Madame Sans-Gêne, Tome 3 Le Roi de Rome

Part 10

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Maubreuil avait silencieusement écouté l'aveu, entrecoupé de plaintes et de sanglots, qu'il avait su arracher à Henriot. Il souriait cyniquement dans l'ombre, le perfide conseiller! sa machination réussissait. Le premier moment d'exaltation était passé pour Henriot. Quand la souffrance se fait moins aiguë, on la raconte. Les paroles soulagent. Avec elles s'évapore la fermentation désespérée d'où le suicide peut se dégager. Il n'y avait plus à craindre d'explosion brusque. Henriot lui appartenait. Il dirigerait à son gré la fureur débordante, que la trahison d'Alice avait condensée. Comme un éclusier habile, il tenait le levier qui soulève ou abaisse les vannes, laissant s'échapper le flot ou le contenant. Henriot ferait ce qu'il voudrait; il l'avait amené au point psychologique qu'il avait calculé. L'amour trahi, l'amour-propre irrité, tous les sentiments généreux et confiants du jeune homme froissés, faussés, dénaturés, faisaient de lui un naufragé qui, ballotté sur un radeau désemparé, s'accroche convulsivement à l'amarre qui lui est jetée tout à coup, au hasard, dans la nuit. Maubreuil se disposait à lancer la corde. Le naufragé la saisirait-il, ou, inerte et définitivement perdu, se laisserait-il couler, dédaigneux de la lutte et n'ayant plus la force de vouloir conserver sa misérable existence?

Mais un autre mobile, encore, la persuasion où Henriot se trouvait d'avoir commis un attentat de lèse-majesté, et par conséquent d'être hors la loi, hors le monde, sans pardon possible, sans asile, sans appui, réduit à fuir, à se cacher, contraint de renoncer à l'armée, à la société, ainsi que la certitude où il était de n'avoir d'autre repos et d'autre avenir que dans la tombe, pouvaient lui livrer, âme et corps liés, le malheureux qui se noyait.

Avec circonspection, mais en précisant les faits, Maubreuil, après avoir essayé de prouver au jeune homme qu'il était insensé celui qui, pour punir une femme de son infidélité, faute si fréquente et si prévue, se condamnait à mourir, aborda le point grave, selon lui: la colère de Napoléon. Il ne lui dissimula pas qu'il courait un grand danger. Jamais Napoléon ne pardonnerait à un officier de son armée d'avoir levé le sabre sur lui. C'était un forfait qui paraîtrait digne des plus atroces supplices. Oh! il ne s'agirait pas d'affronter le peloton d'exécution. On éviterait le bruit, le scandale. Des policiers dévoués, prêts à toutes les besognes sinistres, la nuit s'empareraient de lui. Ils l'expédieraient sous bonne garde vers quelque forteresse obscure, aux îles Sainte-Marguerite, à l'île d'Aix. Là, il demeurerait enseveli dans une ombre profonde. Personne jamais n'entendrait plus prononcer son nom. Il serait effacé de la liste des vivants. Ses plaintes, des murs épais les étoufferaient; sa mort, s'il essayait de franchir les murs de sa prison et de tuer un geôlier, s'accomplirait dans les ténèbres et dans le silence. Voulait-il donner cette joie à Napoléon d'avoir abusé d'une jeune fille, fiancée à l'un de ses officiers, d'avoir rompu le pacte d'amitié qui devait l'unir à l'un des plus fidèles parmi ses serviteurs, et de punir celui à qui il avait infligé une si cruelle offense, le loyal soldat dont il n'avait pas hésité à briser la vie? Il faisait bon marché de cette existence à jamais empoisonnée, soit! Mais n'y avait-il pas quelque lâcheté à disparaître ainsi sans s'être vengé, sinon d'Alice, qui avait sans doute cédé aux puissantes sommations impériales, qui avait subi la contrainte du pouvoir suprême, du moins de celui qui lui prenait sa femme et ne lui laissait pour avenir que la honte, s'il acceptait l'outrage, la prison, s'il se révoltait contre la trahison, le suicide, s'il s'abandonnait à la tristesse et au désespoir.

—Un homme fort, un brave, n'agirait pas comme vous pensez le faire, colonel Henriot! dit en terminant le tentateur, prenant le ton de la sévérité et du blâme.

—Que feriez-vous à ma place? demanda faiblement Henriot, se laissant dominer.

—Je vous l'ai dit: je me vengerais! articula nettement Maubreuil.

—Me venger!... le puis-je?... On ne se venge pas de Napoléon...

—Si fait..., quand on le veut bien...

—Admettez que je le veuille...

—Il faut vouloir avec énergie...

—J'aurai de l'énergie!... accentua alors résolument Henriot.

L'âme humaine est un prisme mobile. Toutes les lueurs de la passion s'y colorent tour à tour dans une révolution chromatique. La rouge vengeance apparaissait, chassant les noirs rayons du suicide. Peu à peu, Henriot se sentait reprendre à la vie. Il retrouvait un but et sa course ne devait pas se terminer dans ce fossé de grande route. L'existence lui semblait, tout en demeurant douloureuse, supportable avec la vengeance au bout. Les paroles de Maubreuil lui montraient sous un autre aspect la destinée. Oui, Napoléon l'avait trahi; sans égard pour ses services, sans crainte de ternir la pureté d'une âme virginale, comme celle d'Alice, sans délicatesse et sans retenue, il avait séduit, capté, abusé, souillé celle qui l'aimait, qui allait être sa femme. La pauvre enfant n'était peut-être pas si coupable qu'elle le paraissait. Qui pouvait dire sous quel amas de promesses, de flatteries, de mensonges, de menaces aussi, elle avait succombé?

Peu à peu, Henriot se démunissait de colère contre Alice et s'armait de haine contre Napoléon.

Maubreuil observait ce déplacement lent des forces de l'âme, qu'il avait prévu et dont il calculait le jeu comme un mécanicien, sûr de ses contre-poids et de ses ressorts, attend, penché sur la machine, le mouvement de va-et-vient qu'il a réglé. A présent, il ne doutait plus de la réussite. L'âme d'Henriot évoluait selon ses calculs. Le jeune homme était dans sa main, déjà résigné, presque docile, et passivement il obéissait.—Qu'on place entre ses doigts, naguère crispés, et maintenant soumis, un poignard, un pistolet, une fiole de poison, et qu'on laisse aller droit devant soi cet homme, devenu instrument, la fiole, le pistolet, le poignard iront au but et peut-être, si la chance nous favorise, en aura-t-on fini avec toi, Napoléon!... se disait Maubreuil triomphant; et il ajoutait, avec son sourire méchant: Allons, Samuel Barker, je le vois, a bien rempli son rôle, et M. de Neipperg n'aura pas à se repentir de m'avoir confié cet utile coquin!...

Aussi fut-ce avec la certitude de la victoire prochaine qu'il releva la parole qui venait de s'échapper des lèvres frémissantes d'Henriot affirmant qu'il aurait de l'énergie.

—L'énergie ne suffit pas, dit-il lentement. Il faut, pour qui veut se venger, outre une âme forte, une volonté bien trempée et qui ne casse pas au dernier moment comme un mauvais acier; enfin, il est nécessaire d'avoir un plan, une organisation, une méthode... Que comptez-vous faire, mon jeune ami?

—Je vous écoute et vous obéirai... Donnez-moi vos conseils... ce que vous me direz, je le ferai... Je veux me venger de Napoléon, voilà tout!

—C'est fort bien, je vous approuve. Mais je serais un misérable si je vous encourageais ainsi sans vous raisonner les difficultés de l'entreprise. Vous êtes encore sous l'influence d'une légitime indignation, vous ne prévoyez aucune difficulté. L'esprit est prompt et saute par-dessus les obstacles. Moi qui suis plus calme et n'ai pas les mêmes motifs de précipitation, je devine les dangers, je vois les murs qui se dresseront devant vous, au premier pas, barrant la route et couvrant le but que vous voulez atteindre...

—A qui hait comme moi, à qui veut comme moi sa vengeance, nul obstacle n'est infranchissable, et aucun péril n'est suffisant pour empêcher la volonté de parvenir là où elle a décidé de vous conduire. J'ai fait le sacrifice de ma vie, comte; sans vous, sans cet espoir que vous m'avez fait luire, comme un phare, et qui va désormais me guider dans mon naufrage, je serais étendu là, sur la route, le corps percé... A qui est décidé à donner existence pour existence, l'ennemi quel qu'il soit appartient!... Tout homme qui veut frapper est assuré de réussir, s'il ne regarde pas derrière lui, mais devant, s'il renonce à la fuite, au salut, à l'espoir, et si d'avance il a décidé de faire l'échange de deux vies...

—Napoléon est bien gardé. Vous ne sauriez aisément aujourd'hui approcher de lui. Ne pensez-vous pas que votre nom donné à la police de Rovigo, votre signalement transmis à tous les officiers, à tous les gendarmes, à tous les agents de l'Empire, suffiraient à vous interdire cet accès, ce combat corps à corps que vous souhaitez? Croyez-moi, mon jeune ami, un tyran comme Napoléon ne s'attaque pas de face et au grand jour, mais par derrière et dans l'ombre. Renoncez à votre idée chevaleresque d'offrir votre sang en sacrifice. Ne cherchez pas à aborder votre ennemi, fuyez-le plutôt et attendez votre heure!

—Je ne puis pas attendre... mon sang bout et ma haine veut être assouvie, brûlante...

—Je ne vous dis pas de renoncer à votre énergique dessein, je vous conseille de combiner plus froidement le châtiment que vous voulez infliger à celui qui vous a si cruellement atteint.

—Que faut-il faire?... Avez-vous une idée?... Vous avez peut-être le projet, vous aussi, de frapper cet homme?... Oh! peu importe que ce soit au visage ou dans les reins! C'est dans l'ombre qu'il m'a blessé, moi, ce n'est pas à face découverte qu'il m'a volé mon Alice... Il s'est glissé, la nuit, comme un brigand, et c'est dans un lâche guet-apens que j'ai succombé... Parlez, comte, je suis dans vos mains, je vous appartiens...

—Eh bien! sachez qu'il existe depuis longtemps des centaines de braves qui, comme vous, sont animés du désir de faire disparaître Napoléon. Pour n'être pas aussi personnelle que la vôtre, notre haine est vigoureuse et persistante. Ce sont pour la plupart des mécontents; il y a parmi eux d'anciens républicains, des jacobins non convertis ou qu'on a négligé de pourvoir d'une baronnie, d'un siège au Sénat ou d'une dotation; il s'y rencontre aussi des philosophes qui rêvent une fédération des nations d'Europe comme cela se voit parmi les États américains, et avec eux des royalistes sincères, comme votre serviteur, car je ne dois pas vous cacher le motif qui me pousse à détester Napoléon et à souhaiter la fin de sa terrible dictature... Je veux rétablir Sa Majesté le Roi de France sur le trône de ses pères... Nous ne sommes guère que trois qui ayons en ce moment cette idée fixe et la persuasion de la réussite prochaine: moi, M. de Vitrolles et M. de Neipperg.

—Je ne m'occupe pas de politique, répondit Henriot vivement. Jusqu'à ce jour j'ai servi fidèlement Napoléon et j'ai eu peu de temps, je l'avoue, au milieu des champs de bataille, pour examiner si son pouvoir était légitime ou non, si la façon dont il l'exerçait était nuisible ou heureuse... Ne me parlez donc pas des idées, des plans de gouvernement de ces ennemis de Napoléon... Je n'ai rien de commun avec eux... Je suis un homme qui cherche à se venger d'un autre homme, voilà tout!

—Je l'entends bien ainsi! reprit Maubreuil, inquiet, redoutant de voir lui échapper cette âme, accessible à la vengeance, rebelle à la trahison. Ce que je vous dis de nos sociétés secrètes, qui ont déjà à plusieurs reprises montré leur force et leur audace aux sbires de Napoléon, c'est pour vous indiquer des compagnons, des amis, qui au besoin sauraient vous offrir un asile, vous guider, et qui vous permettront d'accomplir, seul, si vous le voulez, votre hardi dessein. Rien de plus.

—J'accepte cet appui, s'il en est ainsi.

—Vous garderez toute liberté avec les Philadelphes; c'est le nom qu'ont pris les ennemis de Napoléon. Je vous l'ai dit: toutes les opinions sont admises chez eux. Entre eux un lien commun, la haine de Napoléon, et un but unique vers lequel tous tendent: la disparition du tyran!...

—Où pourrai-je me rencontrer avec ces Philadelphes?

—Actuellement la mort, la prison, la proscription ont fait de graves ravages dans leurs rangs. L'un de leurs chefs principaux était le colonel Oudet...

—Je l'ai connu. C'était un beau, alerte et brillant cavalier. On le disait tout occupé des femmes...

—C'était une façon à lui de déguiser la gravité de ses projets. Il a été tué à Wagram dans une embuscade, dit-on. Depuis, c'est le général Malet qui est le chef des Philadelphes, le centre de tout ce qui est attiré dans la lutte contre Napoléon, le foyer de toute haine et de toute vengeance rayonnant vers le trône des Tuileries...

—J'irai trouver le général Malet, dit résolument Henriot. Où puis-je le voir?

—Vous vous rendrez à la maison de santé du docteur Dubuisson...

—A quel endroit?

—En haut du faubourg Saint-Antoine, tout proche la barrière du Trône...

—Bien. Mais comment y pénétrer?

—Le docteur Dubuisson n'est pas un geôlier. Le général prisonnier est l'objet de certaines faveurs. Il peut recevoir des visites. Seulement Rovigo veille aux portes. Vous ferez attention à ne pas attirer la surveillance des agents qui observent et dépistent ceux qui se rendent chez le général.

—Comment Malet me recevra-t-il? Il est prisonnier, il a déjà conspiré, et déjà il fut victime de la trahison. Qui lui donnera confiance en moi?...

—Vous vous présenterez en disant: «Je viens de Rome et je veux aller à Sparte...»

—C'est le mot d'ordre?

—Oui. Ne l'oubliez pas.

—Ce mot d'ordre, n'est-ce pas le point de départ de ma vengeance?... Je n'aurai garde de l'oublier... Mais, vous-même, comte de Maubreuil, ne faites-vous point partie des Philadelphes?

—Je suis de cœur avec eux. Les conspirateurs, je vous le dirai franchement, m'ont toujours découragé des conspirations. On parle beaucoup, et l'on agit peu dans ces conciliabules. Et le bavardage ne cesse que lorsqu'une oreille indiscrète en ayant recueilli les échos, la police survient et envoie tout le monde en prison... Les Philadelphes avaient du bon, je ne dis pas... Mais leur chef, le général Malet, ruminait des conceptions vraiment trop extraordinaires... il attendait d'un événement guerrier le signal du soulèvement qu'il projetait... il comptait sur un boulet autrichien ou russe pour en finir avec l'Empereur... Il y a mieux et plus sûr!... pour abattre le tyran, un homme vaut mieux qu'un canon... Tant qu'il n'y avait du côté de Malet que l'espoir en l'artillerie, j'augurais mal de sa réussite; à présent je suis plus confiant, je suis presque certain de son succès...

—Pourquoi cela, comte?

—Parce que, plus heureux que Diogène, et cela sans lanterne, il a, un peu grâce à moi, trouvé un homme...

—Qui donc?

—Vous!...

Henriot prit la main de Maubreuil et la serra énergiquement.

—Je serai l'homme sur lequel vous comptez! Les Philadelphes trouveront en moi l'arme qu'il faut... j'en fais le serment!... A présent je veux vivre; oui, vivre pour me venger!... Comte, que faut-il faire cette nuit... demain? quand dois-je agir? je me laisse guider par vous, comme un enfant...

—Eh bien! venez!... La nuit s'éclaircit et l'aube bientôt va rendre les routes dangereuses pour ceux qui conspirent... Suivez-moi jusqu'à la ville voisine; là vous trouverez des vêtements civils, là nous nous séparerons...

—En vous quittant, j'irai à la maison de santé du docteur Dubuisson... Mais quand nous reverrons-nous?

—Quand il le faudra... au jour de votre vengeance!...

—Ce sera bientôt... Ah! comte, je suis bien malheureux!

Et Henriot, dont les nerfs alors se détendirent, incapable de surmonter plus longtemps la crise nerveuse qui le secouait, suivit le tentateur en pleurant silencieusement sur la route.

Maubreuil, tout à fait satisfait, murmurait en regardant blanchir la cime des arbres au loin:

—Ce rêveur de général Malet va enfin avoir ce qui lui manquait... un bon poignard emmanché dans une main solide!...

