Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 9

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—Je vais aider votre mémoire... J'avais, dans ma modeste chambre de blanchisseuse, le matin du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis de mademoiselle de Laveline... vous l'avez oublié, vous?...

—Oh! non... fit le comte avec une expression douloureuse... je ne veux pas penser à ces lointaines années... c'était vous, madame Lefebvre, qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée... Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n'ai pas besoin d'évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce qu'il est le protégé de votre mari, le fiancé d'Alice, que vous avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi d'oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours!

—Vous parler d'Henriot, c'est parler de votre passé! dit Catherine avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg.

—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...

—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit advenu de cet enfant confié à la mère Hoche à Versailles et que je m'étais engagée à vous remettre à Jemmapes?...

—Cet enfant est mort, hélas!

—Qui vous l'a dit?

—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du baron de Lowendaal. L'enfant a été enseveli sous les ruines du château, bombardé, miné, démoli par les obus...

—L'enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte!

—Que dites-vous?... c'est impossible... Oh! parlez, madame la maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition, hélas! bien invraisemblable...

—L'enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd'hui fort, vaillant, un beau jeune homme, digne d'être aimé...

Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura:

—J'ai peur de deviner...

—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier français...

—N'achevez pas!...

—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre fils?...

Neipperg, accablé, s'était jeté dans un fauteuil, le front caché dans les mains, murmurant:

—Oh! c'est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice terrible des cours martiales...

—Il faut le sauver...

—Oui, je le sauverai... mais comment?... c'est le moyen que je cherche, dit Neipperg avec vivacité...

—Cherchons à nous deux...

—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait...

—Il faut se hâter... l'exécution est-elle fixée?...

—A demain! au lever du soleil...

—Nous avons quelques heures à peine...

—Bien employées, c'est suffisant...

—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie d'Henriot ce qu'on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante soldats, s'il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale.

—On refusera l'échange...

—Que faire alors?...

—J'ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.

—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder?

—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme sujet autrichien. Protégé par le pavillon d'Autriche, il devient inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu'à ce que régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité...

—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien?

—N'est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c'est le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre sécurité!

La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le sort d'Henriot.

—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir et nous ramener Henriot!...

Munie d'un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons.

Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot allait devenir soldat de l'Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s'était passé avec le comte de Neipperg.

Lefebvre réfléchit un instant, puis s'écria, comme emporté par un élan subit:

—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu'ils voudront, ils se plaindront à l'Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner l'ordre d'attaquer!...

Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:

—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!... j'ai Oudinot avec ses grenadiers... c'est moi qui marcherai à leur tête, et nom d'un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai Dantzig!...

XV

VIVE L'EMPEREUR!

Tandis que Lefebvre disposait tout pour l'assaut, le comte de Neipperg se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son quartier général.

Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets qui l'unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de l'armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l'empereur d'Autriche. Il exigeait qu'il lui fût remis sur-le-champ.

La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l'Autriche. Bien que s'étant mise à l'écart de la coalition, l'Autriche pouvait, d'un moment à l'autre, reprendre les armes contre Napoléon. La présence du comte de Neipperg à Dantzig était d'une haute importance diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les horreurs de la prise d'assaut. Le palais du consulat général d'Autriche était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient les dernières défenses, serait débattue et traitée.

Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat d'Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui examineraient par la suite la réclamation du consul.

L'entrevue d'Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux, oubliant les dangers courus, s'abandonnèrent aux délicieux projets d'avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l'un et l'autre, à l'abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l'on ne se souviendrait plus que comme d'un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig.

Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le souper, à son cabinet.

Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l'aise, pensant qu'il s'agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux postes français.

Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son origine, sur les particularités de son enfance.

Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années passées au camp. C'était un enfant du bivouac. Il se souvenait vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique de fruitière. Sa vie ne commençait qu'avec les bataillons de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il fit, plein d'une émotion vraie, le récit de ses premières impressions de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux fatigues, et réjouie par la victoire.

Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents.

Il répondit qu'il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme, pour lui, constituaient toute la famille.

Alors le consul dit avec une voix troublée:

—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur présence...

Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu d'indifférence:

—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m'ont abandonné, qui n'ont jamais pris soin de mon enfance, que je n'ai jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi... comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d'eux? quels sentiments d'affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n'en ont jamais manifesté pour moi?...

—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez l'existence de se faire connaître, de s'occuper de vous... ils vous ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte supposée... aujourd'hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d'années les ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?...

Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu'il n'avait donné que par reconnaissance à l'excellente femme de Lefebvre, il allait donc s'échapper de ses lèvres s'adressant à celle dont le ventre l'avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents... il ne serait plus l'enfant du hasard, recueilli par charité, soigné, élevé, fait homme par la bonté d'un soldat et d'une cantinière... Ah! en présence de cette femme qui s'avouait sa mère, il ne pourrait conserver l'indifférence dont il venait de faire montre au consul... son âme se fondait délicieusement dans un élan d'affection neuve et de respect inconnu.

Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:

—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?

—A l'instant! répondit le comte radieux.

Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme:

—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!...

Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui apprendre.

Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le serra sur son sein.

La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit, en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l'œil mouillé de larmes:

—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...

Pour toute réponse, Neipperg s'avança, les bras ouverts...

Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait peut-être de l'instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait ainsi connaître.

—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice, j'espère qu'à présent aucun obstacle ne s'opposera à cette union que votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos projets!...

Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour cacher son trouble s'élança vers elle en murmurant:

—Que vous êtes bonne, madame!...

Neipperg alors dit à Henriot:

—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils, vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître votre qualité...

—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s'inclinant.

—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel, imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c'est fort bien! Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai même d'y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine... et vous étiez chef d'escadron dans l'armée française; je prends sur moi de vous maintenir dans votre grade; l'empereur d'Autriche, mon auguste souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu'il saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal Kalkreuth attend votre visite...

Henriot, horriblement pâle, n'avait pas bougé.

Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:

—Qu'avez-vous dit, monsieur?... je n'ai pas bien compris... je suis à présent ce que j'étais hier, ce que j'étais il y a quelques minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à l'Empereur... et si j'ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce déguisement, voyez, je l'arrache à présent et je redeviens commandant des hussards... rien autre!...

Et, dégrafant rapidement l'uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous sa veste de hussard français.

—Henriot!... ne faites pas de folie! s'écria Neipperg. Vous êtes mon fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade dans l'armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...

—Vous me proposez une lâcheté!

—Prenez garde à vos paroles! C'est votre père que vous apostrophez ainsi!

La comtesse de Neipperg s'était avancée, surprise par cette altercation.

—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s'interposant; je comprends les scrupules d'Henriot, ce sont ceux d'un soldat plein d'honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne peut pas ainsi, d'une heure à l'autre, changer de camp... laissez-lui la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le forcent à abjurer sa foi de soldat!...

—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession... Vous ne voudriez pas d'un fils qui fût un renégat et un traître!...

—Henriot, mon fils! n'emploie pas de ces mots si terribles!...

—Je suis Français, reprit le jeune hussard d'une voix forte, je resterai Français!...

—Malheureux! c'est la mort! dit Neipperg accablé.

—J'aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...

—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes entré dans cette ville sous le costume d'un officier neutre... je vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches, votre famille...

—Je n'ai pas d'autre mère que la France et ma famille c'est mon régiment! s'écria Henriot au comble de l'exaltation. J'ai commis une faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu'un espion... je demande à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l'on m'a trouvé au milieu des rangs ennemis, vêtu d'un uniforme d'emprunt, c'était comme espion et non comme déserteur!...

A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.

La maison trembla sous la furie de décharges d'artillerie toutes proches.

Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la mousqueterie...

Alors un grand silence se fit...

On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme une multitude en déroute...

Les coups de feu avaient cessé tout à fait.

De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés, solennels...

Puis un nouveau silence.

—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée d'émotion.

—Une tentative d'assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée, dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de servir l'Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu'on démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l'état de siège. Il en est temps encore, réfléchissez!

—J'ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.

Alors, courant à la fenêtre, il l'ouvrit toute grande et cria à pleins poumons, à l'effarement des habitants de Dantzig qui s'enfuyaient par les rues.

—Vive l'Empereur!

—Ah! l'infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg, pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.

Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à coup, au dehors:

—Vive l'Empereur! C'est nous, mon commandant, nous arrivons à temps, nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je connais le chemin...

Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit grenadiers d'Oudinot.

La Violette escalada la fenêtre en disant:

—C'est mon entrée particulière!

Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.

En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant repris son flegme diplomatique.

—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect aux vaincus!... Dantzig s'est rendue... nous n'avons pas le droit de toucher à un cheveu de ses défenseurs, c'est l'ordre du maréchal!... Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu'on a donné l'assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins d'ingénieurs. Enfin c'est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la ville reste à nous!... Vive l'Empereur!

La reddition de Dantzig, en effet, venait de s'accomplir.

Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d'infanterie, étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de plus en plus la place. S'ils réussissaient à déloger Lefebvre et à reculer les lignes d'investissement, les renforts devenaient presque inappréciables.

Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l'impossibilité désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.

Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et Lannes, dont l'heure fatale n'était pas encore venue, son uniforme couvert de terre et de débris sanglants.

Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l'Angleterre avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s'agissait surtout de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.

Une de ces corvettes, la _Dauntless_ (l'Intrépide), voulut profiter d'une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un feu violent d'artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.

Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats de géants.

Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le grand coup décisif.

Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n'était pas sans appréhensions sur les suites de son équipée.

Les nouvelles qu'elle lui donna d'Henriot ne lui plurent qu'à demi.

Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l'avait dit à Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l'assaut immédiatement.

On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l'ordre de Lefebvre, quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le fossé dont le combat de la veille l'avait rendu maître.

Ces troupes d'élite conduites au pied du talus reçurent l'ordre d'attendre en silence le signal de s'élancer à l'assaut.

Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait, mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d'écraser les assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.

On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher le moyen de paralyser leur chute.

—Présent! dit une voix... moi, si l'on veut, j'irai!...

Et La Violette, s'avançant vers Lariboisière, qui conduisait les sapeurs, ajouta avec modestie:

—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi qui feraient l'affaire... si je me propose, c'est que je crois pouvoir arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se méfieront pas!...

Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la justesse de son observation et l'avantage de sa taille.

Le général serra la main de La Violette avec émotion:

—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes mains!...

On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées, s'approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient dans le fossé vide, sans blesser personne...

A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:

—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...

Et il s'élança le premier vers le talus.

Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d'hommes, une cohue furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant, escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...

Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était fait cette fois par les grenadiers d'Oudinot et les voltigeurs de Lannes.

Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter les Français victorieux...

Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était huit heures du soir.

Le feu aussitôt cessa, tandis qu'on attendait le maréchal Lefebvre pour traiter des conditions de la reddition.

Le maréchal consentit à une suspension d'armes, se réservant d'avertir Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.

Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi de quelques camarades, et parvint au consulat d'Autriche, au moment où le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau, poussait ce formidable cri de «Vive l'Empereur!» qui devait, selon lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.

XVI

LE SECRET DE NAPOLÉON

La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.

Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en personne les défenses et d'en reconnaître les ressources.

Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers le camp de Dantzig.

Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la faveur d'un entretien particulier.

—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris... que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu des troupes...

L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit: