Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 12

Chapter 123,693 wordsPublic domain

—Votre Majesté s'inquiète du sort de Moscou, si l'ennemi parvient jusqu'à ses murs?... Que Votre Majesté s'en repose sur moi!... Napoléon ne trouvera dans la ville dont la garde m'est confiée que péril et honte... Plutôt que de lui abandonner les vivres, les munitions, les ressources de toute nature dont est remplie la cité, ses magasins, ses maisons particulières, plutôt que de le voir se ravitailler dans les bazars et s'abriter derrière les remparts sacrés du Kremlin, je ferai sauter moi-même ces murailles vénérées! Afin de contraindre les habitants à abandonner leurs périssables richesses, pour les entraîner à la suite de l'armée, s'il était nécessaire, je saurai recourir à la force pour cette offrande à la patrie et à l'Empereur; je les obligerai à se retirer avec nous, fût-ce jusqu'aux bouches de la Volga, ou par delà les roches inaccessibles du Caucase, ou encore dans les ténèbres blanches des solitudes sibériennes! Oui, pour exécuter jusqu'au bout le plan le plus admirable, le plan sauveur que Votre Majesté vient d'approuver, Sire, avec la grâce de Dieu et la permission de votre conseil, sûr de l'approbation de tout ce qui a le cœur russe, comptant sur l'admiration des générations, réclamant d'avance l'absolution de l'histoire, je renouvellerai l'exemple des héroïques défenseurs de Sagonte; sans remords comme sans faiblesse, je le jure ici, en présence de l'Empereur, plutôt que de voir Napoléon et ses soldats parader et se réconforter dans Moscou, moi, Rostopchine, je brûlerai Moscou!...

Cette menaçante prophétie, ce sauvage système défensif, avaient été formulés doucement, sans éclat de voix, comme un simple fait énoncé posément, dans une conversation, entre amis. Neipperg et d'Armsfeld ne purent s'empêcher de tressaillir en écoutant Rostopchine. Le patriotisme exaspéré jusqu'à la frénésie luisait dans ses yeux indécis, d'un gris bleu terne, tels que ceux des chats-tigres.

Alexandre était retombé dans sa méditation. Sa tête se penchait sur sa poitrine. Ses paupières abaissées ne laissaient filtrer aucun regard. Tout son corps demeurait immobile et comme figé. On eût dit qu'il s'était assoupi sur son fauteuil durant la délibération.

Lentement il releva la tête, et son regard s'anima.

Il se tourna vers Rostopchine.

—Ainsi, gouverneur, c'est par le feu que vous comptez combattre les Français.

—Avec le feu et le froid, Sire!... Comme lieutenants de Koutousoff, supérieurs à lui peut-être, vous aurez pour repousser l'ennemi et garder le sol de la sainte Russie deux généraux invincibles: le général Incendie et le général Hiver... n'est-il pas vrai, monsieur d'Armsfeld?

Le Suédois, que Rostopchine appelait à son aide, ajouta aussitôt:

—Il faut ajouter un troisième général aussi redoutable... En attirant Napoléon dans les plaines que le général Hiver saura rendre intenables, en le faisant chasser de l'abri des villes par le général Incendie, il succombera infailliblement, lui et son troupeau d'hommes, sous les coups d'un troisième adversaire, le général Famine!... Sire, nous n'avons rien à craindre: en suivant le plan que M. de Neipperg, le comte de Rostopchine et moi avons eu l'honneur de vous soumettre, la Russie sera le tombeau de cette Grande Armée qui s'avance imprudemment vers elle... Les Français pourront franchir le Niémen, bien peu le repasseront...

—Il leur faudrait la barque à Caron, car le Niémen sera pour eux plus infranchissable au retour que l'Achéron, dit en souriant Rostopchine qui, grand admirateur des poètes du dix-huitième siècle en honneur à la cour de Catherine II, se plaisait fort aux comparaisons mythologiques.

—J'accepte l'augure favorable, dit Alexandre; mais, messieurs, malgré les excellentes prévisions que vous m'exposez, un doute, une anxiété pour moi subsistent toujours... Je crois que le plan que vous m'exposez si clairement est d'une réussite certaine... une seule chose m'arrête, vous ne parlez pas de Napoléon!... Vous oubliez ce que vaut cet homme extraordinaire... à lui seul il est une armée... partout où il va, docile comme un chien dressé, la victoire accourt et lui rabat les armées, les peuples, les souverains... Il est de taille à lutter à lui seul contre votre général Famine, d'Armsfeld, contre vos généraux Hiver et Incendie, Rostopchine... Il faudrait contre lui, contre sa personne même, un autre général... plus fort que les trois autres, et nous ne l'avons pas!

—Cet auxiliaire que Votre Majesté invoque existe, dit alors Neipperg.

—Vraiment... et il se nomme?

—La Mort!...

Alexandre eut un mouvement de surprise, presque un frisson.

—Mais Napoléon, dit-il, est en fort bonne santé, d'après les derniers renseignements venus de Paris et de Dresde... Rien ne peut vous autoriser, comte de Neipperg, à faire entrer en ligne défensive cet allié quelque peu lugubre...

—Sire, mes derniers renseignements à moi me permettent de supposer l'intervention probable de cet allié...

—Et sur quoi fondez-vous cette prévision?

—Votre Majesté n'ignore pas que depuis longtemps, au sein de l'Empire français, des associations redoutables et ténébreuses ont noué des intrigues, réuni des complices, préparé des attentats soudains...

—Oui, je sais, les jacobins...

—Il n'y a pas que les détestables survivants de l'infâme Révolution qui soient les instigateurs de complots contre Napoléon, Sire. Tous les partis ont fourni des éléments à une vaste association nommée les Philadelphes, dont les membres se recrutent principalement dans l'armée... Le général Moreau, du fond des États-Unis, leur a promis son appui... Un général, républicain celui-là, mal récompensé, aigri, puni d'ailleurs de l'emprisonnement, le général Malet, est le chef actuel de cette formidable armée souterraine où s'enrôlent les mécontents, les partisans de la légitimité, les catholiques fidèles indignés des mauvais traitements infligés au vénérable Pontife, prisonnier à Fontainebleau... Sire, voilà pour vous des auxiliaires plus précieux, peut-être, que ceux dont parlaient mon ami M. d'Armsfeld et le comte Rostopchine...

—Mais ce complot est-il sérieux? Est-il près d'aboutir? Ce général Malet, dont j'entends prononcer le nom pour la première fois, représente-t-il une force?

—Des avis particuliers que je tiens d'un Français très animé contre Napoléon et fort dévoué à ses princes légitimes,—il se nomme M. d'Orvault, comte de Maubreuil,—me permettent d'affirmer à Votre Majesté, bien que le général Malet soit fort circonspect et ne révèle ses projets à personne, qu'il saura mettre à profit l'absence de Napoléon... Tandis que, privé de communications avec la France, perdu dans l'immensité de votre empire, Bonaparte s'enlisera de plus en plus dans les neiges, Malet et ses amis s'armeront et donneront le signal de la révolte...

—Le projet est audacieux! dit Alexandre pensif.

—Le général Malet est un homme d'une rare ténacité, reprit Neipperg encouragé par un geste du czar. Il a une première fois, au mois de juin 1808, tenté de soulever le peuple français et d'abolir l'Empire. Napoléon était absent, retenu à Bayonne par les affaires d'Espagne. Malet, à la tête d'un comité siégeant à Paris, rue Bourg-l'Abbé, imagina de répandre le bruit que Napoléon avait trouvé la mort en Égypte, et à l'aide du sénatus-consulte, fabriqué par lui, de proclamer la déchéance de la famille impériale et l'établissement d'un gouvernement provisoire dont faisaient partie des hommes d'opinions diverses modérées: les sénateurs Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, le général Moreau, l'ancien directeur Carnot, et Malet lui-même qui ne s'était pas oublié. Le général Lafayette recevait le commandement de la garde nationale, Masséna était nommé généralissime...

—J'ai entendu parler de cette histoire, dit le czar. Le complot a avorté... La nouvelle de la mort de Napoléon, d'ailleurs, avait pu être facilement démentie... Malet ne pouvait réussir... Bayonne n'est pas loin de Paris...

—La Russie est plus lointaine, plus mystérieuse que l'Espagne. Si Malet, durant cette campagne, recommence sa tentative, je crois qu'il a de grandes chances... Il pourrait se faire aussi qu'un des affidés, profitant du désarroi d'une guerre lointaine, parvînt à s'approcher de Napoléon et à rendre réelle la nouvelle supposée de la mort de votre ennemi, du tyran de la France et de l'Europe...

Alexandre s'était levé brusquement:

—L'existence des princes, comme le salut des nations, dit-il gravement, est dans la main de Dieu... N'ayons pas l'impiété, messieurs, de diriger les desseins de la Providence... L'empereur Napoléon est, comme tout ce qui respire, tributaire de la mort... mais il ne nous appartient ni de souhaiter ni de favoriser les sinistres projets de ceux qui tenteraient de hâter le destin et d'anticiper sur les arrêts mystérieux du Seigneur... Messieurs, je vous remercie de vos renseignements; je conférerai avec le général Koutousoff et avec les autres généraux... Gardez le secret et que Dieu protège la Russie!...

Le sort tournait sa roue. Napoléon, vainqueur perpétuel, allait connaître la défaite. Le plan terrible et simple que Neipperg, Rostopchine et d'Armsfeld avaient imaginé, et qui consistait à reculer sans cesse devant Napoléon et à battre l'immortelle Grande Armée avec le froid, avec la famine, avec l'incendie,—plan dont après coup plusieurs personnages se sont attribué le mérite,—n'allait pas tarder à recevoir un commencement d'exécution.

Le 23 juin 1812, ayant couché dans une cabane, au milieu de la forêt de Wilkowisk, Napoléon parut sur les bords du Niémen, au-dessus de la ville de Kowno, à un endroit qu'on appelait Poniemoff.

Le général Haxo, sur l'ordre de Napoléon, s'approcha et tous deux traversèrent le Niémen dans une barque.

Napoléon avait ôté sa traditionnelle redingote et changé son petit chapeau. Il avait revêtu le manteau et coiffé le shapska d'un lancier polonais.

Ainsi déguisé, par crainte des coureurs ennemis pouvant le reconnaître et s'acharner sur lui, il traversa la plaine, sa lunette à la main.

Il semblait prendre ainsi possession paisible de l'empire des czars.

Une barque montée par des sapeurs escortait l'esquif impérial.

Les sapeurs débarquent. Au loin, une petite troupe à cheval galope dans la plaine.

C'est une patrouille cosaque. L'officier s'avance et demande en allemand:

—Qui êtes-vous?

—Sapeurs du général Eblé! répond le lieutenant.

—Pourquoi venez-vous en Russie? demande alors en français l'officier cosaque.

—Pour vous faire la guerre!

—Malédiction sur vous! répond le Russe, et il décharge son pistolet vers la barque. Les sapeurs tirent. Le Cosaque et ses hommes ont disparu dans la forêt. Rien ne répond. Aucun bruit de chevaux ou d'armes qu'on apprête. Le silence noir.

L'Empereur descend à terre. Un cheval a été transbordé. Il le monte. La bête fait un faux pas et s'abat sur la berge.

—Mauvais présage! murmure le général Haxo.

Napoléon hausse les épaules et part au hasard vers la forêt.

Là se trouve une petite éminence. Il y grimpe. Il braque sa lunette. Il fouille l'étendue. Il cherche l'armée d'Alexandre, les tentes, le camp, les chevaux russes. Il ne voit que la forêt et la plaine à perte de vue. La forêt noire et muette, la plaine brune et déserte. Tout se tait.

Tout à coup l'Empereur prête l'oreille. Il tressaille. Sa physionomie s'anime. Il a cru entendre le canon. C'est un orage formidable qui gronde au loin. Promenant sa lunette sur un autre coin de l'horizon, dans les ombres déjà grandissantes du crépuscule il a cru découvrir les feux d'un bivouac. Sans doute l'armée d'Alexandre est campée là... alors demain ce sera la bataille!... Et son visage s'illumine de contentement et d'espoir. Mais il examine plus attentivement. Ces flammes de bivouac ont une activité suspecte. Il ne tarde pas à reconnaître leur nature: c'est un hameau, le premier sur la route, auquel en s'enfuyant les habitants ont mis le feu. Rostopchine a été compris et déjà obéi.

Partout la solitude, le vide, l'abîme, le gouffre, l'inconnu; partout l'ombre et le silence, avec çà et là le jaillissement soudain des flammes...

Le plan fatal était rigoureusement suivi. L'armée russe s'évanouissait comme une nuée qui disparaît et se fond sous l'horizon; elle s'effaçait confondue dans la ligne monotone et grise des plaines se déroulant, triste tapis sans fin. L'étendue allait capter la Grande Armée. A son tour, on la verrait fondre et se dissoudre dans le creuset perfide de ces steppes. Cette terre boirait ce demi-million d'hommes comme le sable du désert les cours d'eau qui s'y perdent.

Les soldats russes, les habitants même semblaient entraînés dans une déroute fantastique; mais les trois sinistres chefs qui devaient changer en retour victorieux cette panique apparente, le Froid, la Faim, le Feu, bientôt prendraient l'offensive.

Napoléon, comme si déjà il eût entrevu ces visions terribles et pressenti l'épouvantable destinée, revint, sombre et soucieux, au pas de son cheval, vers son armée.

Mais le lendemain, 24 juin 1812, le magnifique spectacle offert à ses yeux chassa les présages funèbres de la veille.

A trois heures du matin, sur trois ponts jetés pendant la nuit par des voltigeurs de la division Morand et par les pontonniers d'Eblé, commença le majestueux passage de cette formidable armée de six cent mille hommes dont une poignée à peine, comme l'avait annoncé d'Armsfeld, retournerait sur l'autre rive.

Le Niémen franchi, l'empire russe s'ouvrait béant comme un entonnoir devant Napoléon et ses braves: l'humiliation de la défaite, les souffrances du froid et de la faim, les épouvantes des villes enlevées et le retour lamentable à travers le cimetière des neiges, voilà les parois de cet entonnoir sinistre au fond duquel étaient l'invasion, la captivité, Sainte-Hélène et la mort.

Comme poussés par une puissance mystérieuse et funeste, le Niémen traversé, Napoléon et la France étaient en route vers l'abîme.

XI

LA MAISON DE SANTÉ

La maison de santé du docteur Dubuisson était à la fois un établissement thérapeutique où l'on soignait des pensionnaires atteints de diverses affections chroniques et une annexe des prisons d'État, où l'on recevait des détenus spéciaux.

Certains condamnés politiques obtenaient, en arguant d'infirmités ou en invoquant des maladies que le complaisant certificat d'un médecin ami savait aggraver par l'emploi de termes scientifiques terrifiants, la faveur d'être transférés chez le docteur Dubuisson et de subir leur peine en ses chambres plus confortables et plus saines que les cellules des prisons de l'Empire.

Sous tous les gouvernements, il y eut ainsi des prisonniers privilégiés. Pendant le second Empire, l'établissement hydrothérapique du docteur Pascal, la maison du docteur Béni-Barde, bien d'autres hôtels médicaux analogues reçurent les journalistes et les orateurs de réunions publiques désireux d'échapper au régime, relativement bénin d'ailleurs, de Sainte-Pélagie. Cette faveur est continuée sous la République.

Ce fut Napoléon qui inaugura ce système mixte, plein de tolérance et d'humanité pour des adversaires politiques rarement dangereux et qu'un retour de fortune peut brusquement porter au pouvoir. Que de ministères se sont, chez nous, recrutés dans les prisons!

Mais on remarquera que, sous les pouvoirs qui succédèrent à l'Empire, les détenus admis à jouir du transfèrement hospitalier n'étaient frappés que de condamnations légères et n'avaient commis que des délits de plume ou de parole. Les autres subissaient le régime pénitentiaire commun. Parfois même les forteresses du Taureau, de l'île d'Aix, de Joux, les maisons centrales de Fontevrault, de Doullens, de Clairvaux, les villes d'Afrique comme Lambessa, les bagnes aussi, gardaient les auteurs de complots ou les chefs d'émeutes vaincues. Le terrible despote que fut Napoléon se montra souvent, envers des hommes qui avaient tenté de l'assassiner, plus clément.

