Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 3

Chapter 33,798 wordsPublic domain

—Mes amis, je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi, reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire... sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître...

Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de l'armée façonnée à l'obéissance passive.

—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat. J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération. J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna... J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le général...

A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar.

Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut, essoufflé:

—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant.

—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major.

—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici, vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons...

Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés:

—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la République!

—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes.

Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à un.

Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il dit:

—Après vous, mon général...

—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire en perdition... je dois rester le dernier...

Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle.

Au moment de descendre, il releva la tête:

—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache, pour le procès-verbal de cette séance?

—Très juste, répondit Léonidas.

Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit ce simple nom:

—Général Malet!...

Puis il laissa retomber la trappe.

Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar, qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute de Russie, le 22 octobre 1812.

V

GLOIRE D'AUTREFOIS

La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu.

La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient, en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans _Athalie_. La chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale.

Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la présidence du roi Frédéric-Guillaume.

Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf, les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant deux jours.

Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des hasards heureux survenus.

Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès le début de la campagne.

Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord, et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas d'entrer en ligne avant deux ou trois mois.

De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient des destinées de la France.

La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations, accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait:

—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!...

Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait les sentiments de toute la nation fanatisée.

La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était exigée au 8 octobre.

Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur.

—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu d'être en France, nous serons en Saxe!

Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante:

«Soldats,

«L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.

»Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze ans...»

Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers coups de sabre.

Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea en personne et décida de cette première victoire.

Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.

La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar.

Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la Saale.

A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince de Hohenlohe, avait son quartier général.

Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.

Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour livrer un passage au canon.

Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu les premières pièces hissées.

Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers.

La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles, protégeait le sommeil du grand soldat.

Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine. Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges d'Austerlitz!...

Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut donné à Lannes.

Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.

A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment.

A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le 3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf dangereusement blessé.

Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne. La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à Weimar les fuyards.

Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala Napoléon: Il doit partager sa gloire.

Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.

Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.

Le numéro du régiment le frappa.

—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des hommes de cet invincible régiment!

Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo.

Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées, jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.

Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant monter la garde.

Sous son bras, le géant tenait une longue canne.

Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange factionnaire:

—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.

Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un général, répondit:

—Sire, j'attends du renfort!

—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes grenadiers... Tu te nommes La Violette?

—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre Majesté l'a ordonné...

—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels renforts parlais-tu?

—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.

—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.

—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la grange... J'ai fermé la porte et j'attends...

—Tu as fait des prisonniers, toi?

—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient, je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est passé, sire!

Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait. Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci, réclamant la vie sauve...

Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La Violette.

—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...

Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment.

La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût bigrement content pour pincer si fort...

—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...

Et l'Empereur élevant la voix, dit:

—Rapp, venez près de moi!

Rapp avança son cheval.

Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout abasourdi, lui dit:

—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur Iéna!

Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ de bataille.

La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif, la croix scintillant sur sa poitrine.

Il murmura d'un air profondément troublé:

—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc! Pourtant l'Empereur l'a dit...

Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:

—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me faire casser la gueule pour lui!...

Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de bataille pour rejoindre son régiment, en criant:

—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...

VI

LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE

Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir aussitôt le maréchal Lefebvre.

Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille.

—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.»

Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument illisibles, même pour lui.

La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval, à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le suivre, dans ses fiévreuses improvisations.

Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une coulée de fonte du creuset.

Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en abrégé.

—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la dictée.

Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:

—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers coups.»

Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un souverain ennemi.

Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases.

Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la maladie?

Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de son secrétaire:

—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari, qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait la paix et le bien de ses peuples...»

De nouveau, Napoléon fit une pause...

Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...

Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter.

Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main vigoureusement:

—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés cette fois... Hein! qu'en dis-tu?

—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours!

—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...

—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa franche nature devinait la trahison.

—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!...

—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...

—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...

—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...

—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...

—C'est vrai... mais l'épée?...

—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand je dictais cette note relative à la reine de Prusse...

—Oui, sire; est-ce que je puis parler...

—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie; je t'écoute, Lefebvre!...

—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.

—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les rues d'Auerstaedt!...

—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...

—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon. Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin...

—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité, qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.

—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine, de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle le bel empereur Alexandre...

—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?

—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre... Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit, en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes! femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains! Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à cette reine téméraire et frivole!...

Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui commanda: