Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 6

Chapter 63,731 wordsPublic domain

Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de Dantzig.

Napoléon entra dans une violente colère.

—Fiez-vous à la parole d'un Prussien! grommelait-il en se promenant de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu'il était libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire... et il n'usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général, je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent pour tout citoyen qui défend son pays... j'admire même ces sauvages explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d'Acre ont fourni de si farouches témoignages... mais j'écraserai comme des reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets, leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage, cherchent ensuite à profiter d'un hasard, d'une indiscrétion, de la faiblesse d'une jeune fille, d'un secret surpris, en écoutant aux portes, ainsi qu'un domestique voleur, pour trahir leur serment et rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne n'osera l'imiter...

—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.

—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l'Empereur. Je n'ai de raison d'être qu'en paraissant fort partout. Au jour où l'on ne tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se dominent que par la crainte. L'amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont vaines vertus dont on se raille. L'indulgence est qualifiée couramment défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s'inclinent que devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence, Duroc, c'était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide sur son trône, au milieu d'un empire pacifié. Il ne campait pas comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc, vous allez faire arrêter sur l'heure le prince de Hatzfeld et vous convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...

Duroc s'inclina. Il n'y avait plus à résister quand l'Empereur parlait ainsi.

Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale, opérant rapidement, examina l'accusation, reconnut le crime de haute trahison et prononça la peine capitale.

Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence.

Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir l'Empereur. Ils le supplièrent d'épargner le prince. C'était le patriotisme qui l'avait poussé. Son crime avait un caractère de défense légitime. L'Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il désarmerait les passions et s'attirerait l'admiration de tout le peuple allemand par son acte de générosité.

Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld.

Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom de l'enfant qui allait être orphelin avant d'avoir vécu, la princesse essaya d'arracher à l'Empereur un ordre de grâce.

Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par Rapp, n'eût réussi à forcer la porte du cabinet de l'Empereur.

C'était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta à l'Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre, remplaçant sa mère, l'avait entourée, puis l'aide qu'elle avait trouvée chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes années, d'Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle confessa ses rêves de bonheur avec lui. L'Empereur voudrait-il qu'elle fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?

Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable.

—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui m'a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse devant lui.

—Oui, sire... et avec votre permission j'épouserai le commandant Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement...

—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard pour ce vaillant officier qui a accompli l'un des plus étonnants faits d'armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez... Relevez-vous toutes deux!...

Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse de Hatzfeld:

—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette pièce... la preuve n'existe plus... la cour martiale se réunira de nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus relevée, sera remis en liberté...

Et, d'un geste brusque, l'Empereur jeta dans la cheminée la lettre saisie sur le courrier, qui contenait l'avis au roi de Prusse de la marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre.

Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de l'Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille:

—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu'à Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à votre contrat de mariage!

Et l'Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc:

—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J'ai été assez faible!... J'ai sottement pardonné!... J'étais pourtant bien en colère!... Je devais faire un exemple... J'ai eu tort!...

—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C'est la plus grande victoire que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais, et la postérité glorifiera cette journée comme l'une des plus belles de votre règne.

—Ah! Duroc, dit l'Empereur, secouant la tête avec un sourire amer, si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat de fortune, comme ils m'appellent... Tenez, parlons d'autre chose... Quelles nouvelles de Paris? L'impératrice donne-t-elle des fêtes, comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans _Britannicus_?...

X

DEVANT DANTZIG

Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport ordinaire que lui lisait un aide de camp.

Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan étalé devant lui et, interrompant l'aide-de-camp, grommelait:

—Passez!... passez!... je sais bien ce que j'ai de troupes, parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques... deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille Danois que j'ai rossés à Iéna et que je tiens à l'œil, car je suppose qu'ils sont plus près de s'entendre avec le roi de Prusse qu'avec moi... Voilà tout ce que l'Empereur m'a donné pour prendre cette bougresse de ville!...

—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l'aide de camp.

—Non! tonnerre de Dieu, je ne l'oublie pas!... mais je ne veux pas le faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le garde pour l'assaut, le 2e léger... Ah! si j'avais là mes grenadiers! fit-il avec un soupir.

L'aide de camp reprit:

—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs?

—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand'chose, ces chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça n'arrive qu'une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie... Henriot l'a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel pétrin l'Empereur m'a fourré!

Lefebvre se prit la tête dans les mains:

—Ainsi, j'ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place qu'ils s'accordent tous à déclarer imprenable... J'ai, il est vrai, six cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit pas!... Qu'est-ce que l'Empereur veut que je fasse!... j'ai les pieds gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu'il a voulu me faire!

Et le bon maréchal s'arrachait les cheveux, impatient de l'immobilité où le confinait la lente et minutieuse opération du siège.

Dantzig avait été investie régulièrement. Ce siège mémorable, le seul important des guerres de l'Empire, avait nécessité de longues opérations préliminaires.

Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin, accompagné d'Henriot, les travaux d'approche avaient été conduits avec une précision admirable et une entente du terrain parfaite.

Avant de battre la place en brèche, on avait cherché à l'isoler. Il s'agissait de la séparer du fort de Weichselmunde qui la couvrait sur la Vistule et de s'emparer du banc de sable le Nehrung qui la reliait à Kœnigsberg.

Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais, soutenu d'un escadron du 19e chasseurs et d'un bataillon du 2e léger, traversa la Vistule et débarqua sur le banc de sable.

Les hommes du 2e léger avaient l'honneur d'être placés en tête de chaque colonne d'attaque.

La garnison de Dantzig fit une sortie énergique. Mais le 2e léger l'arrêta. Tout le petit corps de Schramm, entraîné par l'exemple, s'élança avec ardeur en avant, força l'assiégé à se renfermer dans la ville. On avait ainsi un passage sur la Vistule. Un pont de bateaux fut aussitôt bâti, et les avant-postes français s'établirent jusque sous les glacis du fort de Weichselmunde.

Deux autres sorties eurent lieu par la suite et furent victorieusement repoussées.

Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance de Napoléon, poursuivait avec ténacité l'investissement, au grand désespoir de Lefebvre qui s'informait impatiemment du jour où il pourrait monter à l'assaut.

L'hiver était rude, mais, grâce aux soins pris par le maréchal, les soldats ne manquaient de rien dans leurs baraquements.

Chaque soir, de grands feux étaient allumés et joyeusement les hommes chantaient des chansons en brûlant du punch dans les gamelles.

Le moral des troupes était excellent. Seul, le brave maréchal ne décolérait pas. Il ne comprenait rien à toutes les précautions prises par les ingénieurs. Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille impatient de courir au combat, et qui dresse les oreilles et frémit de tous ses membres au son attendu de la trompette.

Le jour où nous le retrouvons dans sa tente, écoutant le rapport quotidien lu par son aide de camp, et qu'il interrompait de ses doléances, répétant à tout instant: «Comment, rien de nouveau! Toujours rien de nouveau!...» un petit conseil de guerre était convoqué.

Le général Chasseloup, chargé de la direction des travaux du génie, et le général Kirgener, commandant l'artillerie, ainsi que le général Schramm, venaient conférer avec le maréchal.

—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt en finir? demanda-t-il en les voyant entrer. C'était son refrain chaque fois qu'il apercevait ses deux bêtes noires, comme il les appelait.

—Un peu de patience, monsieur le maréchal, répondit le général Chasseloup, nous approchons, nous approchons!...

—Serons-nous bientôt en mesure de donner l'assaut?... Où en êtes-vous?... Est-ce que nous devons nous éterniser ici?... reprit Lefebvre qui s'imaginait que ces savants, ces hommes de plume, retardaient l'heure du combat décisif.

—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup, veut-il jeter les yeux sur le plan... Voici l'enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant un tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages séparés par un petit village... qu'on nomme le faubourg de Schildlitz...

—Quand le prenons-nous ce faubourg?

—Dans huit jours.

—Pas avant?... Pourquoi?...

—Parce qu'il nous faut d'abord tenter une fausse attaque sur cet ouvrage de droite, le Bischofsberg...

—Bon! et après la fausse attaque?

—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur le maréchal.

—De quel côté?...

—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le Hagelsberg.

—Va pour le Hagelsberg!... Qu'on se batte à droite ou à gauche, cela m'est égal à moi, pourvu qu'on se batte!

—On se battra, monsieur le maréchal, vous pouvez en être certain! dit avec sa ferme placidité le général Chasseloup.

—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi se battrait-on de ce côté, plutôt qu'à droite?

—Voici pourquoi. Contrairement à l'opinion de mon collègue le général Kirgener, j'ai choisi l'ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il est étroit et ne peut permettre à l'assiégé de déployer ses troupes. Les sorties ne pourront donc se faire qu'en colonnes profondes... Il se trouve susceptible d'être battu de revers par nos positions... On y arrive par un terrain qui monte insensiblement. Au contraire, le Bischofsberg est protégé par un ravin très creux.

—Mais, général, ce ravin servirait à abriter mes soldats... ils avanceraient à couvert... Pourquoi ne choisissez-vous pas ce côté? On se jetterait sous les murs de Dantzig sans courir de grands risques? demanda Lefebvre, qui ne voyait jamais que le moment de l'assaut final.

Le général Chasseloup lui répondit aussitôt:

—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin, comment voulez-vous que nous pratiquions nos cheminements?

Lefebvre demeura bouche béante.

—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?...

L'ingénieur alors se mit à faire au maréchal un cours abrégé de l'art de prendre les places.

Il n'était pas extraordinaire que le maréchal fût, dans cette partie de l'art militaire, fort peu compétent.

La plupart des généraux de l'Empire étaient aussi ignorants que lui.

Depuis Vauban, il n'y avait pas eu en Europe de siège régulier. Sauf Mantoue, la plupart des places investies s'étaient rendues avant l'issue des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d'Acre, défendue par Ahmed le Boucher et par sir Sidney, ne pouvait figurer parmi les sièges réguliers, l'armée d'Egypte n'ayant pas eu à sa disposition de matériel de siège complet.

Le général Chasseloup fit connaître au maréchal les difficultés réelles de la grande tâche que lui avait assignée Napoléon. Il ne s'agissait plus de lancer des compagnies de grenadiers ou de voltigeurs intrépides à l'assaut et d'emporter un bastion dans un élan terrible. C'était la guerre souterraine qu'on devait pratiquer, en renonçant au combat au grand soleil. Les armes savantes avaient le pas sur les casse-cous.

Par des tranchées, dont les déblais protégeaient les travailleurs, on s'approcherait de plus en plus des murailles. Une première tranchée, dite parallèle, étant creusée, la nuit, afin d'échapper autant que possible au feu des défenseurs, on cheminerait par une autre tranchée en zig-zag jusqu'à une certaine distance, où l'on creuserait une seconde parallèle.

Par les chemins couverts ainsi l'on arriverait jusque sous les remparts. Chaque tranchée serait armée de canons dont le feu continu empêcherait les assiégés de fournir un feu trop meurtrier.

—Et quand on sera parvenu au pied des remparts, que fera-t-on? demanda Lefebvre vivement intéressé.

—Alors, monsieur le maréchal, une brèche suffisante sera pratiquée dans la muraille par les canons du général Kirgener... les déblais combleront le fossé de Dantzig... et à ce moment-là, mais à ce moment suprême seulement, vos soldats feront le reste...

—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans cette sacrée muraille?... Eh bien! faites-moi ce trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que je passerai!...

Les deux généraux s'inclinèrent et apprirent alors au maréchal que, dans la nuit précédente, on avait réussi à établir une première parallèle à la distance de 200 toises du Hagelsberg; un épaulement en terre protégeait les travailleurs. On n'avait plus qu'à cheminer, en repoussant les sorties et en se garant des mines et des contremines que la garnison de Dantzig ne manquerait pas d'opposer aux efforts de l'assiégeant.

—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en les congédiant gracieusement, de tout ce que vous m'avez appris... Vous savez, moi, mon métier n'est pas de cheminer... Je n'ai jamais fait la guerre chez les taupes... C'est égal! je vois que vous tâchez de me fabriquer un trou pour que j'entre... je vous remercie, et je parlerai à l'Empereur, dans mon prochain rapport, de vos travaux et de vos cheminements...

La porte de la tente fut soulevée, et Henriot, en tenue de commandant de chasseurs, parut, très visiblement ému.

—Qu'y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig avec ton escadron?... demanda Lefebvre toujours un peu ironique quand il s'agissait de parler de la cavalerie.

—Non, monsieur le maréchal... c'est une nouvelle... deux nouvelles... dont l'une est pour l'armée, l'autre pour vous...

—D'abord ce qui concerne l'armée? dit impérativement le maréchal.

—Le 44e de ligne, détaché du corps du maréchal Augereau, parti de la Vistule, et le 19e de ligne, venant de France, arrivent avec un convoi d'artillerie...

—Bravo! ce sont les renforts que j'attendais! s'écria Lefebvre enthousiasmé. L'Empereur a tenu parole! Messieurs, avec ces braves du 44e et du 19e, des lapins, je les connais, nous entrerons avant un mois dans cette garce de ville... L'autre nouvelle, Henriot, celle qui me concerne, dis-tu?

—Madame la maréchale vient d'arriver au camp!...

Lefebvre laissa échapper un juron sonore.

—Nom d'une bombe! s'écria-t-il surpris, qu'est-ce qu'elle vient f... ici, la maréchale?... Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à Paris?... Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes avec tous les freluquets dorés qu'il fréquente. Comme si nous avions besoin de femmes devant Dantzig... avec de la neige partout, et ces cheminements, ces parallèles, ces tranchées et tout le tonnerre de Dieu d'un siège qui n'en finit pas!

Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une expression de joie et de bonhomie qui éclaira sa physionomie martiale, il ajouta:

—Ça me fera un rude plaisir tout de même de la revoir, ma Catherine!... Henriot, allons l'embrasser... et vous, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous pour me faire le trou le plus tôt possible... la maréchale sera si contente de me voir prendre Dantzig!...

XI

LE SECRET DE JOSÉPHINE

L'entrevue des deux époux fut affectueuse et simple.

La première effusion passée, Lefebvre dit:

—Ah! ça, qu'est-ce qui t'amène ici?

—Un secret d'Etat! répondit la maréchale.

—Ah! bah! conte-moi cela.

—C'est l'Impératrice qui m'envoie...

—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?

—Non... elle désire connaître les sentiments de l'Empereur à son égard...

—L'Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu'elle lui en ait fait voir de grises dans les temps... à présent qu'elle a passé la première et même la seconde jeunesse, il est probable qu'elle a moins de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu'aujourd'hui elle aime notre Empereur!...

—Elle l'adore...

—Il est bien temps!... C'était autrefois, quand il était général à l'armée d'Italie, qu'elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là... Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu'à se faire courtiser à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants... Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles, l'adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu'il aimait sa femme alors, notre général, c'était du délire, de la folie!...

—J'ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l'attente de sa femme qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne pouvait vivre sans elle...

—Oui, tout cela a duré jusqu'au retour d'Egypte... là Bonaparte apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!... il m'a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine qu'il portait toujours sur lui et qui, par accident, s'était brisée: «Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu, je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m'apportes, ce secret que tu viens m'apprendre?...

—Non!... je crois l'Empereur toujours attaché à Joséphine... il l'a épousée une seconde fois devant l'Eglise... il l'a sacrée à Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l'idée de divorcer... Joséphine cependant a des craintes...

—Est-ce que sa conduite donnerait à l'Empereur de nouveaux sujets de plainte?...

—Oh! non!... l'Impératrice a trente-sept ans... elle est d'un pays où l'on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère à seize ans!... c'est une femme âgée... elle est à l'abri du soupçon maintenant, mais non d'un reproche...

—Qu'est-ce que l'Empereur peut donc lui reprocher?

—Sa stérilité!... Pour elle, c'est plus terrible qu'une faute découverte cette impuissance d'être mère...

—Oui, dit Lefebvre pensif, l'Empereur souffre cruellement d'être privé d'héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s'écrouler sous lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe, mais l'avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un enfant!...

—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il faut que l'Empereur se résigne à n'avoir pas d'héritier direct... Son frère Joseph lui succédera...

—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille... il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d'être héritier désigné... Non, femme! je crois que Napoléon, faute d'enfants de Joséphine et de lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec son enfant...

—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d'Hortense... Tu veux parler de cet enfant pour succéder à Napoléon un jour?

—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l'Empereur a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c'était sa préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé...

—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l'empereur l'a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse... et qu'il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!...

—Ah! mon Dieu!... que m'apprends-tu là!... l'Empereur sera désolé... il aimait beaucoup l'enfant d'Hortense...

—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le connais, notre Empereur: l'affection, les doux sentiments, les élans du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c'est ce qui me tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété.

—Il te recevra mal... il te bousculera...

—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon homme, que je n'ai pas ma langue dans ma poche... on ne m'appelle pas pour rien la Sans-Gêne...