Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 8

Chapter 83,710 wordsPublic domain

—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...

Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave:

—Aussitôt que j'ai su qu'Henriot avait été fait prisonnier, j'ai envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en échange deux officiers et dix soldats capturés la veille.

—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce Prussien?...

—Il a refusé.

—Est-ce possible?... et la raison?...

—Notre Henriot n'est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre.

—Qu'est-ce qu'il est donc, alors?...

—Un espion, surpris sous un déguisement, s'introduisant dans la ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante.

—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui n'espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant l'ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair... ton maréchal Kalkreuth radote; c'est un vieux fou... n'y a-t-il donc personne de sérieux autour de lui?...

—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l'affaire de la redoute où il s'était si vaillamment comporté, il n'était pas revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien...

—En Autrichien, lui?... Mais il n'y a pas d'Autrichien à Dantzig... On ne se bat pas avec l'Autriche...

—C'est précisément pour cette raison qu'il avait pris le costume d'officier de l'empereur d'Autriche...

—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...

—Comme toi, j'ai éprouvé une grande surprise quand j'ai su de quelle façon il s'était introduit dans la ville que nous assiégeons... La Violette, que j'ai sévèrement grondé de ne pas l'avoir empêché de faire cette folie, sait comment Henriot s'est déguisé, pourquoi il a endossé ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd'hui passer, lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion...

—Et que t'a raconté La Violette?...

—Une étrange histoire...

—Il y a de l'amour là-dessous! dit vivement la maréchale.

—Oui... c'est une histoire d'amour, tu l'as dit...

—Henriot est jeune, galant, digne d'inspirer l'amour, capable de le faire naître... Quoi qu'il ait fait, d'avance je l'absous!...

—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d'épaules; elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les trouver admirables, surtout quand ils font des sottises...

—Quelles sottises?...

—Eh bien! il était encore à l'avant-poste de la redoute, se disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en règle, autorisant le consul général d'Autriche à traverser les lignes françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig. L'ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s'inclina et commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans l'intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son œil troublé venait d'apercevoir?

—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général...

—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu qui était cette jeune fille?...

—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ...

—C'était Alice, notre chère Alice... L'enfant sauvée du bombardement de Verdun... Henriot l'avait revue à Berlin, avec moi, chez la princesse de Hatzfeld... A la suite d'une affaire grave où le prince pensa être fusillé par l'ordre de l'Empereur, le bourgmestre fut exilé et sa femme eut l'autorisation de se retirer dans sa famille... Elle était alliée au consul général autrichien à Dantzig...

—Et c'est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé Alice... Il l'aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à présent, dit la maréchale... L'imprudent, il l'a accompagnée jusque dans la ville...

—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il y avait justement à l'état-major un officier autrichien avec lequel Henriot avait noué des relations d'amitié... Cet étourneau lui aura prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...

—Et il a été reconnu?

—Dénoncé plutôt...

—Par qui?

—Par le consul général autrichien...

—Oh! le misérable!... Est-ce qu'il aime Alice?... est-ce une jalousie?... une rivalité?

—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance plutôt; il déteste la France... il hait d'une haine implacable notre empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l'invincible épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C'est un aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les régicides comme il nous appelle!... J'ai des renseignements fort précis sur lui... Fouché m'a fait transmettre un rapport très circonstancié...

—Ne te fie pas à Fouché!

—Oui, j'entends... ce faquin d'ancien curé est un traître, comme Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de l'Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches... certainement ils sont vendus à l'Angleterre!... Mais, pour ce qui concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts... ils ne servent pas le même maître... Le consul est l'agent secret de l'Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu'il travaille pour les Anglais... Ah! si l'Empereur m'écoutait! comme je balaierais toute cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes, Bessières, et moi... Il n'y a pas un traître parmi nous... tandis qu'il s'entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont, Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la France avec lui!...

—L'Empereur s'apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n'est-ce pas!...

—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où il s'est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal; si moi-même je surprenais ici, vêtu d'un costume d'emprunt, un officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton d'exécution...

—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...

—Rien... qu'un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes grenadiers, me jeter brusquement dans la ville...

—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l'assaut! dit avec enthousiasme la maréchale.

Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.

—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...

—Toi! un maréchal de France!...

—Ecoute, femme, j'ai déjà eu cette idée... dès que j'ai appris qu'Henriot, que j'aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point d'être fusillé, j'ai eu la pensée de n'entendre aucun avis, de n'en faire qu'à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours l'ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce que j'aurais pu rassembler d'hommes, j'aurais couru droit aux remparts, j'aurais tenté d'escalader les glacis... on m'en a empêché!... Des renforts arrivent... m'a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est en route avec des régiments nouveaux, de l'artillerie... l'Empereur a ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends rien... l'Empereur les comprend, lui, c'est un savant... il aime à présent la guerre savante... Le général Chasseloup m'a montré des notes particulières de Napoléon... Alors j'ai rengainé mon sabre et je suis revenu ici bien accablé, bien découragé... J'ai beau être maréchal de France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot, sous le prétexte que je n'ai pas été assez à l'école!... Ce ne sont pourtant pas des maîtres d'école qui m'ont appris à battre depuis quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les champs de bataille de l'Europe!...

—Alors, c'est fini... Henriot va mourir?...

—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j'entrerai dans Dantzig, car j'y entrerai, rien ne pourra m'empêcher d'empoigner le gredin d'autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé, ce comte de Neipperg!

La maréchale poussa un cri.

Elle saisit vivement le bras de son mari.

—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une émotion extraordinaire.

—Le comte de Neipperg... C'est cet ennemi acharné de Napoléon. Le consul général autrichien...

—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu'il fut autrefois, où je l'ai rencontré jadis?

—Tu le connais?

—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j'allais être passée par les armes comme Henriot aujourd'hui?

—Parbleu!... tu m'as assez souvent raconté cet épisode aventureux... tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce...

—Tu as deviné. C'était le comte de Neipperg!...

—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à présent le faire fusiller quand j'aurai pris Dantzig... Je lui dois la vie de ma Catherine!...

—Attends! tu n'es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la matinée du 10 Août?

—Ces journées-là ne s'effacent pas de la mémoire...

—Que s'est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes camarades, les gardes nationaux?...

—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j'étais même un peu jaloux... Ah! si je m'en souviens?... comme si c'était d'hier!...

—Ce blessé, c'était le comte de Neipperg!...

—Alors lui aussi te doit la vie?...

—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire pénétrer dans la ville de Dantzig...

—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les ennemis... Tu veux donc qu'on te garde comme otage?

—Il faut que je parle au comte de Neipperg...

—Tu veux lui demander la grâce d'Henriot?... Il ne pourra l'obtenir... Renonce à cette tentative insensée...

—Je veux aller à Dantzig et j'irai! dit avec énergie la maréchale.

Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:

—Le comte de Neipperg, quand il m'aura entendue, se fera plutôt tuer que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.

—Tu as donc un secret avec lui?...

—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf.

Et, sans permettre au maréchal de répondre, d'opposer une objection raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria vivement:

—La Violette!... La Violette... Avance à l'ordre!...

XIV

VIEUX SOUVENIRS

Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les tranchées françaises, aux jours où le canon se taisait, un échange permanent de relations rapides et non prévues par les autorités, des allées et venues de débitants, de femmes colportant l'eau-de-vie et les nouvelles, de brocanteurs suspects et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges qui se prolongent, ces suspensions d'armes s'établissent par le fait des choses. De là un certain mouvement de passants d'un camp à l'autre, en ces courts instants de trêve.

C'est un de ces moments-là qu'avait choisi La Violette pour tenter de pénétrer avec la maréchale dans la ville assiégée.

Mis au courant des projets de Catherine, La Violette avait juré qu'il l'aiderait à sauver Henriot.

Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major, La Violette s'était affublé d'une large houppelande crasseuse achetée à un de ces nombreux mercantis juifs, venus du Levant ou sortis des steppes russes, qui escortaient les armées, et il s'était présenté à l'une des portes de la ville, suivi de la maréchale habillée en femme de la campagne des environs de Kœnigsberg.

La Violette parlait l'allemand et la maréchale, originaire d'Alsace, pouvait se faire comprendre de tous les pays germaniques.

An chef de poste, La Violette expliqua que, surpris par l'arrivée des Français, ils n'avaient pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville où se trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur sort. Ils sollicitaient l'autorisation d'entrer dans la ville et de les voir.

Le chef de poste les prévint que s'il les laissait entrer, ils ne pourraient probablement plus sortir:

—Eh! bien, répondit gaiement La Violette, nous attendrons que ces maudits Français soient battus... nous supporterons le siège avec vous!...

Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis, hésitants, le cœur serré d'angoisse, isolés dans une ville pleine de soldats, encombrée de blessés, d'artillerie, de magasins et de baraquements, où toute une population affolée s'était réfugiée, craignant d'être reconnus à chaque pas sous leur déguisement, ils erraient indécis, n'osant demander aucun renseignement, cherchant à s'informer par les yeux, de peur qu'une indiscrète interrogation ne les trahît.

La Violette cependant ayant avisé une cantine installée en plein air, où des soldats et des habitants buvaient et échangeaient des nouvelles, s'approcha et, se mêlant aux propos, écouta.

On parlait d'un espion français surpris, un officier déguisé en autrichien, qu'on venait de juger et qu'on devait fusiller le lendemain matin.

La Violette respira. Il était temps encore. Henriot n'était pas perdu, on pouvait encore le sauver.

La maréchale, de son côté, était entrée dans un magasin, et sous prétexte d'acheter de la mercerie, adroitement, s'était informée du logis du consul général d'Autriche. Elle avait, disait-elle, une nièce au service de la femme du consul.

Renseignée, elle retrouva La Violette et tous deux se dirigèrent vers le consulat.

Les portes en étaient soigneusement closes, on ne surprenait aucune animation dans le palais. Personne à qui parler aux abords.

Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment du consulat.

—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette hochant la tête avec un tortillement d'épaules qui ne signifiait rien de bon.

Tout à coup il leva les bras en l'air,—ses bras qui atteignaient à un premier étage:

—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement.

—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la maréchale effrayée.

—Une fenêtre vaut une porte quand on peut y poser le pied... et je le pose! répondit La Violette.

En même temps il saisit l'appui de la fenêtre entr'ouverte, se hissa à la force du poignet, jeta un coup d'œil dans l'intérieur, se laissa retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité habituelle:

—Il n'y a personne dans la place, nous pouvons nous y introduire...

—Tu veux pénétrer chez le consul par la fenêtre?...

—Dame! puisqu'il nous refuse sa porte... Allons! m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... un peu de courage et de la vigueur! dit La Violette se pliant, s'arc-boutant, tendant son dos...

—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu?

—Montez!...

—Sur quoi donc?

—Sur moi... oh! n'ayez crainte, l'escalier est solide...

Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit que la maréchale se perchât sur ses reins robustes.

Une fois là, il se releva à demi, très doucement, lentement, et Catherine se trouva insensiblement portée à la hauteur de la fenêtre.

—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première fois de sa vie le ton du commandement.

Et il ajouta aussitôt:

—Pardon! Excuse! m'am' Cath... non! m'am' la maréchale, il s'agit de la vie d'Henriot!... montez! je vous rejoins!...

Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes, enjamba la barre d'appui et sauta dans la pièce.

Une seconde après, la Violette était auprès d'elle.

—Ça sert quelquefois d'avoir une belle taille! dit-il avec simplicité, comme s'il s'excusait de sa stature démesurée. A présent, ne perdons pas une minute... tombons sur le consul!...

Et poussant la première porte qui se trouvait devant lui, il entraîna la maréchale dans un corridor sombre, silencieux, inquiétant par sa tranquillité même.

Ils avancèrent avec précaution, s'orientant, prêtant l'oreille, sondant les obscurités du logis.

Un bruit de voix leur arriva. On distinguait comme des sanglots étouffés. Une voix d'homme et deux voix de femmes, qui semblaient supplier.

—Nous y sommes! dit La Violette... c'est là!... Ah! j'aimerais mieux cent fois monter à l'assaut derrière le maréchal! fit-il avec un soupir.

—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais la voix d'Alice...

Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement ouvrit...

Un cri de surprise s'échappa à cette apparition inattendue.

Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie dont les meubles étaient recouverts de housses, s'avança vivement:

—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il avec autorité.

Deux femmes, l'une pâle, grave, triste avec de grands bandeaux noirs encadrant l'ovale de son visage harmonieux, l'autre jeune, gracieuse, couronnée de cheveux blonds, se tenaient auprès de lui, également stupéfaites.

La maréchale regarda un instant les deux femmes, puis courant à la jeune fille:

—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu pas? dit-elle avec émotion.

La jeune fille, un instant interdite, s'écria aussitôt:

—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous faire?

—Je viens sauver Henriot! répondit avec dignité la maréchale.

—Oh! mère!... joignez vos supplications aux nôtres... M. le comte est inflexible!

Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi, prêt à appeler ses gens, s'étonnant de la façon dont ces intrus avaient pénétré dans son palais.

—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de Neipperg? dit-elle gravement.

—Non, madame, et je me demande vraiment qui a pu vous permettre d'entrer ici sans avoir été annoncée...

—Je suis Catherine Lefebvre!

—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu! est-ce que la ville est prise? dit-il avec terreur.

—Non... pas encore!... Je devance mon mari, voilà tout, pour arracher Henriot, mon fils adoptif—vous entendez bien, monsieur le comte, je dis mon fils adoptif—à la mort qui l'attend...

—Je n'y puis rien, madame la maréchale, répondit Neipperg avec embarras... le commandant Henriot s'est introduit ici, dans une ville investie, à la faveur d'un déguisement, et se servant de mon nom, à couvert sous mon pavillon... Je sais quels liens l'attachent à mademoiselle Alice... Croyez bien que si j'avais pu, j'aurais intercédé auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention ne ferait que hâter son exécution... On supposerait que l'Autriche a un intérêt quelconque à préserver un officier que les apparences font considérer comme espion...

—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès des autorités prussiennes? dit la maréchale.

—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir... le commandant Henriot devra subir les lois de la guerre... je le regrette vivement... si je pouvais...

—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale.

Neipperg eut un mouvement d'impatience.

—Voulez-vous prier ces deux dames de nous laisser seuls un instant.

—Pourquoi?... je n'ai rien de caché... toutes deux m'ont supplié... Madame la comtesse de Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle Alice, m'a engagé à tenter une démarche suprême, j'ai cru devoir m'abstenir...

—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit la maréchale. Veuillez m'écouter... je parlerai donc devant vous et devant Alice... Mais prenez garde que vous ne regrettiez de m'avoir forcée à une confidence grave... très grave...

—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous! dit le comte, impressionné par l'accent de la maréchale.

Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue par la comtesse de Neipperg, chancelait et semblait prête à s'évanouir. La comtesse lui murmurait des paroles d'espérance.

—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n'aurait pas traversé les lignes sans espoir d'arracher Henriot au supplice. Le comte de Neipperg lui avait de grandes obligations; quant à elle-même, reconnaissante envers Catherine Lefebvre, qui jadis avait été au service de son père, le marquis de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses efforts.

Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient ses beaux yeux se séchèrent un peu, tandis que la maréchale et le comte poursuivaient leur entretien.

La Violette, sur un signe de Catherine, s'était éloigné en disant:

—Je suis de planton à la porte... si madame la maréchale a besoin de moi... suffit!

Et, redressant sa haute taille, il avait paru prendre la mesure du consul général, comme pour déclarer:

—S'il bronche, je le mets dans ma poche, ce bout de cigare autrichien!...

—Eh bien! madame la maréchale, parlez, nous sommes seuls... fit Neipperg en montrant un fauteuil à Catherine.

Elle s'assit et dit avec émotion:

—Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur le comte... depuis Jemmapes, que de choses se sont passées!...

—Je suis heureux du changement qui s'est surtout produit pour vous, répondit courtoisement le comte, je vous avais quittée cantinière, mariée à un sergent...

—Un lieutenant faisant fonction de capitaine, pardon!...

—Le lieutenant a marché vite... maréchal de France, l'un des plus glorieux chefs de la première armée du monde, ami de Napoléon: je vous adresse toutes mes félicitations et je vous prie de transmettre, à votre rentrée au camp, tous mes compliments au maréchal...

—Si j'ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur le comte, ce n'est pas dans un but de gloriole et pour établir une comparaison entre la cantinière de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande devant Dantzig... Monsieur le comte, dans ce château de Lowendaal, où nous nous sommes vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher à un misérable, qui voulait la contraindre à une déplorable union, une jeune femme digne de votre amour, mademoiselle Blanche de Laveline...

—Aujourd'hui la comtesse de Neipperg...

—Oh! je l'ai bien reconnue, mais l'émoi où me plonge la terrible situation du commandant Henriot m'a empêchée de lui renouveler l'expression de ma reconnaissance pour ce qu'elle fit autrefois pour moi... N'est-ce pas elle qui m'a établie, qui m'a acheté le fonds de blanchisserie de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m'a permis d'épouser mon Lefebvre?... Si je suis aujourd'hui la maréchale Lefebvre, c'est à votre belle et digne compagne que je le dois, monsieur le comte! Oh! je ne suis pas une ingrate, moi, et je n'attends qu'une occasion de vous prouver à tous les deux ma gratitude!... Malheureusement, actuellement, c'est moi qui viens encore solliciter...

Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant attendre l'explication que lui avait annoncée la maréchale et qui tardait.

Catherine fit un effort sur elle-même et dit lentement:

—Quand vous m'avez empêchée d'être fusillée avec ce brave La Violette, qui tout à l'heure était là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous souvenez? dans cette chapelle où le mariage de mademoiselle Blanche de Laveline était sur le point d'être célébré... lorsque M. de Lowendaal déjà s'apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz celle que le marquis de Laveline lui donnait pour épouse... savez-vous quel motif puissant m'avait poussée à franchir les avant-postes et à m'aventurer jusque dans les positions occupées par les troupes autrichiennes?...

Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement de vague assentiment et dit:

—Je ne me souviens pas très bien...