Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale
Part 5
—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien! lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans cette campagne qui ne fait que commencer...
Lefebvre s'approcha:
—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un vrai soldat...
—Ton élève, Lefebvre?...
—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le jeune officier.
Henriot rougit, hésita, balbutia...
—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement Lefebvre.
—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau lieutenant.
—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre.
—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet, de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie?
—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit modestement Henriot.
Lefebvre intervint de nouveau:
—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne... il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain...
—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...
—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé...
Le jeune homme s'enhardit.
—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!...
—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez, lieutenant!
—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes, nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes: En avant!...
—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce récit.
—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était prisonnière avec son matériel...
—Combien d'hommes?
—Six mille environ!...
—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite, capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant... Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade... Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir, commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la Grande-Armée, le récit de cette belle action!...
Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.
Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des soldats rencontrés.
—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du roi, où logeait l'Empereur.
—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre, répondit Lefebvre.
—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...
—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot, te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...
Henriot rougit.
—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous avons dormi dans la voiture du régiment...
—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier du coin de l'œil.
Henriot répondit aussitôt:
—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...
—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!... Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur, ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants; à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu la raison... il a fallu nous séparer d'Alice...
—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de moi-même au tombeau!...
—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route.
—Quelle intention aviez-vous donc?
—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand elle saura cela... Enfin! Alice est ici...
—A Berlin!...
—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès d'elle comme lectrice...
—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh! quel bonheur!
—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre, avec prière de t'amener...
—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...
—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard pour refuser...
—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!
—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre heures!
—Et je vais revoir Alice!
—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre, mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici, en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène...
—Où ça, monsieur le maréchal?
—A Dantzig, parbleu!
—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on dit...
—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un joli cadeau!
—Un cadeau?...
—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y entrer!...
—Nous y entrerons!...
—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie! ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.
—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes! répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.
—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à cheval!
—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme. Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme!
—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien attendre que tu sois colonel...
—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous avez épousé la maréchale...
—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup plus tard...
—Quand cela?
—Quand nous aurons pris Dantzig...
—Prenons-la tout de suite!
—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...
Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de Hatzfeld.
IX
LA PAROLE D'UN PRUSSIEN
La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus grande affabilité.
Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était partout chez lui, en Europe.
Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.
Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur, à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement. Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans le lit conquis.
Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements de leur enfance aventureuse.
Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de son nouveau grade.
Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de l'armée prussienne.
Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme élégant.
Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois, réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire, Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter dans le monde.
—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme... Soyez dignes, imposants, distingués!...
Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!...
Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu, l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait pourchassés au 13 Vendémiaire.
En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France, intitulé: _L'Art du savoir-vivre_, et, la nuit, sous la tente entre deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend sa théorie.
Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint, s'observa, s'étudia.
Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui commises.
En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia jusqu'à dire à voix assez haute:
—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de près sa connaissance!...
Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées, essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant, restant debout devant les convives, il dit:
—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...
L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.
Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.
—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il.
Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme:
—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée prussienne!
Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La Grande-Armée ne prêtait pas à rire.
Le dîner se termina froidement.
Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure, laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice.
—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à Lasalle pour l'avertir que je t'enlève...
—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice avant de partir pour...
—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son oreille: tiens ta langue, nom de nom!...
Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus réservé.
Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas échappé au prince.
Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne.
Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.
C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes, de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la victoire.
Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.
S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement. Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage. L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix, il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan nouveau qu'avait conçu l'Empereur.
Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.
—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance et d'espoir zigzagua sur ses lèvres.
M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une amabilité grande.
Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à Henriot et lui dit:
—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt? ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.
Henriot eut un mouvement d'hésitation.
—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement.
—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans insister.
Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.
Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien Henriot tenait de place dans son cœur.
Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant: «Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le bourgmestre lui dit:
—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également... vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne savez même pas où il va!...
—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt.
Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient plongé la jeune fille.
Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot, chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.
Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.
Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.
Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.
Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.
Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la jeune fille lui demanda timidement:
—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me cachez-vous le but de ce départ?...
Henriot regarda Alice avec une attention profonde.
—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...
—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de vous questionner?... pardonnez-moi!...
—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?... quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.
—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.
—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur... Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il ne sait rien... A bientôt!...
Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.
Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la brusque apparition d'Henriot.
—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre... l'Empereur doit être prévenu!
Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.
Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait d'apprendre.