Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 7

Chapter 73,810 wordsPublic domain

—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m'explique pas ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l'Impératrice t'a-t-elle chargée d'annoncer ce fâcheux événement à l'Empereur...? On n'aime pas d'ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne comprends pas du tout ce qui t'a poussée à traverser toute l'Europe pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!...

—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l'Empereur.

—Quel conseil puis-je te donner!

—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...

—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te dira...

—Tu peux t'en douter...

—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée?

—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...

—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...

—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé, mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait!

—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies...

—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que l'Empereur ne la répudie...

—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus, moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte, la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais, les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!... Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont, ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités de son sexe.

—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien, Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe...

—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté.

—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle, prêt à l'atteindre...

—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas...

—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...

—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!... l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il entre cette Eléonore et l'Impératrice?

—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...

—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?...

—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte, a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme, sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le masque frappant de son auguste père!...

—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour pour empereur le fils d'Eléonore?...

—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire, les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption... Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.

—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la graine d'empereurs?...

—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...

—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant.

—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur à Finckenstein?

—Pas tout à fait... Achève!

—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances, servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront... Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont, des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins, prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre, ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de l'Impératrice... Tu as compris, à présent...

Lefebvre réfléchissait profondément.

Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes les circonstances de la vie.

Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un instant question de lui.

Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:

—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire. Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend!

Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.

—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand l'ordre de marcher en avant était donné.

Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des trompettes.

—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire. Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?

—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin blanc. T'en souviens-tu?

—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai un aumônier à présent...

—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais c'est à peine si tu savais dire ton _Pater_...

—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça flatte les notables du pays!...

—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans ce vilain trou?...

—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!... Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne moisirai pas ici, va!...

Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et disposèrent la table pour le souper.

La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:

—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir une petite pointe!...

Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses massives, son geste familier aux instants de belle humeur.

XII

LE DESSERT DE CATHERINE

—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit la tente d'un parfum d'appétit.

—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange!

—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard, je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?

—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son assiette.

—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des choux aigres... tiens! en voici...

—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!...

—Du vin de l'archevêque?...

—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la bouche pleine, levant son verre avec gaieté.

Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.

—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le poulet que venait de servir le valet de chambre.

—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont j'ai fait partie...

—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...

—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes; moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des saphirs...

—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir...

—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes... tu vois ça d'ici?...

—Et les cavaliers?

—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!...

—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que tu lui apportes...

—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...

—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp?

—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans la bouteille...

Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit en souriant.

Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis, savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec l'insouciance de deux jeunes amoureux.

Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au milieu des aspirations berceuses du tabac.

La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant du doigt le lit de camp:

—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme, comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?...

—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant contre sa poitrine son excellente épouse.

L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré.

La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari:

—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins son dessert tranquillement!

Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!» suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant tout le camp en rumeur.

—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance.

—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.

—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux! fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.

Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit rapidement:

—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie... il s'est emparé de la redoute que nous avions prise...

—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la gardaient...

—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse; dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...

—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.

—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.

—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la maréchale...

—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre, ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire.

Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant la tente.

—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le fidèle tambour-major.

—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute la danse.

—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule... j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi dans la bagarre.

—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale, mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des canards!...

Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du 44e de ligne:

—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!...

Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien, fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...

Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...

Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes.

Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la tranchée purgée...

—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame était rouge.

Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant, jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté.

A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant de son arme.

De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire tournoyer l'arme terriblement maniée.

Bientôt on était maître de la redoute.

A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.

—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce et la braquer sur les fuyards!...

—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang, saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner, lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était braquée sur Dantzig.

Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.

La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.

La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg.

Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La Violette:

—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale qui m'attend pour finir le dessert!...

XIII

UNE HISTOIRE D'AMOUR

La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane.

Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers couraient aux armes au refrain de la _Marseillaise_, et chaque matin, au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire.

Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France.

Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et de forer le premier trou.

Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très pâle et semblait secoué par une émotion vive.

—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?

—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...

—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir d'angoisse...

—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant, que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon...

—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes roulèrent dans ses yeux.

—Rassure-toi... il est...

—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...

—Non, prisonnier!

Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent. Son œil brilla presque.