Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 13

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Le règlement de la maison de santé permettait aux pensionnaires de recevoir des visites toute la journée.

Malet accueillait donc chaque jour un certain nombre de visiteurs. Rien d'insolite ne marqua ses réceptions du jeudi 22 octobre.

Dans sa chambre, se trouvaient réunis l'abbé Lafon, le moine Camagno, le séminariste Boutreux, l'ex-médecin-major Marcel, et un jeune militaire, le caporal Rateau, de la garde de Paris.

Rateau avait vingt-huit ans. Il était le fils d'un fabricant de liqueurs de Bordeaux et était parent du baron Rateau, procureur général à la Cour de Bordeaux.

Quand les cinq complices furent seuls en face de leur chef, qui les avait retenus sous des prétextes divers, Malet dit d'un ton bref:

—Il faut en finir, mes amis... l'Empire a trop duré, et l'Empereur a trop vécu!... voici l'heure de frapper le grand coup... Êtes-vous prêts à me suivre?...

Il les interrogea du regard rapidement. Tous répondirent affirmativement.

L'abbé Lafon fit cette réserve:

—Il est entendu, mon cher général, qu'il s'agit seulement de renverser l'Empire et non de rétablir la République?

Malet eut un geste d'impatience.

—Nous réservons la forme de gouvernement, dit-il; les Français, redevenus libres, choisiront le régime qui leur paraîtra le meilleur...

—Soit, dit le moine Camagno, avec sa face bistrée de forban et ses yeux où luisait la flamme du fanatisme, nous marcherons avec vous, général, fût-ce au supplice, mais vous me garantissez à moi, pour que je puisse le confirmer à mes amis, que tous vos efforts, si vous réussissez, tendront à rétablir sur son trône le roi d'Espagne, Ferdinand VII?

—Nous nous occuperons des affaires d'Espagne quand nous en aurons fini ici avec le tyran,—répondit avec brusquerie Malet. Personne n'a plus d'objection à faire? reprit-il en lançant un regard impérieux à la ronde.

—Nous ne devons pas seulement nous armer pour démolir un trône, dit, de sa voix calme de sectaire, l'ex-major Marcel, l'humanitaire disciple d'Anacharsis Clootz, mais bien pour fonder la république universelle, la fédération pacifique des États-Unis d'Europe. Je vous demande donc, général, de profiter de l'immense élan généreux que votre grand acte va donner à tous les peuples, pour délivrer les nations dans les fers... La Pologne, l'Irlande, la Grèce, attendent de nous leur délivrance... Il faut décréter la révolution au nom du principe des nationalités; il faut que la France donne une patrie à ceux qui n'en ont pas, et affranchisse les humains encore esclaves... Voilà pour quel noble but je marche avec vous, général!

—Nous nous occuperons de nous fortifier, en nous créant des alliés parmi les peuples asservis, c'est entendu! dit Malet; mais avant de songer à l'affranchissement des Polonais, des Irlandais et des Grecs, il faut délivrer les Français... On n'a plus rien à ajouter?

—Pardon, général, dit timidement le séminariste Boutreux, il ne faudra pas oublier notre saint Pontife, qui est en prison...

—C'est convenu! Je l'ai déjà dit... Mais Napoléon d'abord, le pape après! fit Malet avec une irritation croissante. Et toi, ajouta-t-il en s'adressant au caporal, as-tu quelque roi ou quelque pape à me recommander? Tu es le seul qui n'ait pas ouvert la bouche...

—Mon général, répondit en rougissant Rateau, je voudrais bien devenir sous-lieutenant...

La figure de Malet s'éclaira:

—A la bonne heure! tu demandes quelque chose pour toi, au moins... tu es le plus raisonnable... Sois heureux, mon garçon, tu auras tes épaulettes!... A présent, mes amis, écoutez-moi attentivement, continua Malet; les heures sont brèves, et cette nuit même, nous allons tenter la partie...

Un certain frémissement parcourut les auditeurs. Aucun ne tremblait. C'était plutôt une fièvre de plaisir, un de ces frissons d'attente qui font vibrer délicieusement les nerfs des joueurs et des amoureux. Les conspirateurs connaissent cette titillation. Le désir, l'anxiété, l'inconnu leur communiquent d'étranges et puissantes secousses. Le sang accélère, à ces moments-là, sa course dans les veines, et l'on vit double.

Malet, profitant de l'émotion de ses affidés, développa froidement, posément, son plan, qui était encore plus insensé que hardi.

Il en avait avec précision et méthode agencé les diverses parties. Seul, il le portait tout entier. Nul des hommes subalternes auxquels il se confiait n'en avait eu connaissance. On savait seulement que l'on chercherait à renverser l'Empire, et qu'on descendrait dans la rue, quand Malet donnerait le signal.

Il commença par leur faire remarquer combien le moment était propice pour agir. Dès qu'il avait vu Napoléon s'engager, avec toute son armée, sur la route périlleuse des solitudes du Nord, son espoir de recommencer avec succès les deux tentatives de 1807 et de 1809 lui était revenu plus vivace. Cette fois il semblait sûr du succès. Son idée fixe, sa marotte, la supposition de la mort de l'Empereur, allait prendre corps et apparaître la réalité.

Il y avait sept jours que Paris était sans nouvelles de Napoléon et de la Grande Armée. Les bruits les plus sinistres trouvaient créance. Le commerce paralysé, le travail arrêté, la récolte mauvaise,—la comète de 1812, favorable à la vigne, avait produit une sécheresse exceptionnelle,—l'impopularité de Marie-Louise, car le peuple regrettait Joséphine et n'avait pu s'accoutumer à cette Autrichienne, rappelant Marie-Antoinette, tout ce malaise et toute cette inquiétude favorisaient les desseins audacieux de Malet.

L'entreprise sans doute était folle et téméraire. Elle prouvait cependant chez son auteur une sorte d'intuition très pénétrante de ce qui se passait dans la conscience populaire, une perception très juste de l'état des esprits, des défaillances prochaines, des trahisons naissantes et des surprises possibles.

L'abbé Lafon qui, en sa qualité de royaliste et de clérical, prévoyait l'insuccès et aurait souhaité que Malet agît franchement au nom des Bourbons, arborant la cocarde blanche et proclamant le souverain légitime, Louis XVIII, après avoir entendu l'exposé rapide de son plan, lui demanda:

—Comptez-vous sur l'appui du Sénat? avez-vous pressenti quelques-uns de ses membres?

Malet répondit avec franchise:

—Aucun! vous seuls connaissez mon projet. Mais les sénateurs, au moins en grande majorité, sont las de servir l'Empire. Des grondements précurseurs des révoltes s'élèvent des deux grands corps délibérants. Le Sénat, qui hésiterait sans doute à prendre l'initiative d'une insurrection, ratifiera avec ensemble le fait accompli. Dès que les sénateurs seront persuadés que Napoléon est mort, ils s'empresseront de voter l'abolition de son régime. Il se passera ce qui s'est vu, sous l'ancienne monarchie, quand Louis XIV et Louis XV sont descendus dans la tombe. On déchirait leurs testaments, on se refusait à exécuter leurs volontés avant-dernières, on poursuivait les rares courtisans restés fidèles après la mort. L'humanité est lâche, mes amis; elle subit la force d'où qu'elle vienne, mais seulement tant qu'elle est la force. Quand un pouvoir nouveau surgit, les pires valets du pouvoir ancien se redressent de leur platitude, courent à la puissance qui apparaît et s'efforcent de se faire pardonner leur servilité passée en promettant une domestication plus complète... Tout avènement est beau. La foule salue les acteurs neufs qui paraissent sur la scène du monde et oublie ceux qu'on a forcés à rentrer dans la coulisse. L'Empereur mort, ou cru tel, c'est l'Empire enterré. Personne, demain, ne voudra plus avoir été bonapartiste. Oh! je connais ce peuple et ceux qui le mènent!... Nous aurons le Sénat pour nous, j'en suis certain!... J'ai, d'ailleurs, d'avance compté sur son concours!... voyez plutôt...

Et Malet, déployant un papier à en-tête, lut la pièce suivante, très habilement fabriquée par lui, et qui pouvait, par ses apparences d'authenticité, tromper des yeux non prévenus.

C'était un sénatus-consulte, destiné à être affiché, lu aux troupes de la garnison, envoyé aux préfets et aux commandants de places, et montré, s'il le fallait, aux généraux, aux ministres, aux divers agents de l'autorité, requis par Malet, au nom du pouvoir sénatorial.

L'original de cette pièce, publiée pour la première fois sous la Restauration, est aux Archives.

Ce sénatus-consulte fictif portait l'en-tête suivant:

SÉNAT CONSERVATEUR

_Séance du 22 octobre 1812._

PRÉSIDENCE DE M. SIEYÈS.

«La séance s'est ouverte à huit heures du soir sous la présidence du sénateur Sieyès.

»Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du message qui lui annonce la mort de l'empereur Napoléon qui a eu lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

»Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi inattendu, a nommé une commission pour aviser, séance tenante, aux moyens de sauver la Patrie des dangers imminents qui la menacent, et après avoir entendu les rapports de la commission,

»A discuté et nous ordonne ce qui suit...»

Suivait le dispositif du sénatus-consulte en 19 articles.

Le premier article portait que le gouvernement impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des Français, ce gouvernement, ainsi que ses institutions, était aboli.

La Légion d'honneur était conservée.

Un gouvernement provisoire de quinze membres était établi et composé ainsi:

Le général Moreau était nommé président. Ce traître célèbre se trouvait encore aux États-Unis; mais ses ramifications avec les Philadelphes, ses relations anciennes avec les royalistes, ses offres de service aux Russes et aux Prussiens, dans les rangs desquels il devait, l'année suivante, trouver la mort en combattant la France, à Dresde, indiquent bien que Malet, s'il agissait seul, avait des accointances puissantes et aurait eu des alliances—s'il avait réussi—auprès des Bourbons et dans les cours d'Europe.

La vice-présidence avait été dévolue à Carnot. Les autres membres étaient: général Augereau; Bigonnet; Destutt de Tracy, sénateur; Florent-Guyot, ancien conventionnel; Frochot, alors préfet de la Seine; Jacquemont; Lambrecht, sénateur; Mathieu, duc de Montmorency, royaliste; général Malet; Alexis, duc de Noailles, royaliste; Truguet, vice-amiral; Volney et Garat, sénateurs.

On voit que ce gouvernement était mixte et que si Carnot, Malet, Augereau y représentaient avec Florent-Guyot et Jacquemont l'élément républicain, le préfet Frochot, le vice-amiral Truguet, Volney, Lambrecht, Garat, Destutt de Tracy figuraient les anciens républicains ralliés à l'Empire, tandis que les ducs de Montmorency et de Noailles marquaient la place de la royauté. Les sénateurs impériaux pouvaient, le cas échéant, se rattacher aux royalistes, s'il s'était agi de délibérer sur l'offre de la couronne. En outre, la présidence confiée au général Moreau, déjà en pourparlers avec les futurs chefs de la coalition, donnait à la restauration de Louis XVIII les plus grandes chances, si le coup tenté par Malet eût été suivi de succès.

Malet, c'est entendu, était républicain. Mais son républicanisme était celui d'un général. Il devait fort bien s'accommoder d'une royauté avec une charte. Les historiens favorables à Malet ont été embarrassés pour justifier la présence de royalistes et de législateurs alliés à l'Empereur dans cette commission insurrectionnelle. M. Ernest Hamel, qui a écrit l'apologie de Malet et de ses conspirations, a été obligé de reconnaître que si le complot de 1808 (comité de la rue Bourg-l'Abbé) avait un caractère démocratique prononcé, avec le rétablissement de la République pour but, la seconde conspiration offrait un objectif moins absolu. En 1812, la forme de gouvernement est réservée et un élément royaliste se trouve introduit parmi les membres chargés de préparer et de présenter à l'acceptation du peuple français une constitution nouvelle.

Avec Moreau à sa tête, la commission eût certainement fait les affaires des Bourbons et des rois d'Europe, qui avaient encore plus peur de la République que de Napoléon.

Aux termes de ce sénatus-consulte, les ministres étaient destitués; les fonctionnaires continuaient leurs fonctions; une amnistie était accordée aux déserteurs, déportés et émigrés,—cette dernière catégorie ne comprenait plus guère que les princes, leur entourage et les derniers chouans à la solde de l'Angleterre.

L'article 7 établissait qu'une députation serait envoyée «à Sa Sainteté le pape Pie VII, pour le supplier, au nom de la nation, d'oublier les maux qu'il avait soufferts et pour l'inviter à visiter Paris avant de retourner à Rome».

Malet, on le voit, n'avait eu garde de négliger l'élément religieux. Il comptait sur l'appui du pape et du clergé. Cet article avait dû plaire à ses complices de la première heure: l'abbé Lafon, le moine Camagno et le séminariste Boutreux.

Les gardes nationaux, que les levées extraordinaires avaient appelés aux armées, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers, mesure qui devait certainement, si on affaiblissait nos corps de troupes aux prises avec l'ennemi, acquérir de la popularité au nouveau gouvernement. Enfin, le général Lecourbe était nommé commandant en chef de l'armée de Paris. Le général Malet remplaçait le général Hullin dans le commandement de la place de Paris.

Le sénatus-consulte était signé de: Sieyès, président, Lanjuinais et Grégoire, secrétaires; contresigné par Malet, «général de division, commandant en chef la force armée de Paris et les troupes de la première division militaire».

Une proclamation, rédigée en même temps par Malet, devait être lue dans les casernes et affichée sur les murs de Paris.

On lisait dans cet appel d'une véhémence extrême des phrases comme celles-ci, faisant des Cosaques vainqueurs, et sous la lance desquels Napoléon, disait-on, avait succombé, les sauveurs de la France et du monde:

«Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus! Le tyran est tombé sous les coups des vengeurs de l'humanité. Grâces leur soient rendues! Ils ont bien mérité de la patrie et du genre humain!...»

Après ce tribut de reconnaissance aux ennemis victorieux, le factieux attaquait et insultait le fils de l'Empereur.

«Si nous avons à rougir d'avoir supporté si longtemps à notre tête un étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant bâtard...»

Si l'insulte à la Corse, île française, était inutile et peu habile, l'outrage au pauvre petit roi de Rome était fou. Mais Malet n'était pas homme à observer aucune mesure. Ne flétrissait-il pas, dans la fin de sa proclamation, sans doute pour complaire aux anciens valets de Thermidor devenus les sénateurs de Bonaparte, qu'il embauchait, le grand citoyen qui avait incarné la Révolution et la République, jusqu'à la réaction de la Cabarrus et de son amant, le méprisable Tallien:

«Prouvez à la France, s'écriait Malet, que vous n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous ne fûtes ceux de Robespierre!»

Quand la lecture des pièces fut achevée, Malet distribua à ses complices leurs rôles.

Puis il collationna, signa et scella divers brevets nommant à des emplois et à des commandements ceux qu'il se proposait d'entraîner avec lui.

Ces dispositions prises, il leur donna à tous successivement la main, en leur disant d'un ton de commandement:

—C'est pour ce soir!... onze heures!... Soyez prêts!...

Tous répondirent:

—A ce soir!...

—Et le lieu du rendez-vous? demanda l'abbé Lafon... ce ne peut être ici: la maison de l'excellent docteur Dubuisson n'ouvre pas, de nuit, ses portes à nos amis.

—Sans doute, fit Malet, il faut nous réunir chez l'un de nous...

—Chez moi, si vous le voulez, dit le moine Camagno; j'habite une maison tranquille, cul-de-sac Saint-Pierre, rue Saint-Gilles, au Marais.

—Accepté! décida Malet. Vous avez entendu, messieurs, à onze heures, rue Saint-Gilles?...

—Nous y serons!... dirent les conjurés.

—Attendez, reprit le moine. Pour vous faire reconnaître, car il pourrait se faire que vous fussiez surveillés et suivis, vous ferez tomber dans la boîte de la porte un morceau de papier... je n'ouvrirai que sur ce signe de ralliement...

Et le moine, tirant de la poche de sa robe une lettre froissée, visiblement un brouillon, la déchira en cinq morceaux qu'il présenta à Malet, à l'abbé Lafon, à Boutreux, à Marcel et au caporal Rateau.

Chacun serra précieusement ce morceau de lettre.

Reconduits par le général jusqu'à la porte, les trois visiteurs quittèrent la maison de santé sans avoir attiré l'attention ni des pensionnaires du docteur Dubuisson, ni des agents de Rovigo susceptibles de rôder aux alentours.

XII

COMPIÈGNE-CONSPIRATION

Le général Malet, demeuré seul, réfléchit profondément quelques instants, tournant et retournant les papiers étalés sur la table, qu'il enferma ensuite dans un portefeuille à serrure.

Là se trouvait toute la conspiration. Avec ces feuilles de papier ministre, ces faux cachets, ces signatures imitées, cet homme, faible, isolé, captif, n'ayant ni argent ni prestige, ignorant tout de Paris, oublié des soldats, inconnu de la population civile, allait un instant suspendre la vie publique, arrêter le mécanisme puissant de l'organisme impérial et, détournant à son usage les ressorts réguliers de l'administration, substituerait pendant quelques heures brèves, mais si remplies de faits extraordinaires, sa volonté à toute autorité établie et sa personnalité même à celle du grand Empereur éloigné.

Cet incroyable complot—en laissant de côté les alliances royalistes, les secours extérieurs et les adhésions des fonctionnaires et du peuple qui ne seraient venues qu'après la réussite complète et l'affermissement du nouveau pouvoir—prouve la force qui gît dans la volonté humaine.

L'idée fixe, la convergence de toutes les facultés, de toutes les sensations, de toutes les volitions vers un seul objectif: le renversement de l'Empire par le fait de la mort soudaine et lointaine de l'Empereur, voilà ce qui fit la seule réalité de cette fantasmagorie.

Il est évident que la nouvelle avait contre elle toutes les chances de crédibilité; qu'il suffisait de la défiance en éveil d'un esprit plus réfléchi, s'avisant qu'il était invraisemblable que la nouvelle de la mort de l'Empereur fût ainsi répandue et se demandant d'où sortait ce général Malet investi tout à coup par le Sénat du commandement de Paris, pour donner le soupçon de la fraude et empêcher le sénatus-consulte et les pièces fabriquées d'avoir le moindre effet; qu'un seul des fonctionnaires dont le concours était indispensable à Malet se refusât à le prendre au sérieux et à lui obéir, et tout son château de cartes s'écroulait. Ce fut d'ailleurs ce qui arriva.

Mais il est toutefois admirable que la cervelle d'un homme, en prison et dénué de toutes ressources, ait pu projeter une si étrange folie et lui donner une consistance apparente telle que la plupart des historiens l'ont discutée comme une conception réalisable et qui n'avait avorté que par des concours de circonstances accidentelles, demeurées d'ailleurs assez mystérieuses. Car pourquoi, comme on le verra par la suite, le préfet de la Seine, Frochot, dont le dévouement à l'Empereur ne peut faire de doute, crut-il Malet sur parole, lui prêta-t-il son concours et mit-il à sa disposition l'Hôtel de Ville, tandis que le général Hullin, dont l'habitude de l'obéissance passive et la persuasion d'être couvert par un ordre supérieur pouvaient expliquer la soumission aux ordres à lui transmis, se refusa-t-il à céder la place à Malet? Jamais histoire vraie ne tint plus du roman. Cette conspiration, absurde en ses détails, et abracadabrante dans sa conception, fut donc avant tout un chef-d'œuvre de volonté.

Elle a d'ailleurs abouti, plus que ne le pensait son auteur, après l'insuccès. La disproportion entre l'assaillant faible et le colossal Empire, une matinée mis en péril, fit trop bien voir la fragilité du trône impérial. Elle affirma la possibilité d'un écroulement, si l'Empereur venait à disparaître. En même temps elle accoutuma les esprits à ne pas considérer le roi de Rome comme l'héritier du pouvoir de Napoléon. On peut dire que c'est la conspiration Malet qui a préparé la France à la substitution, en 1814, d'une autre dynastie à Napoléon et à son fils. Alexandre de Russie, le roi de Prusse, Wellington, Blücher, comprirent dès lors que la France était vulnérable. Il fallait frapper l'invincible nation, non pas au cœur, mais à la tête. Napoléon n'était qu'un vainqueur éphémère. Fouché, Talleyrand se disaient qu'il fallait s'assurer d'un maître dont le trône fût plus solide. L'empereur d'Autriche conçut des doutes sur la valeur de son gendre. Malet a empêché Napoléon II.

Malet, qui avait clos sa porte, pour classer et ranger ses précieux papiers, entendant frapper, alla ouvrir. Il prit un air indifférent pour recevoir le visiteur.

Un jeune homme, à figure énergique et franche, portant la longue redingote boutonnée, le chapeau à bords relevés, les bottes et la grosse canne, ayant toute l'apparence d'un officier en civil, parut.

La figure de Malet s'anima. Évidemment le nouveau venu l'intéressait, l'inquiétait peut-être.

—Ah! c'est vous, colonel Henriot, dit-il vivement... Soyez le bienvenu!... Quelles nouvelles?...

—Ne dites pas mon nom, fit très bas le visiteur...

—Personne ne peut nous entendre, rassurez-vous!... Les murs sont épais, les portes closes, et les maisons comme celle-ci fort discrètes... Je vous demandais: quelles nouvelles; j'ai tant de hâte de savoir si une dépêche est arrivée...

—Aucun courrier n'est encore venu de Russie...

—L'Impératrice?

—Toujours dans la plus vive inquiétude sur le sort de son mari... elle se trouve au palais de Saint-Cloud avec son fils... elle aussi attend un courrier...

—Alors les dieux sont pour nous!... dit gaiement Malet, peut-être, mon cher colonel, Napoléon est-il mort, à l'heure qu'il est, dans les neiges de la Moscovie?...

—Non!... je suis sûr qu'il vit!... répondit Henriot avec amertume, un démon le protège...

—Vous êtes d'un cœur solide, colonel, et votre haine contre Napoléon vous défend contre toute faiblesse... Vous m'aviez confié une partie de vos souffrances... eh bien! soyez déjà à demi consolé, vous n'allez pas tarder à être vengé!...

—Est-ce possible?... dit Henriot en secouant la tête; je commence, voyez-vous, à désespérer, et ne suis plus le même homme qui s'est ouvert à vous... Écoutez-moi, général je voulais partir avec l'armée, suivre Napoléon dans cette lointaine Russie, et là, un jour, l'attendre, le surprendre et le frapper... au cœur, comme il m'avait atteint, moi!... mais le comte de Maubreuil m'a dissuadé de tenter cette aventure, il m'a représenté que vous pourriez plus sûrement m'aider à me venger... il m'a conseillé de vous voir, de vous fournir les renseignements qui vous seraient utiles pour un but que je soupçonne, mais que vous m'avez caché... j'ai obéi à Maubreuil, je suis venu vous trouver, et me mettant à votre disposition, je vous ai communiqué tous les renseignements que vous me demandiez...

—Et vous avez été un aide fort précieux, mon cher Henriot; avant peu, mes amis et moi, nous saurons reconnaître vos services...

—J'ignore ce que vous voulez, je ne puis deviner vers quel but mystérieux vous marchez, reprit Henriot avec émotion, je vous ai suivi, comme un homme qui a les yeux bandés et qu'on dirige à tâtons dans un endroit ténébreux... pour vous, pour vous servir, car je pensais servir en même temps ma vengeance, j'ai consenti à séjourner en France... prétextant une maladie interne, une faiblesse toute physique, alors que c'était à l'âme qu'était mon mal, j'ai pu, grâce à la protection du maréchal Lefebvre, rester en France, à Paris... Tandis que mes camarades donnent des coups de sabre aux Russes, prennent des villes, gagnent des batailles, acquièrent des grades et se couvrent de gloire dans cette guerre gigantesque, moi, je demeure, l'arme au fourreau, devant une écritoire, plumitif obscur, assis paisiblement dans un bureau de la place, auprès du général Hullin, gouverneur de Paris...