sauraient être qualifiés de trahisons... Ceci dit, je ne prétendais ni vous imposer de nouvelles communications, ni vous entraîner plus avant avec moi vers un but qui vous effraie...
—Un but que j'ignore, général!
—Vous ne tarderez pas à le connaître... Oh! n'ayez aucune crainte, vous serez au courant de mes actions, bientôt, et sans être mêlé à aucune d'elles...
—Général, je n'ai pas peur...
—Si!... vous avez peur de nuire à Napoléon!...
Henriot releva la tête qu'il avait gardée constamment baissée.
—Eh bien! oui, vous avez raison, général, j'ai peur de combattre la patrie en combattant Napoléon; j'ai peur de blesser la France en frappant son Empereur; j'ai peur d'achever à Paris la déroute de mes frères d'armes que là-bas transpercent les lances des Cosaques... Mais cette crainte ne saurait m'empêcher de tenir vis-à-vis de vous les promesses que j'avais pu vous faire, et, en vous étant utile, je suis assuré de ne pas servir les ennemis, de ne pas aggraver la défaite qui, dans les solitudes russes, s'accomplit peut-être à l'heure où nous parlons!
—D'où vous viennent donc, aujourd'hui, de si grandes appréhensions?... fit Malet dardant son regard sur le jeune colonel; serait-ce la demande contenue dans ce billet qui vous fut remis hier?... oh! par une personne tout à fait sûre, ma femme!...
—Oui, général, c'est bien cette demande qui m'alarme, qui me trouble, qui me force à m'arrêter sur les bords d'un précipice, que je ne vois pas, mais que je devine... Vous m'avez prié de vous faire tenir ce soir le mot d'ordre qui serait distribué par la place aux chefs de poste...
—Je pouvais me procurer ce mot d'ordre par des indiscrétions, par des amis que je compte dans la garnison de Paris; j'ai pensé à vous, comme étant plus à même par votre fonction auprès d'Hullin de me donner ce mot... Vous craignez de vous compromettre en me le communiquant, libre à vous... je vais m'enquérir ailleurs...
—Général, je vous l'apportais ce mot d'ordre... je vais vous le donner...
—A votre aise! dit Malet, affectant une grande indifférence. Ah! je ne vous contrains nullement, camarade!
—En vous communiquant le mot, général, je ne sollicite de vous qu'une chose, c'est de me donner votre parole que vous ne comptez pas vous en servir pour une entreprise susceptible de valoir un avantage à l'ennemi... Je ne chercherai même pas à savoir pour quel usage vous désirez être en possession du mot...
—Parbleu! fit Malet jouant la bonne humeur, vous n'imaginez pas que je vais livrer ce mot aux avant-postes des Cosaques?... La Russie est trop loin, et avant qu'on sache à Moscou le mot d'ordre de Paris distribué dans la nuit du 23 octobre, trente nouveaux mots auront été donnés et changés... Tenez, colonel, je vais abattre mon jeu devant vous... je n'ai rien à vous cacher... je suis certain que vous ne me trahirez pas...
—Je vous jure...
—Ne jurez pas! c'est inutile!... Apprenez donc que, cette nuit, je compte sortir de cette prison... Bien que la maison de santé soit en somme d'un séjour supportable, et qu'à la table de cet excellent docteur Dubuisson on rencontre aimable compagnie, je suis las d'être verrouillé chaque soir... Donc, une occasion favorable s'étant présentée, j'en profite... Cette nuit, qui me paraît sombre et pluvieuse à souhait, je me donne de l'air...
—Et où irez-vous, général?
—En Amérique... c'est un tour de liberté... j'ai des amis aux États-Unis...
—Je vous souhaite de réussir!...
—J'espère, à pareille heure demain, être bien près de Boulogne, où je compte m'embarquer pour l'Angleterre... Là je trouverai un passage pour New-York ou Philadelphie... Mais, pour arriver à Boulogne, il faut franchir les barrières de Paris... là se trouvent des postes de gardes nationaux... Ces bons militaires peuvent me demander des passeports que je n'ai point... voyageant en tenue, voyez, mon uniforme est là tout préparé,—et Malet, soulevant un divan, montra dans le coffre un costume complet de général,—il me suffira, pour rassurer les zélés gardes nationaux et éviter toute anicroche, de donner au chef de poste le mot d'ordre; ils me laisseront passer en me portant les armes... Voilà pourquoi, mon cher Henriot, je vous ai prié de m'apporter ce mot!...
Malet parlait avec un tel accent de sincérité que le doute n'était pas possible sur son projet d'évasion. Henriot, qui de plus en plus concevait de l'inquiétude et presque de l'horreur pour un projet visant l'Empereur, en ce moment-là aux prises avec l'ennemi dans les plaines russes, ne pouvait éprouver aucune répugnance à aider un prisonnier politique à reprendre sa liberté. Favoriser l'évasion d'un détenu, dont la garde ne vous est pas confiée, n'a jamais passé pour une forfaiture, surtout quand la cause de la détention n'a rien de déshonorant.
Henriot n'hésita donc plus.
—Puisqu'il ne s'agit que de votre liberté, général, je ne crois pas manquer à l'honneur, dit-il, en vous aidant à la reprendre... le mot d'ordre pour cette nuit est: _Compiègne-Conspiration_.
—Merci! fit vivement Malet, et il serra la main d'Henriot.
Une lueur de triomphe égayait la physionomie sévère du conspirateur. Le mot d'ordre lui donnait l'accès des postes. Il tenait déjà la clef de la place: Paris allait être à lui.
Répétant les deux vocables qui lui étaient donnés, il murmura:
—Compiègne!... c'est de là que doit venir le régiment de dragons qui est avec nous... voilà qui est de bon augure. Conspiration!... Ma foi! le mot est bien choisi et prouve que nous avons des amis en haut lieu...
Puis, redevenant maître de lui-même, Malet, tendant de nouveau la main à Henriot, lui réitéra ses remerciements et ajouta comme le timbre venait de sonner:
—Permettez-moi de vous quitter, mon cher colonel, cette sonnerie m'avertit que madame Malet vient d'arriver... Je ne puis la faire attendre... J'ai aussi mes préparatifs à faire... excusez-moi et embrassez-moi!...
Henriot, qui ne concevait plus aucun doute sur la réalité de l'évasion annoncée, reçut l'accolade du général, et lui souhaita de nouveau bonne chance.
Tandis que tous deux se tenaient embrassés, madame Malet entra.
Le courant d'air de la porte souleva un chiffon de papier traînant à terre, le morceau de la lettre que Camagno avait tirée de sa robe, et dont les fragments déchirés avaient été distribués aux conjurés comme moyen de reconnaissance à l'huis de la rue Saint-Gilles.
Madame Malet, voyant son mari avec un visiteur, voulut se retirer.
Dans ce mouvement, sa jupe balaya la lettre du moine et la refoula dans le corridor.
Henriot s'était excusé et retiré, après une dernière poignée de main échangée avec le général; madame Malet pénétra dans la chambre, dont la porte fut soigneusement refermée derrière elle.
Dans le corridor, Henriot poussa du pied le chiffon de papier, et, machinalement, se baissant, le ramassa. Il allait le rejeter, mais cette réflexion lui vint que ce papier pouvait contenir quelque détail sur l'évasion du général. Il rebroussa donc chemin dans l'intention de frapper à la porte de Malet et de lui remettre cette moitié de billet qui l'intéressait peut-être et qui était susceptible de tomber entre des mains hostiles.
Mais le valet de chambre attaché au service du général s'avançait dans le corridor pour éclairer et reconduire le visiteur.
Henriot, ne voulant donner aucun éveil, car son insistance pour rapporter ce tortillon de papier sans importance apparente pouvait faire naître des soupçons, serra tranquillement la paperasse dans sa poche et suivit le domestique.
XIII
MARCHE! MARCHE!
A l'heure où Malet se préparait à franchir les murs de sa geôle médicale et à s'élancer de sa chambre du faubourg Saint-Antoine vers l'Hôtel de Ville, but convergent de ses pensées, et vers les bureaux du gouvernement militaire de Paris, objectif de son audacieux projet, voici ce qu'il advenait de Napoléon et de la Grande Armée dans les plaines de Russie.
Le Niémen avait été franchi le 24 juin. Napoléon s'était avancé dans la direction du nord-est par Kowno, Wilna et Witebsk.
La Grande Armée comprenait 10 corps, plus la cavalerie de réserve de la garde impériale.
Ces 10 corps étaient composés comme suit:
1er corps.—Maréchal Davout, prince d'Eckmühl:
Divisions Moreau, Friant, Gudin, Desaix, Compans; environ 200,000 hommes. Ces troupes étaient les meilleures de l'Empire.
2e corps.—Maréchal Oudinot, duc de Reggio:
Divisions Legrand, Verdier, Merle; 40,000 hommes.
3e corps.—Maréchal Ney, duc d'Elchingen:
Divisions Ledru, Razout; division wurtembergeoise (général Marchand). Les divisions françaises étaient les anciennes troupes de Lannes et de Masséna; 57,000 hommes.
4e corps.—Le prince Eugène, vice-roi d'Italie:
Divisions Delzon et Broussier, les anciennes troupes de l'armée d'Italie. Division italienne (Pino, général). Cavalerie de la garde royale italienne; 45,000 hommes.
5e corps.—Le prince Poniatowski:
L'armée polonaise, moins une division donnée à Davout. Divisions Sambrousky, Zayouschek, Fischer; 36,000 hommes.
6e corps.—Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr:
Corps bavarois, divisions Deroi et de Wrède; 25,000 hommes.
7e corps.—Le général Reynier:
Corps saxon, divisions Lecoq et Reschen; 20,000 hommes.
8e corps.—Le roi Jérôme—commandement donné plus tard au général Junot, duc d'Abrantès:
Corps westphaliens et hessois, divisions Ochs et Damas; 18,000 hommes.
9e corps.—Le maréchal Victor, duc de Bellune:
12e division française et bataillons de dépôt. Le 9e corps devait garder l'Allemagne. Le maréchal Victor était nommé commandant de Berlin; 38,000 hommes.
10e corps.—Le maréchal Macdonald, duc de Tarente:
Division Grandjean, corps prussien d'York, troupes des petits princes allemands; 26,000 hommes.
Il fallait ajouter à ces dix corps deux troupes qui valaient dix armées: la cavalerie de réserve et la garde impériale.
La cavalerie de réserve avait à sa tête l'Achille de l'Iliade moderne, le chevaleresque Murat, roi de Naples. Sous lui, les généraux Nansouty, Montbrun, Grouchy, Latour-Maubourg; 17,000 hommes.
L'empereur d'Autriche avait fourni à son gendre 30,000 hommes de cavalerie commandés par le prince de Schwartzenberg qui, plus tard, devait marcher à la tête des armées de la coalition. Cette cavalerie était placée sous le commandement supérieur de Murat.
Enfin la garde impériale, qui à elle seule était une véritable armée, puisqu'elle comprenait, outre ses tirailleurs et voltigeurs (jeune garde), ses chasseurs et ses grenadiers (vieille garde), 6,000 cavaliers, 3,000 artilleurs, 200 bouches à feu, et la légion de la Vistule, les légendaires lanciers polonais.
La vieille garde était commandée par le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig.
La jeune garde, par le maréchal Mortier, duc de Trévise.
La cavalerie de la garde, par l'héroïque Bessières, duc d'Istrie.
Il convient de compter encore les troupes détachées dans les places, à Stettin, Glogau, Erfurt, les 9,000 cavaliers à pied venus de Hongrie se remonter en Hanovre, et les quatrièmes bataillons tirés d'Espagne, ainsi que les bataillons de dépôt, le tout formant le corps de réserve placé sous les ordres du maréchal Augereau, duc de Castiglione. Enfin, une division danoise avait été mise à la disposition de Napoléon par le Danemark, pour faire face à Bernadotte, dans le cas où le déloyal Français aurait accompli sa menace de faire une descente sur les derrières de l'armée de son pays.
La Grande Armée comprenait donc plus de 600,000 hommes. C'était la plus formidable masse de guerriers qu'on eût vus rassemblés depuis les invasions des barbares.
On remarquera que l'élément étranger était en nombre. Il y avait 50,000 Polonais, 20,000 Italiens, 10,000 Suisses, 30,000 Autrichiens, et 150,000 Prussiens, Bavarois, Saxons, Wurtembergeois, Westphaliens, Croates, Hollandais, des Espagnols et même des Portugais.
Sauf les Polonais, au dévouement admirable comme la bravoure, et les Suisses, dont la fidélité une fois promise était inébranlable, tous ces régiments étrangers étaient peu sûrs. Non seulement ils étaient prêts à lâcher pied, et même à fusiller dans le dos les Français, comme le firent par la suite les Saxons, mais encore, dans les marches, dans les campements, ils introduisaient l'indiscipline, le désordre, parfois la révolte. Ils donnaient l'exemple et le goût de la maraude et du pillage à nos troupes.
Avant les hostilités, lors du mouvement en avant ordonné par Napoléon, de l'Oder à la Vistule, les Wurtembergeois, du corps de Ney, avaient ravagé les États prussiens qu'ils traversaient, volant, brûlant, détruisant, et poussant à l'exaspération les peuples de la Prusse, avec lesquels on n'était pas en guerre. Cette sauvage conduite des Wurtembergeois, qui se moquaient des cris de douleur et des clameurs de haine escortant leur passage, car c'était les Français qu'on maudissait, a été pour beaucoup dans le réveil du patriotisme allemand et dans la fureur de vengeance qui, dès l'année 1813, devait se manifester contre nous, en Prusse, où, malgré les victoires passées, le nom français n'était pas exécré; nos soldats avaient même été généralement bien reçus et bien traités par les populations prussiennes.
L'antagonisme de ces soldats exotiques était si manifeste, que l'on dut renoncer à faire commander les Bavarois et les Saxons par des généraux français. Ils se refusaient à exécuter les ordres qui ne leur étaient pas donnés par des officiers allemands.
Il n'y eut donc guère en Russie qu'un peu plus de la moitié de soldats français d'engagés: 370,000 environ, mêlés à 250,000 étrangers.
A cette cause de démoralisation et de désorganisation vint s'ajouter l'énorme embarras d'un matériel immense. Les charrois étaient innombrables; les caissons, les voitures légères destinées au transport des vivres, car on savait que le pays vers lequel on se portait n'offrirait aucune ressource, encombraient les routes; les troupeaux de bœufs que les divisions emmenaient avec elles pour se ravitailler, les équipages de ponts formaient des files interminables; les voitures des états-majors venaient encore ajouter à ces obstacles matériels et arrêter la marche des convois. Outre l'état-major de l'Empereur, le roi de Naples, le roi Jérôme, le prince Eugène, les maréchaux Davout, Ney, Oudinot, traînaient après eux des fourgons et des chariots chargés de vaisselle, de vêtements, de mobilier même. Non seulement le fastueux Murat, mais presque tous les chefs de corps, à l'exception du sobre et modeste Lefebvre, avaient une suite d'aides de camp, d'officiers, de secrétaires, de domestiques, dont les bagages venaient encore allonger la file démesurée des convois serpentant parmi les terres marécageuses. Qu'ils étaient loin et démodés les bataillons indigents d'Italie ou du Rhin! Le grand luxe des généraux de l'Empire avait sa répercussion jusque chez le plus simple capitaine. A chaque étape on faisait dresser des tables somptueuses garnies de pièces d'orfèvrerie. Des tapis, des lits élégants, des canapés, des coffres contenant des costumes et du linge à profusion, suivaient ces états-majors trop riches. Ce n'était plus une armée de combattants qui s'avançait vers la Russie, mais une sorte de caravane formidable, composé de toutes les nations, où les idiomes se mélangeaient en un brouhaha confus, où tous les uniformes défilaient, où les marchandises, les produits, même les œuvres d'art, de vingt nations, s'empilaient ainsi qu'en un monstrueux bazar mouvant. Le camp prenait l'aspect d'une foire du monde; et, lorsque le signal de lever le camp donné, lourdement, péniblement, lentement, tout cet amas d'hommes se remettait en route, on avait le spectacle d'une de ces grandes émigrations de l'antiquité, l'exode d'un peuple abandonnant sa terre natale, sans espoir de retour, et emportant, avec ses armes, ses trésors et ses dieux. Pour la plupart de ces émigrants, hélas! la route était véritablement sans retour, l'exode définitif.
Derrière le fouillis des états-majors, s'avançait toute une horde, déjà dépenaillée et lamentable, de cantiniers, de mercantis, de juifs, de brocanteurs, avec des femmes, des enfants, des animaux. Toute cette cohue grouillante, destinée à s'engloutir dans la Bérésina, se juchait sur de méchantes carrioles, poussait de fantastiques attelages, se remorquait avec des bœufs, parfois à bras d'hommes tirant à tour de rôle les cordeaux de véhicules étranges rappelant les chars sauvages des Vandales et des Huns.
Napoléon eut une peine énorme à alléger son armée de ce poids mort paralysant sa marche. Il fit un règlement sévère limitant le nombre des voitures selon le rang et le grade, depuis les rois jusqu'aux généraux; il désigna la quantité de bagages qu'il serait permis à chaque officier d'emmener; enfin il congédia les diplomates, les aides de camp amateurs, les secrétaires qui s'étaient joints aux états-majors par curiosité, par attrait de la nouvelle conquête, et aussi, car la plupart étaient étrangers, dans le but d'espionnage pour le compte de leur gouvernement. Il coupa son quartier général en deux: le grand service ne devait le suivre qu'à distance et le rejoindrait dans les villes où l'on stationnerait; le petit service qu'il conserva n'était composé que de ses aides de camp indispensables. Pour lui, toujours simple au milieu du faste de ses créatures, il couchait sur son étroit lit de fer et n'avait retenu, comme bagage, que quatre grandes caisses où se trouvaient ses cartes et tout le matériel topographique qui ne le quittait jamais.
Le plan redoutable que Neipperg, Rostopchine et le Suédois d'Armsfeld avaient conseillé à Alexandre, s'exécutait rigoureusement; le général Barclay de Tolly, plein de sang-froid et de fermeté, mais impopulaire, avait reçu l'ordre de refuser sans cesse la bataille. Il se conforma donc fidèlement à ce plan temporisateur, qui dans l'antiquité valut à Fabius sa gloire, mais qui ne pouvait ni passionner les foules ni frapper l'imagination contemporaine. On avait sagement abandonné le système proposé par l'Allemand Pfuhl, d'établir un camp retranché à Drissa, dans la boucle de la Duna. Les Russes reculaient à mesure que les Français avançaient. Ils se défendaient avec l'espace.
Napoléon avait combiné une manœuvre hardie. L'armée russe était divisée en deux corps: l'un, celui de Barclay de Tolly, occupait le nord,—c'est-à-dire les régions qu'arrose la Duna, cours d'eau qui se jette dans la Baltique, et s'étendait de Witebsk à Dunabourg; l'autre, le corps du prince Bagration, au sud—avait sa ligne sur le Dniéper, qui se jette dans la mer Noire, et s'avançait jusqu'à Grodno sur le Niémen. Le plan de Napoléon consistait donc à empêcher la jonction de Barclay de Tolly et du prince Bagration et à les battre séparément. Il devait franchir soudainement la Duna sur la gauche de Barclay de Tolly et envelopper son armée dans le camp retranché de la Drissa, véritable poche où le général russe s'était blotti. Une fois là, il serait maître des routes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, et les couperait, tandis que les corps du maréchal Davout et du roi Jérôme, opérant leur jonction, battraient le prince Bagration sur le Dniéper.
Cette double opération était admirablement conçue, mais il fallait pour sa réussite que l'ennemi livrât bataille. Et l'ennemi continuait l'exécution du plan et se dérobait.