Dans l'établissement du docteur Dubuisson, situé en haut du faubourg Saint-Antoine, proche la barrière du Trône, au milieu d'une demi-campagne, avec des arbres, du bon air, le quartier voisin porte encore le nom de Bel-Air, parmi de riantes maisonnettes et proche le bois de Vincennes, des ennemis redoutables et personnels de l'Empereur subissaient une captivité assez douce.

Là se trouvaient incarcérés pour des causes diverses, outre le général Malet, deux frères, les princes Armand et Jules de Polignac, arrêtés à la suite de la conspiration de Georges Cadoudal, le marquis de Puyvert également royaliste, enfin l'abbé Lafon, le conseiller, le confident de Malet, mais qui croyait de bonne foi que le général travaillait pour les Bourbons et pour le pape.

L'abbé Lafon que nous avons vu, le jour de la naissance du roi de Rome, attendre avec impatience, dans le petit cabaret de l'hôtel de Nantes, la nouvelle qui pouvait hâter ou retarder ses espérances de conspirateur royaliste, avait été écroué depuis. Protégé par le comte Dubois, préfet de police, il avait obtenu de subir sa peine en la maison de santé de la barrière du Trône.

Malet prit sur-le-champ l'abbé en affection. Il ne tarda pas à lui donner toute sa confiance.

Le général Claude-François Malet avait alors cinquante-huit ans. Il était né à Dôle, dans le Jura, d'une famille noble; il s'engagea à l'âge de seize ans et se trouvait capitaine de cavalerie aux premières heures de la Révolution. Délégué à la fête de la Fédération en 1790 par son département, il fut élu chef du bataillon franc-comtois et commanda la place de Besançon. En 1799, il fut envoyé comme général de brigade à l'armée d'Italie et servit sous Championnet et Masséna. Il se trouva, dans les premières promotions, nommé commandeur de la Légion d'honneur. Il avait adhéré à la constitution de l'Empire, avec quelques réserves: «Citoyen Premier Consul, écrivait-il à Bonaparte, en lui envoyant son vote et celui de ses soldats, nous réunissons nos vœux à ceux des Français qui désirent voir leur patrie heureuse et libre. Si l'Empire héréditaire est le seul refuge qui nous reste contre les factions, soyez Empereur...»

Il y avait en ce militaire plein de révoltes et aussi de rêves aventureux, soldat médiocre d'ailleurs, perpétuel mécontent, subordonné aigri, qui voyait d'un œil irrité l'avancement brusque de camarades beaucoup plus jeunes que lui, une âme de conspirateur et des calculs de traître. Le mémorable complot qui porte son nom n'était pas son coup d'essai. Toute son existence fut agitée par des projets ténébreux de coups de main, d'émeutes de casernes, de pronunciamentos dans les camps, avec de romanesques combinaisons d'enlèvement. On retrouvait en lui le condottiere des petites républiques d'Italie et le franc-juge teutonique. Les généraux espagnols contemporains ont reproduit son tempérament.

Il s'était affilié de bonne heure à des associations militaires dont le but était le renversement de tout chef voulant s'emparer du pouvoir et changer la forme républicaine. Ces sociétés portaient différents noms. Leurs adhérents se nommaient _Miquelets_ dans la région des Pyrénées, _Barbets_ dans les Alpes, _Bandoliers_ dans le Jura, _Frères bleus_ dans le Centre et l'Ouest. Ces groupes divers parvinrent à se fondre dans la société des Philadelphes, qui avait des ramifications à l'étranger, et sur laquelle nous avons donné quelques détails dans l'épisode intitulé: _La Maréchale_. Malet portait le nom de Léonidas, chez les Philadelphes dont il devint le chef à la mort du colonel Oudet (Philopœmen), tué à Wagram.

Commandant le camp de Dijon en 1799, Malet, avec les Philadelphes, combina un plan d'enlèvement du Premier Consul, qui devait passer par Dijon pour aller gagner la bataille de Marengo et sauver la France.

Cent hommes résolus, apostés par Malet qui leur avait donné une consigne en apparence insignifiante, pouvaient entourer le cortège de Bonaparte dans les défilés du Jura et le faire prisonnier. Quelle aubaine pour l'Autriche si Malet eût réussi! Son plan consistait à profiter de la confusion suivant la mort du Premier Consul pour marcher sur Paris à la tête des troupes du Jura. Le complot fut éventé. Le Premier Consul évita les défilés suspects et put parvenir sur le champ de bataille de Marengo. La fortune tournait le dos aux Autrichiens.

Malet fut alors soupçonné, mais non convaincu de trahison. Le chef de la haute police, Desmarets, dit en ses curieux et précieux _Témoignages_: «Je crus le voir affilié alors à certain projet d'enlèvement du Premier Consul à son passage à Dijon. L'explication que j'ai eue avec lui mit fin à quelques relations que nous avions conservées de l'armée d'Italie.»

D'Angoulême, où il avait été détaché, il passa à Rome où, à la suite d'actes d'insubordination affichant son désaccord avec le général Miollis, il fut révoqué.

Cette mesure ne fut point pour calmer ses idées de rébellion. Il voua une haine vigoureuse à l'Empereur. Il chercha donc avec une tenace patience à profiter de tous les événements, à les susciter s'il était possible, à les supposer au besoin, pour s'emparer de l'armée, soulever le peuple et renverser son ennemi.

Cette haine, plus que le passé de Malet, explique ses sentiments républicains qui sont incontestables, quoiqu'il ait cherché des alliés parmi les royalistes.

Il tenta, comme nous l'avons vu, en 1807, avec le comité de la rue Bourg-l'Abbé dont le jacobin Demaillot était le mineur, de détrôner Napoléon. Son plan consistait à profiter de l'éloignement de l'Empereur, pour répandre le bruit de sa mort. Le complot fut dénoncé et Malet ne tarda pas à être emprisonné.

Nous avons reproduit la lettre, pleine de soumission, par laquelle il demandait sa grâce à l'Empereur, offrant de quitter la France et d'aller vivre de l'existence du colon à l'île de France.

A la suite de la démarche faite par Renée, accompagnée de La Violette, et sollicitant, à Saint-Cloud, la grâce de Malet et du major Marcel, compromis dans son complot, l'Empereur avait accordé remise de sa peine au major et autorisé Malet à séjourner dans la maison du docteur Dubuisson.

C'est là que nous le retrouvons le jeudi 22 octobre 1812,—le jour même, à jamais tragique, où Napoléon évacuait Moscou et commençait, avec la Grande Armée en haillons, la sinistre étape dans les neiges.

Malet, même en prison, n'avait pas cessé de conspirer. En 1809, il avait voulu recommencer sa tentative, c'est-à-dire répandre le bruit que l'Empereur avait été tué à Wagram; puis, à la faveur du désarroi général, marcher sur Notre-Dame,—il avait choisi le 29 juin, où l'on y célébrait un _Te Deum_. Là, il se serait emparé des autorités civiles et militaires rassemblées pour la cérémonie. Un Italien nommé Sorbi, détenu avec lui à la Force, avait surpris en partie son plan. Malet conçut des doutes sur la fidélité de cet homme. Il donna contre-ordre à ses affidés. Le _Te Deum_ de Wagram se passa donc sans incidents.

Ce conspirateur opiniâtre avait une idée fixe: profiter de la stupeur qui suivrait la nouvelle de la mort de l'Empereur, brusquement proclamée, et se rendre maître, à la faveur de la confusion universelle, de divers postes et du suprême pouvoir militaire. Il évoque ainsi la physionomie sombre et restée quelque peu mystérieuse d'un autre prisonnier d'État, Auguste Blanqui, comme lui cherchant le renversement du pouvoir par des coups de surprise, des émeutes faites à petit nombre, et l'usurpation des ministères, de l'Hôtel de ville, de la police, soit par la force, soit à l'aide de faux cachets et d'actes fabriqués.

Malet a-t-il conspiré seul, en 1812, avec les quelques compagnons qui figurèrent à son procès; ou bien était-il soutenu par des complices puissants, restés secrets et indemnes? Comptait-il sur l'appoint de ce qui restait des Philadelphes, sur le secours immédiat des officiers révoqués partageant ses rancunes et n'attendant qu'une occasion de se jeter dans une insurrection? Tout porte à le croire, mais la preuve historique de cette double complicité n'a pas été faite, et l'on ne peut, en toute sécurité, donner à Malet d'autres auxiliaires que ceux qui furent connus par la suite.