X

EN ROUTE VERS L'ABIME

Wilna,—en russe Vilno,—l'ancienne capitale de la Lithuanie, où s'élevait jadis le temple du Jupiter tonnant de l'Olympe Scandinave, était en fête et le canon faisait vibrer les vitraux de la cathédrale de Saint-Stanislas.

Sur l'emplacement de l'autel païen où la chrétienne basilique dressait victorieusement ses deux tours byzantines, les hardis navigateurs normands venaient invoquer la divinité farouche qui disposait de la foudre et présidait aux combats. Puis ils détachaient leurs barques étroites et s'enfonçaient dans les brumes et dans l'inconnu, les proues en col de cygne tournées vers ces villes opulentes de l'Occident, vers ces monastères emplis d'orfèvrerie et ces villages entourés de champs fertiles, qu'on devait rencontrer et piller, des embouchures de la rivière de Seine au pont de bois de Paris, fabuleuse cité, proie tentante des aventuriers du Nord.

De Wilna, cité sainte, comme des vagues, l'une poussant l'autre, peuplades, tribus, nations, emportées par un courant mystérieux et puissant, s'étaient répandues sur l'ouest. Jusqu'au ras des murs de Paris que défendirent héroïquement Eudes, comte, et Gozlin, évêque, aidés des bourgeois et du menu peuple, leurs flots barbares étaient venus battre. Puis ces marées humaines, laissant derrière elles quelques alluvions, comme en terre neustrienne, dans un reflux non moins étrange et irrésistible, s'étaient trouvées reportées au marécage originel, aux fiords, aux côtes basses et aux archipels embrumés des mers septentrionales et des plages boréales.

Il semblait qu'un travail secret agitât perpétuellement ces lointains océans humains, et qu'un mouvement de va-et-vient fatal dût les ramener une fois encore vers ces terres occidentales où jadis les fils d'Odin, vêtus de peaux de bêtes, avaient enfoncé l'avant de leurs barques et planté le fer de leurs lances.

De Wilna, de nouvelles hordes n'allaient pas tarder à dévaler sur l'Europe centrale et rouler leurs masses torrentueuses jusqu'au pied des tours de Notre-Dame de Paris.

Le fracas de l'artillerie que les cloches de Saint-Stanislas accompagnaient de leurs cadences argentines, les roulements sourds des tambours, le déchirement aigu des trompettes et le cliquetis sonore des sabres, des fusils, des lances, des arcs, des carquois entre-choqués dans la marche pesante d'un corps de troupe défilant, donnaient à la petite ville bourgeoise et savante, riche de bibliothèques, de musées et de gymnases, un aspect martial et joyeux.

Sur le château flottait l'étendard des czars.

La foule, de la route de Saint-Pétersbourg à la cathédrale, dès les premières heures, s'était portée; groupée, campée, entassée, juchée sur des escabeaux, perchée aux échelles, agglutinée aux fenêtres, accrochée même aux poteaux des lanternes et suspendue en grappes aux grilles du château, la paisible population cherchait par tous les moyens possibles à voir de son mieux et au plus près S. M. Alexandre Ier, empereur de toutes les Russies, faisant son entrée solennelle dans sa belle ville de Wilna.

Un peu avant midi, le czar parut. Il était entouré d'un brillant état-major. On se montrait dans son cortège le ministre de l'Intérieur, prince Kotchoubey; le ministre de la police, le plus important des fonctionnaires, Ballachoff; le grand maître du palais, comte Tolstoï; M. de Menchode, envoyé extraordinaire auprès de l'empereur des Français, revenu de sa mission. Rapportait-il la paix ou la guerre? on l'ignorait encore. Derrière ces personnages venait le général allemand Pfuhl, tacticien émérite, précédant un groupe de généraux, diversement célèbres, et à qui la population fit des ovations différentes. Là chevauchaient Barclay de Tolly, ancien pasteur de Livonie devenu général, stratégiste consommé, mais vieilli et peu aimé; Beningsen, le général qui avait été vaincu dans la précédente guerre de Pologne; le prince Bagration, commandant l'armée du Dniéper; et enfin le vieux Koutousoff, que Napoléon avait battu à Austerlitz et qui s'était justifié de sa défaite en prouvant qu'on n'avait pas écouté son avis qui consistait à ne pas livrer bataille tant que l'archiduc Charles ne serait pas arrivé.

La foule, en apercevant Koutousoff, redoubla d'acclamations. Ce général était considéré comme l'élève et le successeur du célèbre Souwaroff. On lui attribuait des secrets stratégiques merveilleux. Il profitait de l'énorme impopularité de l'Allemand Barclay de Tolly.

Un peu à l'écart du groupe des généraux, s'entretenant, le sourire aux lèvres, de choses frivoles ou insignifiantes, échangeant des remarques sur la population lithuanienne rangée en files profondes tout le long du parcours du cortège impérial, parlant peut-être des dernières modes de Paris ou d'_Atala_, le touchant roman de M. de Chateaubriand, trois personnages, élégants, d'aspect plus policé que la plupart des fonctionnaires et des militaires composant cette escorte demi-barbare, fermaient la marche et précédaient les troupes.

Ces trois cavaliers étaient le comte d'Armsfeld, envoyé de Suède, le confident du traître Bernadotte; le prince Rostopchine, gouverneur de Moscou, et le comte de Neipperg, envoyé secret d'Autriche.

Ces trois hommes, également funestes pour la France, distingués et souriants, devisant sur des sujets mondains en caracolant derrière les généraux d'Alexandre, devaient être les fossoyeurs de la Grande Armée. Dans la cité d'Odin, l'antique ville des corbeaux, ils étaient les sinistres oiseaux noirs qui allaient arracher les premières plumes à l'aigle blessé.

Après le service religieux à la cathédrale, l'empereur Alexandre se rendit au château et reçut les députations des notables et des propriétaires de Wilna.

Au cours de la réception, un courrier extraordinaire fut annoncé.

Alexandre, surpris de l'arrivée de ce messager, suspendit la réception et donna l'ordre qu'on l'introduisît sur-le-champ.

Il se nommait Dividoff et était l'un des principaux secrétaires de l'ambassade de Russie à Paris. L'ambassadeur l'envoyait pour informer le czar d'un incident fâcheux survenu à Paris.

M. de Czernicheff, chargé d'une mission en France et que Napoléon traitait avec amitié, avait profité de ses relations dans le haut personnel administratif français, et de la complaisance nuisible et coupable avec laquelle on le laissait pénétrer dans les bureaux, pour corrompre un employé du ministère de la Guerre et lui faire livrer, moyennant espèces, des pièces fort importantes, concernant la situation des places, les approvisionnements et l'organisation de l'armée ainsi que les places d'attaque, en prévision d'une guerre avec la Russie. Malheureusement, M. de Czernicheff avait laissé tomber aux mains de la police une lettre contenant le nom du traître et des révélations précises sur ses coupables agissements. Un des domestiques de l'ambassade russe, qui avait servi d'intermédiaire, était en prison, et le prince Kourakin, l'ambassadeur, avait vainement réclamé son serviteur en invoquant les privilèges diplomatiques.

M. Dividoff était donc envoyé spécialement pour expliquer à l'empereur Alexandre cette situation. Napoléon était furieux et ne doutait pas que la Russie, tout en multipliant les envoyés et les assurances de paix, ne se préparât secrètement à la guerre et ne cherchât à en rejeter sur lui la responsabilité aux yeux de l'Europe et devant l'histoire. Cette découverte lui avait fait brusquer la mise en mouvement de ses troupes.

Et M. Dividoff ajouta:

—Sire, le maréchal Davout, qui commande le 1er corps, est déjà en route!

—Vous l'avez vu? demanda vivement Alexandre.

—De mes yeux vu, au delà de la Vistule, frontière de Prusse, à Elbing...

—Combien d'hommes?...

—Le maréchal Davout, Sire, avait sous ses ordres, quand je l'ai croisé, me rendant à Pétersbourg aussi vite que les chevaux et les chemins me le permettaient, quatre corps de troupes: les divisions Morand, Friant, Gudin, Desaix et Compans... en tout 63,000 hommes!

—Et des hommes comme ceux qui composent les divisions Morand et Friant, commandés par le prince d'Eckmühl! dit Alexandre devenu pensif.

Il ajouta aussitôt, un éclair de fierté aux yeux: