Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 11

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—C'est donc la guerre!... Le prince d'Eckmühl, après avoir amené ses troupes de l'Oder à la Vistule, marche vers le Niémen... la frontière russe ne va pas tarder à être violée... Oui, c'est bien la guerre!... je m'y attendais... je m'y suis préparé et la Russie me trouvera prêt à supporter, avec l'appui de Dieu, le choc terrible que vous m'annoncez... Merci, monsieur, de votre renseignement, il est précieux; quant à la saisie des papiers importants que le colonel Czernicheff s'était habilement procurés à Paris, rassurez-vous; cette saisie a été heureusement tardive... Ces documents inestimables, je les ai... ils me serviront à contrôler les notes confidentielles que vous nous apportez de la part de notre fidèle ambassadeur, le prince Kourakin.

Ayant félicité ainsi M. Dividoff, l'empereur Alexandre fit aussitôt mander près de lui les généraux qui composaient son état-major et les ministres qui l'avaient accompagné à Wilna.

Un peu surpris de cette brusque convocation qui interrompait les réceptions et les fêtes, les généraux et les ministres prirent place à ce conseil de guerre improvisé en se lançant les uns aux autres des regards soupçonneux. En Russie, où le caprice du souverain est tout, les plus hauts fonctionnaires ne sont jamais à l'abri d'une disgrâce, bientôt suivie d'un ordre d'exil, et la rivalité était grande entre les généraux. Chacun accusait secrètement son collègue de l'avoir dénigré auprès du maître et de préparer son renvoi.

Alexandre fit part des nouvelles que M. Dividoff apportait. Le corps de Davout était en marche, et s'avançait à travers la Prusse orientale vers la Russie. Dans quelques semaines, peut-être avant, le Niémen serait franchi et le sol russe verrait pour la première fois les terribles soldats de Napoléon fouler ses étendues vierges d'invasions. On pouvait considérer la guerre comme déclarée. Il n'y avait plus d'illusions pacifiques à entretenir. Chacun devait se préparer à une lutte opiniâtre, et la paix ne s'établirait que sur un champ de bataille désastreux, où la Russie serait irrévocablement écrasée, ou bien à Paris!...

—Oui! oui! à Paris! crièrent les généraux enthousiasmés, portant la main à leurs épées, prêts à s'engager par un serment solennel.

Alexandre Ier était un jeune empereur, mais il avait des desseins mûris et possédait un sang-froid politique de vieux diplomate. Il laissa tomber l'élan tapageur de ses généraux, et se plongea dans une profonde méditation.

La nouvelle de la marche en avant du corps de Davout ne le surprenait guère. Il prévoyait depuis longtemps cette guerre, et l'on peut affirmer qu'il l'avait cherchée, provoquée, pour ainsi dire rendue forcée, nécessaire et presque inévitable, assurément. N'avait-il pas notamment réclamé l'évacuation de la Prusse par les troupes de Napoléon? Qu'aurait-il exigé de plus de la France vaincue? Bien que Napoléon ait gardé aux yeux de la postérité la responsabilité d'une provocation téméraire adressée à ce colosse du Nord, et tout en reconnaissant que, confiant dans sa force, grisé par le vin de la gloire bu à toutes les coupes de l'Europe, entraîné par la fureur conquérante et acquisitoire, semblable à la folie du joueur emballé, qui risque ses gains et son avoir sur une dernière carte, il n'ait pas très énergiquement tenté de conserver la paix, il est certain que depuis longtemps Alexandre s'attendait à ce formidable duel et qu'il s'était exercé, préparé, armé en vue du combat qu'il prévoyait et qu'il ne fit rien pour l'empêcher.

A Tilsitt, à Erfurt, dans ces grandes parades pompeuses et étourdissantes, il avait sans doute témoigné envers Napoléon d'une admiration profonde. Il était sincère alors, le jeune empereur, et son exaltation élogieuse n'avait pas le caractère d'une menteuse flatterie. Son enthousiasme, manifesté publiquement et à plusieurs reprises, pour son glorieux hôte du radeau du Niémen et du palais de Berlin, n'eut jamais le caractère d'une trompeuse comédie. Mais tout en admirant réellement le grand soldat victorieux, tout en se montrant fier et même heureux de son intimité avec lui, ravi et grandi, se trouvant traité par le puissant César de France comme un égal, comme un associé au partage du monde, Napoléon ayant l'Occident et Alexandre l'Orient, son âme slave s'ouvrait à la fois à l'admiration et à l'envie: plus il trouvait grand Napoléon, plus il souhaitait le rabaisser et l'abattre. En même temps que son orgueil était satisfait de cette égalité souveraine, un autre sentiment envahissait l'âme du jeune czar. Il se disait que Napoléon renversé, battu, proscrit, tué, sa puissance serait détruite, son prestige de gloire évanoui pour longtemps, pour toujours peut-être en France, et qu'avec la chute de l'Empereur s'accomplirait aussi l'effondrement de cette nation vaillante et dangereuse, qui représentait la Révolution, se révélait impie ou peu croyante dans tous ses actes, et qui n'avait pas craint, après avoir proscrit les prêtres de sa religion et renversé les autels, de couper la tête à un roi, à Louis XVI, son maître légitime.

Et Alexandre se disait aussi qu'il lui appartenait d'être le justicier de son époque. Il châtierait les Français de leur révolte contre leur souverain, il effacerait dans le sang des batailles la souillure révolutionnaire, et à Napoléon qui n'était qu'un Robespierre plus puissant, plus terrible que l'homme de la guillotine, vrai boucher de l'Europe, régicide à sa façon, frappant les souverains à coups de canon et promenant des rives du Tage au bord du Niémen son drapeau tricolore qui était celui des jacobins, il ôterait, si Dieu prêtait force à ses armes, ce pouvoir immense, véritable outrage aux monarques tenant leur couronne de Dieu, menace perpétuelle pour tous les trônes.

En même temps qu'il rêvait de devenir l'arbitre du monde, le roi des rois d'Europe,—car quel potentat pourrait rivaliser avec lui s'il venait à bout de Napoléon?—un certain ressentiment familial lui tenait au cœur: Napoléon, résolu à divorcer afin d'épouser une princesse susceptible de lui donner un héritier, avait laissé presque officiellement pressentir qu'une alliance avec la Russie lui serait précieuse. La grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre, avait même été avertie des démarches de Napoléon. Le mariage russe était déjà annoncé, quand brusquement, en prenant le prétexte d'une question de rites, et paraissant s'effrayer de l'introduction au Palais des Tuileries d'un pope et d'une liturgie grecque, Napoléon avait rompu les pourparlers, en hâte décidé et conclu son mariage avec l'archiduchesse d'Autriche.

Tous ces éléments divers avaient modifié l'état d'âme d'Alexandre à l'égard de Napoléon. Il l'admirait toujours, il n'en était que plus ardent à vouloir le vaincre. Plus tard il devait le haïr d'une aversion profonde, et, vaincu, l'accabler.

Il calculait alors, outre les avantages de la position et l'importance des forces dont il disposait, le bénéfice d'un apport moral considérable résultant de la lassitude visible qui s'emparait de la nation française, épuisée par vingt ans de combats; il tablait également sur l'hostilité sourde mais certaine de tous les petits rois et des principicules que Napoléon avait absorbés dans son Empire, dont il avait éteint le rayonnement en son éclatant foyer de gloire.

Il possédait à l'égard de ces forces morales des données aussi exactes, aussi précises que celles que M. de Czernicheff lui avait procurées sur l'état des armées françaises, en échange d'un peu d'or compté à un commis des bureaux de la Guerre.

Ce n'était donc pas à la légère qu'il se résolvait à la bataille, refusant les dernières propositions que Napoléon lui avait fait transmettre par M. de Narbonne et par M. de Lauriston. Mais, au moment d'engager un si formidable combat, l'émotion le prenait: l'adversaire était si fort, si glorieux, si habitué à vaincre, et il traînait avec lui toute une nation qui ignorait la retraite! La Victoire, ailes déployées, ne semblait-elle pas faire partie de l'avant-garde française? De là, l'air soucieux avec lequel il accueillait l'explosion d'enthousiasme patriotique des généraux, et la méditation où il s'abîma à la suite.

Quand il rompit le silence que personne n'avait osé interrompre, ce fut pour demander aux militaires rassemblés en conseil s'ils avaient un plan à lui soumettre, un projet à discuter, et quelle tactique ils conseillaient de suivre pour répondre à la marche sur le Niémen du corps de Davout.

Le général Barclay de Tolly exposa, le premier, son plan. Il consistait à ne pas attendre Napoléon en personne. On n'avait affaire, quant à présent, qu'au prince d'Eckmühl, il fallait lui barrer la route et anéantir son corps, avant qu'il fût rejoint par ceux de Ney ou de Victor. L'immense armée de Napoléon était éparpillée en Espagne, en Hollande, en Prusse, en Italie; il ne fallait pas lui donner le temps de se réunir, et la bataille devait être livrée, avec la concentration de tous les corps en route, de la Vistule à l'Oder.

C'était la tactique ordinaire de Napoléon. Elle lui avait assuré la victoire à Austerlitz, comme à Wagram. Le secret de son génie militaire consistait à se porter en avant, à attaquer avec des forces supérieures l'ennemi divisé, à empêcher sa jonction et à se retourner ensuite sur le second tronçon, en bénéficiant de l'élan, de la confiance issue de la victoire, en accablant un adversaire affaibli et démoralisé.—Il faut battre Napoléon avec les armes de Napoléon, conclut Barclay de Tolly: c'est à force d'être vaincus par lui que nous aurons appris à le vaincre. Montrons-lui que, s'il est bon professeur, nous ne sommes pas mauvais écoliers!...

Le prince Bagration, l'Allemand Pfuhl, le général Beningsen approuvèrent leur collègue.

Tous conseillèrent la marche en avant: il ne fallait pas accorder à Napoléon le temps de s'organiser, on devait surprendre Davout, le refouler, envahir le grand-duché de Varsovie, puis la Prusse, et livrer combat successivement à tous les corps qu'on rencontrerait. On n'aurait qu'à achever la victoire quand le maréchal Ney arriverait avec ses soldats de Mayence et du Rhin; le prince Eugène qui amenait ses troupes de plus loin encore, de la Lombardie, serait obligé de se rendre sans pouvoir livrer bataille. Enfin, puisqu'on avait terminé la guerre avec les Turcs et qu'on disposait de l'armée du Danube commandée par l'amiral Tchikackoff et de l'armée de Volhynie commandée par le général Tormasoff, on prendrait à revers les débris des corps successivement écrasés en marchant par Lembey et Varsovie sur le flanc des Français. Rien alors ne pourrait plus arrêter l'armée russe, décuplée par ses victoires successives, et si l'on rencontrait Napoléon vers Dresde ou Leipsick, on lui livrerait bataille avec des contingents bien supérieurs. Cette fois, il serait vaincu.

Ce plan séduisit tout d'abord Alexandre. Il correspondait à des idées hardies que sa vaillance aimait et la marche en avant ne pouvait déplaire à un jeune empereur, impatient de gloire et assoiffé de revanche. La possibilité de vaincre Napoléon en employant sa tactique, en tombant successivement sur ses corps isolés, flattait son amour-propre: le mirage d'une destruction complète de l'armée française et peut-être d'une marche sur Paris à travers l'Allemagne reconquise, grâce à l'appoint des armées du Danube et de Volhynie, séduisait son imagination orientale.

Il remercia et félicita ses généraux, se réservant dans une seconde délibération, après avoir reçu des renseignements militaires précis sur la position de divers corps français et sur la mise en mouvement du corps du prince d'Eckmühl, d'arrêter définitivement le plan de combat.

Il remarqua seulement qu'un seul des chefs militaires n'avait pas parlé.

—Et vous, prince, vous ne dites rien? N'avez-vous donc aucun plan à nous proposer ou bien vous ralliez vous simplement à l'avis qui vient d'être exprimé? demanda Alexandre à Koutousoff.

Le vieux général hocha la tête et répondit d'une voix sombre, avec un mouvement d'épaules significatif:

—On est mal venu, lorsque la trompette a déjà sonné, et que l'épée est à moitié hors du fourreau, de conseiller d'interrompre la sonnerie et de faire retomber, au moins pour un temps, l'épée dans sa gaine...

—C'est donc cela que vous me conseillez? dit vivement Alexandre, la paix, l'humiliation... Napoléon vous fait peur!

—Je pourrais avoir peur d'une lutte avec Napoléon sans être pour cela un poltron, Sire, dit le vieux guerrier froissé. J'ai écouté en silence mes jeunes collègues parler d'envahir le grand-duché, de traverser la Prusse, même de nous promener à travers l'Allemagne et de gagner ainsi les frontières de France, d'atteindre Paris peut-être... Ce sont là des rêves! Je ne dis pas qu'ils soient irréalisables, mais pas à présent... Plus tard!... Quand Napoléon aura été vaincu... car il peut l'être; mais à la condition de ne pas se jeter étourdiment au-devant de lui, de ne pas se précipiter dans le piège toujours ouvert de son génie et de son incomparable audace que la fortune a jusqu'ici récompensés...

—Un poète latin, je crois, a dit cela, général, interrompit Alexandre avec un léger sourire, et il pensait: Ce vieux brave radote!

—Un autre poète a dit aussi, répondit vivement Koutousoff, un fabuliste français, qu'il ne fallait pas vendre la peau de l'ours vivant... Napoléon est toujours debout... vous le peignez à terre, mais, pour le moment, il est toujours vainqueur et le plus formidable général triomphant qui soit... Rien qu'à son nom les armées s'enfuient et les villes s'ouvrent... Vous serez à la merci d'une bataille si vous allez au-devant de Napoléon... Ce que je dis là, ce n'est pas moi qui l'ai vu et compris le premier... j'en ai fait mon profit, je souhaiterais, Sire, que tout le monde ici en fût comme moi persuadé.

—Et qui donc vous a donné des leçons, à vous, éminent stratégiste? demanda ironiquement le czar.

—Un diplomate autrichien, qui est en même temps général... M. le comte de Neipperg, répondit Koutousoff... Que Votre Majesté fasse venir M. de Neipperg et l'interroge, il lui développera son plan que j'admire et que j'approuve... C'est le seul que je suivrais si Votre Majesté me faisait l'honneur de me confier le commandement en chef de ses armées et la responsabilité du salut de la Russie! ajouta avec gravité le vieux guerrier, dont les paroles et l'attitude surprirent tous les assistants de ce décisif conseil.

Au dehors des cris, des rumeurs s'élevaient de la foule. Le bruit de la guerre déclarée et de l'arrivée prochaine des Français sur le Niémen s'était propagé à la suite du passage du courrier extraordinaire.

—Vive notre père le Czar!... A bas Barclay!... Vive Koutousoff!... Que Koutousoff soit chef!...

Voilà ce que criait cette foule sous les fenêtres du palais où délibérait Alexandre.

L'acclamation populaire lui désignant Koutousoff comme généralissime fit une impression assez vive sur son esprit. La fermeté avec laquelle l'émule de Souwaroff avait conseillé d'attendre Napoléon et non de se porter imprudemment au-devant de lui le décida à examiner de plus près le projet de Koutousoff.

—J'interrogerai M. de Neipperg, dit-il, je le savais homme très bien informé des affaires d'Europe; il m'a donné des indications intéressantes déjà, dans un mémoire qu'il m'a remis, sur l'état des esprits en France et sur les dispositions de la cour d'Autriche à l'égard du dangereux gendre de notre bien-aimé frère François; mais j'ignorais qu'à ses talents de diplomate il ajoutait des connaissances d'art militaire... Sur votre avis, général, je prendrai donc aussi conseil de M. de Neipperg et je soumettrai son plan à votre examen à tous, messieurs, conclut Alexandre en levant la séance.

—Faites venir également, Sire, M. d'Armsfeld, l'émigré suédois, et avec lui le comte Rostopchine, dit Koutousoff en se retirant, tous les trois sont d'accord sur le danger qu'il y aurait à aller à la rencontre de Napoléon, sur l'avantage qui résultera de l'attente!

Alexandre aussitôt manda près de lui les trois personnages désignés par le vieux général.

Il leur répéta la question qu'il avait posée au conseil des généraux, s'adressant d'abord à M. de Neipperg.

M. de Neipperg, après avoir remercié l'empereur Alexandre de sa flatteuse interrogation, lui confirma le plan qu'il avait imaginé et dont Koutousoff avait indiqué les grandes lignes.

Bien loin de songer à s'avancer au-devant de Napoléon, selon le projet de Neipperg, soumis et concerté avec M. d'Armsfeld et le général Rostopchine, il fallait au contraire reculer, reculer sans cesse devant lui, faire le désert, en face, sur les côtés, derrière, partout autour de lui... en l'attirant dans l'intérieur de l'immense empire, on le vouait, lui et son armée, à une destruction complète!... Ce n'était pas d'un seul coup et brillamment, dans la fumée et le tapage d'une grande bataille, qu'on anéantirait sa puissance, mais on l'émietterait... par bribes on lui arracherait le sceptre des combats... Il faudrait éviter autant que possible les grandes rencontres et faire la guerre d'escarmouches... régiments par régiments, compagnies par compagnies, homme par homme, on lui dévorerait son armée... comme une bande de loups qui laisse passer le troupeau et se jette sur les traînards, sur les isolés, on rongerait ses magnifiques corps d'armée. Ce que l'Espagne avait si héroïquement tenté et si grandement réussi avec ses guérillas et ses partisans, on pourrait l'oser avec les Cosaques... Platoff, leur hetman, n'était-il pas là, prêt à cette guerre de ruses, de surprises, de brusque irruption, puis de fuite soudaine et de retour rapide et inattendu... une guerre d'oiseaux de proie au vol tournoyant, fondant sur les victimes à dépecer, disparaissant au fond de l'horizon, quand elle bouge et fait mine de les chasser, pour revenir bientôt la harceler plus faible, moins capable de résister. Les Parthes et les Scythes ainsi se défendaient en attaquant, poignée de moustiques aux prises avec le lion... Les lances des Cosaques seraient les aiguillons de ces moustiques... le lion, impuissant et ensanglanté, s'en retournerait honteux et blessé... la gloire était dans le succès final et non dans les moyens de l'obtenir... Par l'espace, par la fuite, par la solitude, voilà comment il fallait défendre le sol russe. C'était une fosse immense qu'il s'agissait de creuser devant la Grande Armée... elle y coulerait, et ne se relèverait d'une de ces tombes de neige que pour trébucher et s'enterrer dans la suivante. La terre russe se défendrait d'elle-même: dans ses steppes invincibles, imprenables et contre lesquels le canon, comme le génie de Napoléon, seraient impuissants, elle engloutirait jusqu'au dernier Français, si ce Français s'obstinait à ne point battre en retraite!...

Neipperg développa avec précision ce plan véritablement génial et terrible que lui avait inspiré sa haine contre Napoléon.

Le czar, frappé par les raisons qui lui étaient fournies, approuva silencieusement les idées de M. de Neipperg. Puis, se tournant vers M. d'Armsfeld, à son tour il l'interrogea.

L'agent suédois appuya le plan de M. de Neipperg. La retraite, la fuite même étaient glorieuses, comme une marche en avant, si la victoire était au bout. On reviendrait alors sur la route parcourue et l'on reconduirait les Français, au delà du Niémen, au delà de l'Oder, au delà du Rhin, peut-être!...

M. d'Armsfeld ajouta que Sa Majesté pouvait compter sur l'appui de la Suède. Bernadotte, fidèle aux engagements pris envers la Russie, se dégageait complètement de la cause française. Pour accentuer la rupture avec Napoléon, il avait réclamé la cession de la Norvège que gardait le Danemark, et renoncé à la Finlande que Napoléon lui offrait au détriment de la Russie. Il avait en outre demandé un subside de vingt millions. Napoléon avait, comme s'y attendait le prince royal, refusé d'accepter ces conditions. Bernadotte serait donc l'allié de la Russie et il s'engageait à suivre jusqu'au bout la fortune de ses nouveaux amis, à combattre, jusqu'à la victoire finale, Napoléon.

Alexandre écouta avec grand plaisir la communication de M. d'Armsfeld. L'appoint des Suédois n'était pas à négliger. Le prestige de Bernadotte comme homme de guerre était très grand en Russie. Par des bouches intéressées, Bernadotte faisait mousser ses capacités militaires. Il se donnait comme l'égal de Napoléon, insinuait que c'était lui l'auteur principal de ses victoires et prétendait qu'il était le seul homme de guerre en Europe capable de le battre. Le prestige des lieutenants de Napoléon était si grand alors que tout le monde en Russie et en Suède ajoutait foi aux gasconnades du perfide maréchal de l'Empire. Cet envieux et intrigant personnage n'était encore que prince royal de Suède; en servant la Russie et en trahissant son Empereur, qui avait fait maréchal, prince de Ponte-Corvo, et avait comblé de dignités et d'argent son ancien camarade des armées de la République, il comptait bien recevoir, pour prix de sa trahison, la couronne. Judas, fréquemment, encaisse plus de trente deniers.

—Eh bien! messieurs, reprit le czar, en présence des observations et renseignements pleins d'intérêt de M. le comte d'Armsfeld, je me rends entièrement à vos idées... J'adopte le plan si inattendu, si simple et si grand à la fois de M. de Neipperg... Nous écouterons notre vieil et illustre Koutousoff, et nous nous en rapporterons à lui pour l'exécution... Ainsi nous reculerons devant les Français... nous les laisserons s'aventurer et se perdre en notre empire... partout les habitants devront céder la place aux envahisseurs!...

Alexandre tout à coup s'arrêta. Une objection, forte sans doute, venait de se présenter à son esprit très lucide. Il la soumit aussitôt à ses trois conseillers improvisés:

—Mais les Français, messieurs, dit-il avec vivacité, si nous leur laissons l'accès libre, si nous ne livrons que les batailles qu'il sera impossible d'éviter, finiront par atteindre les grandes villes où existent des approvisionnements considérables, où les habitants, plus sédentaires et plus riches que ceux des villages, se refuseront peut-être à évacuer l'enceinte de la cité, à abandonner leurs maisons, les richesses qu'elles renferment, que ferons-nous si Napoléon arrive jusqu'à Moscou? Ne lui disputerons-nous pas les trésors, les provisions, les richesses de toute nature et les abondants magasins que contient cette antique capitale? Croyez-vous qu'il faille aussi reculer une fois là et laisser l'envahisseur entrer dans Moscou portes ouvertes?

Le troisième personnage, le comte Rostopchine, qui n'avait pas encore dit un mot, toussa légèrement comme pour attirer l'attention du czar et hasarda d'une voix flûtée:

—En ma qualité de gouverneur de Moscou, je désirerais répondre!

—Comte Fédor Rostopchine, nous vous écoutons, dit Alexandre avec bienveillance.

Le gouverneur de Moscou était un homme fort élégant, très lettré. Il avait alors quarante-sept ans. Officier distingué, ayant servi sous l'illustre Souwaroff, gentilhomme de la chambre, confident et ami du czar Paul, il ne voulut accepter aucune dignité d'Alexandre, à la suite de l'assassinat de son maître. Il se livra, dans une studieuse retraite, à l'histoire et aux lettres. Il était de beaucoup supérieur comme culture et comme état intellectuel à ces Russes, moitié hommes, moitié ours, qui l'entouraient et dont il disait plaisamment: «Je suis forcé de donner raison à un Anglais qui affirmait, en parlant des Russes, qu'on n'avait qu'à fendre la veste pour sentir le poil.» Alexandre, à l'approche de Napoléon, et sur l'instante recommandation de la comtesse Potassof, la parente de Rostopchine et amie de la grande-duchesse Anne, avait fait appel à son patriotisme: il lui avait confié la défense de Moscou, la ville sainte de l'empire.

Le gouverneur, de sa voix aux inflexions aristocratiques, reprit la phrase d'Alexandre: