Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale
Part 20
—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...
—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit...
—Et que lui avez-vous répondu?
—Moi?... je lui ai ri au nez!...
L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.
—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait?
—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!...
—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre Empereur, votre maître!...
—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer... Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette bataille, vous la perdrez!...
—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...
—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre... les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté outrageaient l'armée!...
Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.
—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée?
—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.
—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!
—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être égalée mais n'a pas été surpassée.
—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?
—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre.
—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et intéressé.
—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen.
—Une citation, vous!... c'est étonnant!
—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le monde était des héros.
—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant. Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?...
—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure...
—Vous avez été blessée?...
—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...
—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement qui convient à ce joli bras...
Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un Autrichien avait laissé sa cicatrice.
Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:
—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...
—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit, excité, ravi.
Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:
—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire, que j'avais la peau satinée...
—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de Catherine...
—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue du Mail... où vous logiez alors...
—C'est exact!... au deuxième étage...
—Non!... au troisième...
—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce que lui apprenait la duchesse de Dantzig.
—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!... Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus penser, sire!...
Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique.
Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:
—Vous étiez donc alors...?
—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore reproché vos sœurs...
—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais blanchisseuse!...
—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...
—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon, moitié riant, moitié fâché.
—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...
—Vous êtes folle!
—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur.
Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:
—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où, reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!... voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine d'artillerie...»
Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:
—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu, dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne, vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté... L'Empereur ne l'oubliera plus!...
Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour se rappeler les moindres événements de cette époque.
—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers, sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée?
—Catherine... Catherine Upscher.
L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un sobriquet...
—Si... On me nommait la _Sans-Gêne_!
—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables... C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi, parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois combien, madame Sans-Gêne?
Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.
—Trois napoléons, sire!
La maréchale tendit la main.
—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée, en livres, sous et deniers.
—Il y a du raccommodage, sire...
—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!...
—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...
—Allons, soit!... je vais m'exécuter...
Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.
—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...
—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...
—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais vous donner Roustan pour vous accompagner...
—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit, s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.
—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que l'on vous escorte avec un flambeau...
Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria:
—Roustan!
Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut.
—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements. C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau.
Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du cabinet impérial donnant sur une grande galerie.
Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:
—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se dirige vers l'appartement de l'Impératrice...
XIV
LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON
Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux appartements de Marie-Louise.
Un habit blanc!... avait dit le mameluck...
Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien, s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi l'Impératrice de ses assiduités?
Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon.
Mais il réfléchit et se dit:
—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort... Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil... pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!...
Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à accourir au premier appel.
Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.
Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de discerner la porte donnant sur la galerie.
L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui prit la main, la serra avec force en murmurant:
—Taisez-vous!...
Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à s'échapper de ses lèvres.
Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé par Roustan.
—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur... il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?...
Elle cherchait et ne trouvait rien.
Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des événements.
Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui, s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un royaliste.
Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement soyeux se produisit.
La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.
Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...
—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame d'honneur de Marie-Louise.
Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri, un mouvement qui prévînt...
La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu tous ses soupçons...
Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.
Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice...
Alors, n'y tenant plus, il s'élança...
Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre un homme qui lui dit:
—Puis-je passer, duchesse?...
Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet, en criant:
—Roustan!...
Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.
—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant l'homme qu'il tenait.
Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège s'efforçait de garder une contenance digne.
Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur.
Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de révéler sa présence.
Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée.
—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens seulement quand je t'appellerai...
Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.
—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.
—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici? Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se maîtriser.
Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement:
—Sire, j'ai en effet quitté Vienne.
—Pour quel motif?
—Sur l'ordre de mon souverain...
—Dans quel but?
—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M. l'Impératrice... ma souveraine aussi.
—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!...
—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer à une heure insolite, je l'avoue...
—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses lettres de créance...
—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine...
—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa chambre!...
—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître...
—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez, monsieur!...
Neipperg tressaillit sous l'insulte.
—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez... dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté!
—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...
Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus, d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de Neipperg, ajouta:
—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes indigne de porter les nobles insignes de votre grade!
Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg...
Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria:
—Ah! malheur à vous!...
Et, aussitôt, il tira son épée...
Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur...
—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet.
En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte, Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait un sifflement particulier...
A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir Neipperg.
La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon.
—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.
Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:
—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de Rémusat!... venez tous!
Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour, qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le cabinet de l'Empereur, accoururent.
—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa personne...
Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.
M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur l'épaule du comte redevenu impassible, en disant:
—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!...
Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:
—Où dois-je conduire le prisonnier?
D'une voix brève, l'Empereur répondit:
—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point du jour, j'entends que tout soit fini.
Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les spectateurs de cette scène tragique.
XV
LA DETTE DE LA CANTINIÈRE
La maréchale était demeurée accablée en entendant l'arrêt terrible prononcé par Napoléon.
Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg.
Songer à intercéder pour lui auprès de l'Empereur était folie. Neipperg était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l'outrage fait au mari.
Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut.
Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par la nouvelle de l'arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un aide de camp.
—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...
—Tout, hélas!... le malheureux s'est perdu lui-même...
—As-tu un moyen pour apitoyer l'Empereur, pour obtenir sa grâce?...
—Aucun. L'Empereur m'a fait appeler... en ma qualité de maréchal du palais intérimaire, c'est à moi que revient la triste mission de présider la cour martiale qui va juger cet infortuné...
—Et tu obéiras?
—Est-ce qu'on désobéit à l'Empereur!...
—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m'a sauvé la vie autrefois à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui, je ne serais pas là...
—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d'une voix sombre, et puis tu l'avais empêché d'être tué aussi, le matin du Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien faire pour lui... mon devoir m'oblige!... Oh! il y a des moments où c'est pénible le devoir et où l'on se demande si vraiment c'est vrai et c'est juste la discipline, l'obéissance... Enfin! j'exécuterai l'ordre de l'Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette besogne-là!...
—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n'ai ni devoirs à remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j'ai pitié de ce malheureux!... Tu as parlé d'une dette, Lefebvre! C'est la cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l'acquitter... Laisse-moi faire.
—Que veux-tu tenter?...
—L'impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer auprès de l'Impératrice?
—A présent?... personne!... Les ordres sont formels...
—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe...
—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m'assurer que les sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis m'approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté...
—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une planche de salut... Lefebvre, tu vas m'aider?
—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit comme celle-ci, j'ai besoin qu'on m'explique les choses...
—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible de la chambre où l'Impératrice repose.
—Ça, c'est facile.
—Tu feras du bruit de façon à l'éveiller. Tu tâcheras qu'elle reconnaisse ta voix. La présence d'un maréchal à sa porte, la nuit, la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout cet émoi. Elle s'inquiétera en ne voyant plus auprès d'elle sa dame d'honneur... Tu comprends?