Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 21

Chapter 213,704 wordsPublic domain

—A peu près... et quand j'aurai fait tout ce bruit, qu'est-ce qui se passera?...

—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne ne pénètre chez l'Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l'empereur d'Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur d'Autriche... c'est entendu?...

—Je ne saisis pas très bien... si tu m'expliquais?...

—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes, dans une circonstance pareille... va et fais vite!...

Et comme Lefebvre s'éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa femme, elle lui répéta:

—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur d'Autriche...

Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu'un à qui demander conseil.

Elle ne vit que des officiers d'ordonnance et des aides de camp auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier qu'ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les intéresser au sort de ce malheureux.

A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de l'Empereur, s'informant si le duc de Rovigo n'était pas arrivé.

—Que fait donc le ministre de la police? comment n'est-il pas déjà accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!...

—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique.

—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.

—C'est bien possible... histoire d'être renseigné sur ce qui se fait chez mon successeur! redit la même petite voix pointue.

—Ah! monsieur Fouché! c'est le ciel qui vous envoie! s'écria Catherine, courant à lui.

—Assez de gens me supposent damné, pour qu'une fois par hasard je paraisse descendre des régions célestes! répondit l'ancien ministre de la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il de sa voix qui sonnait faux.

—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service...

—Et lequel?... Vous savez que j'ai toujours eu une grande amitié pour vous... nous sommes d'anciennes connaissances!... vous m'avez connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue blanchisseuse... et vous voilà duchesse...

—Et, comme on vous l'avait prédit, vous avez été ministre de la police....

—Je l'ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie blafarde... mais de quoi s'agit-il, chère duchesse?...

—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg...

—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller...

—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je compte sur vous pour m'aider à le sauver...

—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg est un Autrichien... un ennemi déclaré de l'Empereur... il n'est ni mon ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m'occuperais de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les bras des mamelucks en cherchant ceux d'une jolie femme!

—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...

—Pourquoi m'attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j'ai un intérêt quelconque à m'occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir d'habileté!... J'avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m'occuper de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide de tomber dans la nasse, m'ôte tout espèce de goût pour son aventure.

L'arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire écuyer et qu'il se promettait selon les circonstances, de livrer à l'Empereur ou de faire échapper.

Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C'était bien la peine d'avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si grand soin, pour qu'il se fît happer au collet par Roustan.

Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l'édifice écroulé?

—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse, demanda-t-il d'une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de Neipperg?...

—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la police?...

—Oh! pour le bien de l'Etat et la sécurité de l'Empereur, voilà tout! fit-il modestement.

—Voici l'occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...

—Ce serait plutôt m'exposer à être exilé par Sa Majesté!...

—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n'y a pas la moindre intrigue entre l'Impératrice et M. de Neipperg...

—Oh! pas la moindre intrigue!...

—En douteriez-vous?...

—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence...

—Pas lui, tout seul?

—Qui donc avec lui?

—Mais, l'Impératrice!

—C'est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se passera-t-il?

—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à ajourner l'exécution... à renvoyer Savary... si l'Impératrice a le temps d'intervenir..., notre condamné est sauvé...

—Et alors?

—L'Impératrice, sachant que c'est grâce à vous qu'un sursis a été obtenu et que l'exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste auprès de l'Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre habileté, proteste contre l'injustice dont vous êtes l'objet et obtient facilement de son auguste époux qu'on vous rende les fonctions que vous remplissez si bien...

—Ma foi! vous m'avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu'il en avait l'habitude dans les moments de délibération intime... C'est parfaitement raisonné... et je vais essayer d'enlever ce pauvre M. de Neipperg à Savary...

—Qu'allez-vous faire?...

—Il faut que je voie l'Empereur sur-le-champ.

A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau s'informait du duc de Rovigo. L'Empereur le réclamait avec insistance.

—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant, fit Fouché s'avançant d'un air aimable vers le très influent valet de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa disposition...

Constant, qui avait des obligations envers l'ancien policier, s'inclina d'un air entendu, indiquant qu'il transmettrait la demande d'audience.

—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à l'Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec conviction.

—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale.

—Je représenterai à Sa Majesté qu'il est impossible qu'elle livre au peloton d'exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement l'Impératrice... irriter la cour d'Autriche et justifier en même temps toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.

—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le palais?...

—Une conspiration...

—Il faudrait qu'il y en eût une...

—Ce n'est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours deux ou trois en réserve... J'ai conservé les éléments de deux fort jolis complots, l'un avec les républicains... Lahorie, Malet, les Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde...

—Mais une conspiration, c'est grave!... si l'on allait trouver des preuves?...

—Puisqu'il n'y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son sourire sceptique, ce serait assez curieux qu'il y en eût une et qu'on découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps, et puis, nous n'avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...

—Sa Majesté a répondu qu'elle recevrait M. le duc d'Otrante, mais seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo...

Fouché fit une grimace.

—Sa Majesté n'a dit que cela?...

—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc d'Otrante... c'est encore quelque sotte histoire de conspiration qu'il veut me conter... qu'il me laisse d'abord en finir avec M. de Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici M. de Rovigo... je vais l'annoncer...

Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri.

—Eh bien? Qu'y a-t-il? Savez-vous pourquoi l'Empereur me fait appeler au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c'est à vous que je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l'esprit de Sa Majesté l'idée d'une conspiration, d'un complot militaire!

—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus indifférent. Il s'agit de M. de Neipperg, vous savez, l'ancien écuyer.

—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte. Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que lui aux environs de Vienne.

—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l'Empereur, il sera content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements.

—Oh! il n'y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!...

Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre de l'Empereur.

—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la maréchale... il faut chercher autre chose...

—Oui, cherchons... cherchons vite!...

—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n'est pas très bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire...

Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de l'Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la plume lui était lourde et l'orthographe légère, deux lignes dans lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter par la fenêtre qu'il ouvrirait doucement, tandis que l'on essaierait de détourner l'attention de ses gardiens.

—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez que c'est pour qu'il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne lui refusera pas cette grâce...

La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l'avis d'évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission.

M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides. Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg.

—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec satisfaction, il faut que j'aille poster des hommes à moi, au bas de la fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale, essayez d'attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée entr'ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire croire qu'il dort... A tout à l'heure, et bon espoir!...

Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement.

La maréchale, s'enhardissant, dit à haute voix:

—M. de Brigode, auriez-vous l'obligeance de demander à l'Empereur si je puis me retirer ou si je dois attendre qu'il me fasse appeler?...

—L'Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de Napoléon, derrière elle.

—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante.

L'Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S'il allait faire hâter l'exécution? Savary l'accompagnait: le prisonnier aurait-il le temps de fuir?...

Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient.

—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary, tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d'habitude..... allez!...

—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit le duc de Rovigo en s'inclinant, et dans trois heures, au lever du soleil, le condamné sera couché dedans, rien n'indiquera l'emplacement où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!...

Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout fier d'avoir bien compris les instructions de l'Empereur, certain d'être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini.

—A nous deux!... dit l'Empereur sèchement en regardant Catherine avec des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu'on fasse venir madame de Montebello et qu'on nous laisse seuls...

La dame d'honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains.

Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle.

Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre. Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers l'appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale. Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s'égarer les soupçons de ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose.

Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir, Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse fût-elle à entendre.

Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.

Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il eût souffert de la révélation!

Mais il lui semblait que l'incertitude était la pire torture.

Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter l'angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!» Dans son cerveau si puissant, et pour l'instant si troublé, si annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de concevoir qu'il possédait et son génie imaginatif, allant toujours au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis, avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis, tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec tous les rois de l'Europe, les Français irrités de cette coalition nouvelle issue d'une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui le poignait, ce qui l'abattait, ce qui le faisait, lui, le grand homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c'était l'atroce vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible? Comment! Marie-Louise avait pu s'abandonner? Il lui faudrait donc la repousser, la maudire, vivre loin d'elle, renoncer à la joie de son corps, à l'ivresse des nuits passées auprès d'elle!... Comment pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair s'était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient faire cesser le supplice qu'il endurait, ou du moins le changer, le préciser... C'était le doute affreux qu'il voulait d'abord faire cesser... Et, avec l'opiniâtre ténacité d'un inquisiteur d'Espagne cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre, fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu'au plus profond de leur conscience, fouillant de l'œil et de la pensée leur être tout entier.

Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie vive qui saignait.

Sa voix s'adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement immobile.

—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis l'objet d'une illusion en ce qui concerne la présence de M. de Neipperg, ici, la nuit? dit-il d'un ton moins irrité... Vous croyez vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu'elle affirme qu'il ne s'agissait que d'une lettre confidentielle à remettre à M. de Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?

—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la vérité, dit avec énergie la maréchale.

—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent douloureux.

—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l'affirmation de madame de Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.

—Dites ce moyen!

—S. M. l'Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe dans le palais...

—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.

—Eh bien! sire, faites comme si vous n'aviez rien découvert... laissez madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez bien alors si l'on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même.

—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais sur-le-champ tenter l'expérience que vous m'indiquez. Seulement, ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas un geste qui puisse avertir l'Impératrice... Allez!... je vous surveille!...

Sur l'ordre de l'Empereur, la dame d'honneur se dirigea vers la chambre de l'Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les membres agités d'un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix de Lefebvre s'adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à l'Empereur.

Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la main crispée, serrant le bras d'un fauteuil, écoutant, observant, la tête penchée et les yeux brillant d'une flamme mauvaise...

Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de Marie-Louise et, laissant, selon l'ordre de l'Empereur, la porte ouverte, elle dit très distinctement:

—Madame, c'est M. de Neipperg qui m'envoie chercher la réponse que vous devez lui donner... Il est dans l'antichambre... Il attend... que dois-je répondre de votre part?...

L'Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit, une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant:

—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et laissez-moi, car je tombe de sommeil!...

La dame d'honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main.

Celui-ci s'en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut...

La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété, observaient le visage de l'Empereur pendant cette lecture.

Elles virent sa physionomie s'éclaircir au fur et à mesure qu'il parcourait l'écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et, serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d'un mouvement passionné.

—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m'aime!...

Puis, s'adressant aux deux femmes:

—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l'Impératrice n'est pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus... Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de faire choix à l'avenir d'un autre messager, la présence à ma cour du personnage qu'il a désigné ayant fourni matière aux commérages des gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un accent sincère de joie et, s'approchant de Catherine, il lui pinça l'oreille avec vigueur.

C'était sa pince des heures de triomphe.

—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine, se dégageant et se frottant l'oreille, j'espère que vous allez contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...

—Qu'il parte sur-le-champ, et qu'il suive le conseil de l'Impératrice..., qu'on ne le voie plus à ma Cour, qu'il évite de venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je n'ai jamais cru un seul instant qu'il fût coupable... qu'il y eût la moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de Neipperg, vous allez voir!

Et l'Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:

—Prenez l'épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et rendez-la-lui... en l'invitant toutefois à en faire un meilleur usage...

—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan.

—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage... M. de Neipperg est libre!...

—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan.

C'était Savary qui venait d'entrer, accompagné d'aides de camp et d'officiers de service.

—Comment mort? Vous l'avez déjà fusillé? dit l'Empereur avec accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le point du jour.

—Sire, répondit Savary, c'était mon intention. Mais M. de Neipperg s'était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents avaient été postés là. Ils l'ont cueilli. Ils l'ont mis en voiture et conduit au peloton d'exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M. le duc d'Otrante, qui se trouvait là...

—Oh! par hasard! dit Fouché, s'avançant, sa tabatière à la main.

—M. le duc d'Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se sont passées comme j'ai l'honneur de les lui rapporter.

—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l'Empereur; puisque M. de Neipperg s'évadait, il fallait le laisser courir... n'est-ce pas votre avis, Fouché?

—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j'avais eu l'honneur d'être encore ministre de la police, j'aurais deviné que quelque malentendu pouvait exister... il fallait prévoir que l'Empereur se raviserait, et mieux informé, ferait grâce...

—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir administrer!

—Il fallait, continua Fouché, profitant de l'approbation impériale, donner aux agents l'ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à la forêt où l'attendait le peloton... voici ce que j'aurais fait si j'avais eu l'honneur d'être ministre de la police!

—C'est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon.

—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j'ai fait comme si je l'étais...

—Comment cela?