Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 2

Chapter 23,569 wordsPublic domain

La guerre éclata soudainement. La victoire d'Austerlitz aurait dû décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait attaquer le colosse occidental, c'était au moment où elle aurait eu pour alliées l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suisse, les Deux-Siciles, qu'elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie dans sa provocation.

Sa témérité fut l'œuvre du plus funeste chauvinisme et de l'illusion la plus dangereuse.

Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d'école, Fichte en tête, allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France!

Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des choses, donné l'exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés, invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et l'on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach sous les murs de Paris.

Les Prussiens oubliaient qu'ils avaient un pays de plaines, où Napoléon, dont la tactique ordinaire était l'offensive, pourrait facilement pénétrer. En outre, l'armée française se trouvait à moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens imparfaitement organisés.

Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu'il s'agissait d'une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette nation, qui, d'ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées, obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante, levée en masse et décidée à disputer son sol à l'étranger. Vaincue en 1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse perdit les batailles et conserva l'honneur.

Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l'Impératrice, elle vit toute la cour en émoi.

La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se demandait avec anxiété ce que l'empereur allait décider pour le départ.

On entourait l'Impératrice, on cherchait à apprendre d'elle les intentions de Napoléon.

—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s'efforçant de dissimuler sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m'a prévenue seulement que j'aie à faire mes préparatifs... je l'accompagne jusqu'à Mayence...

—Lefebvre me l'a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats... Ah! Majesté, on s'encroûtonne, on se rouille dans les palais!... Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c'est pour demain... pour ce soir?...

—Qui peut le dire? fit l'Impératrice, en hochant la tête. Vous savez bien comment agit l'Empereur... Il dispose tout rapidement, secrètement, d'avance, comme s'il devait partir chaque jour... Personne ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui fait qu'il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre en route. Il m'a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en voiture, voilà tout!...

—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale, et ce n'est pas pour si peu qu'on se démontera... Je voulais savoir seulement si Votre Majesté avait vu l'Empereur ce matin et si son humeur était bonne...

—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur?

—Oui, madame, j'ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars, allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre.

—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre protégé que je le prends dans mon service d'honneur...

—Merci, madame, mais c'est au combat, et non dans les antichambres, qu'Henriot veut gagner ses grades... il n'est pas pour rien le filleul de Lefebvre!

—Eh bien! qu'il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions de se faire tuer, s'il en a si grande envie!...

—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l'Empereur!...

Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour, à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l'entourage de Joséphine. Chacun courut aux fenêtres.

Dans la cour, l'Empereur passait en revue les grenadiers de la garde.

Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult. Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros.

Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude, l'Empereur s'approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit, qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement:

—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il.

—La Violette, sire! répondit le géant d'une voix flûtée.

—Et tu as servi?

—Partout, sire!

—Bien! dit l'Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes. Connais-tu Berlin?

—Non, sire.

—Veux-tu y aller?

—J'irai où mon Empereur voudra que j'aille.

—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi de Prusse.

—On y entrera, sire.

—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon, regardant avec étonnement l'ancien aide cantinier qui avait certainement vu se développer sa taille depuis qu'il était passé tambour-major des grenadiers.

—Sire, j'ai cinq pieds onze pouces.

—Tu es haut comme un peuplier!...

—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir l'expression de son enthousiasme.

Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui dit:

—Il faudra me rappeler à l'occasion, maréchal, ce tambour-major...

Lefebvre s'inclina. L'Empereur continua son inspection; puis sur un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange épique d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent, superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains croisées derrière son ample redingote grise...

Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser reprendre batteries et sonneries, un grand cri s'éleva de cette forêt d'hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron terrible:

—Vive l'Empereur!

Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:

—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir de m'avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s'il le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses légions d'archanges commandés par saint Michel et par saint Georges... Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!

III

LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L'ABBÉ

Au centre de Paris, rue Bourg-l'Abbé, une de ces voies tortueuses, habitées par de nombreux ménages d'ouvriers en chambre, et que la lumière rare et l'humidité persistante rendent moroses, le jour même où l'Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud, on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes, rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu'éclairait un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle, dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d'atelier de menuiserie.

Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont les grandes portes s'ouvraient et se refermaient sans bruit.

Vers huit heures, une dizaine d'hommes se trouvaient réunis dans cette vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant une petite table, éclairée par deux chandelles.

Les assistants s'entretenaient à voix basse; par moments, on se taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns, s'approchant des vantaux de la porte, prêtaient l'oreille.

Une voix s'éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements.

—Citoyens, dit un homme jeune, portant l'uniforme de médecin-major de l'armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des rapports à entendre...

—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un des assistants, qui parut recueillir l'assentiment de tous.

Marcel, l'aide-major de Jemmapes, s'approcha de la table, tapa deux coups légers avec un coupe-papier et dit gravement:

—Philadelphes, la séance est ouverte!

Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques uniformes d'officiers.

Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:

—Philadelphes, je vais faire l'appel nominal...

Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot... Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut... Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume Louvigné... et Marcel...

—Présent! avait répondu chacun des assistants à l'appel de son nom.

Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance du premier jeudi d'août 1806.»

Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d'œil sur les personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d'une cour de la rue Bourg-l'Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par les précautions que l'on avait prises pour s'introduire dans ce local discret.

Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des _Philadelphes_.

Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés s'appelaient de noms empruntés à l'antiquité, Caton, Spartacus, Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le renversement du pouvoir consulaire d'abord, puis de l'empire.

La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais les émigrés, les royalistes et les agents de l'Angleterre n'avaient pas tardé à pénétrer dans la société.

Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but, d'assassiner Napoléon.

C'est dans le Jura que s'était d'abord formée l'association sous le titre de l'_Alliance_.

Dans l'armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après avoir glorieusement servi la France et s'être immortalisé par sa belle retraite d'Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus actifs.

Constituée à l'imitation des loges maçonniques, la Société des Philadelphes,—ce nom provenait d'un groupe fondé à Philadelphie aux Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en Russie, en Italie. Elle s'affilia à d'autres groupes, secrets, presque tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères Bleus, etc.

Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours mutuels, les relations d'amitié, l'appui réciproque. L'assassinat de l'empereur n'était révélé, comme objet final de la société secrète, qu'aux principaux initiés.

Car, à l'instar des fils d'Hiram, les Philadelphes avaient trois grades, depuis l'initiation jusqu'à la maîtrise.

Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret. Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement, de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés. Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats restants.

Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef devait toujours être un militaire.

L'emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l'emblème qui devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d'honneur.

Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour que, jusqu'à l'époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le hangar de la rue Bourg-l'Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois n'ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation, dont le réseau s'étendait par tous les régiments de l'empire.

Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C'était un élégant et aimable cavalier. Doué d'un visage gracieux, très galant, très empressé auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du conspirateur et la haine qu'il portait à Napoléon.

Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons assister le lecteur. Un ordre l'avait envoyé rejoindre son régiment à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des troupes en Franconie.

Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d'Or à la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre de France à La Haye, Bonaparte l'avait distingué et l'avait nommé substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le faire assassiner.

Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme.

Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de Vendôme.

Blanchet, ouvrier dessinateur, s'était signalé par sa résistance aux thermidoriens.

Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre du tribunal, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Gindre était médecin, Lemarc administrateur du département du Jura.

Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin, ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire, complétaient le comité supérieur des Philadelphes.

Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et le marquis de Louvigné.

Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte. Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses soins aux blessés. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à accompagner Catherine Lefebvre, lorsqu'il s'était agi de s'aventurer parmi les décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu'il avait été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli, grâce à ses soins.

Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à l'Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et portait le nom d'Aristote.

L'autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au visage traversé d'une balafre et dont toutes les allures dénotaient l'homme d'action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de Surgère avait fui, jusqu'à Coblentz, l'intimité trop pesante.

Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.

Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s'était échappé en Angleterre que par miracle.

Revenu en France après l'amnistie, il avait été mêlé à l'affaire de la machine infernale, et s'était faufilé dans les rangs des Philadelphes, à la faveur de la haine vivace qu'il manifestait en toute occasion contre Napoléon.

Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société républicaine.

Les généreux esprits qui s'étaient lancés dans cette entreprise terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que le renversement de l'Empire et le rétablissement de la République.

Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de Napoléon ne profiterait qu'aux Bourbons et, tout en secondant de son mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie que si les Philadelphes triomphaient, ce n'était pas une République, mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à l'étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son manteau de gloire.

Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna connaissance de la correspondance.

Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour l'Empereur. Partout des ferments d'agitation se produisaient. Les mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette, donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr pour l'indépendance; il ne fallait qu'un événement, un hasard, pour proclamer l'insurrection, qu'un chef comme Washington pour la faire triompher...

Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d'éveiller l'attention des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet de police Dubois, la porte du hangar s'ouvrit et un homme encore jeune, de manières aisées, portant, avec une coquetterie d'ancien régime, les cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la main une canne à pomme d'or.

—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre chef Philopœmen... c'est lui qui peut-être sera le Washington de la France!..... il va vous dire si l'occasion est favorable d'en finir avec le tyran!...

—Elle n'a jamais été si belle! s'écria le nouveau venu, et je dois, camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!...

—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l'unique chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l'Abbé.

IV

LE PLAN DE LÉONIDAS

Léonidas, d'une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité supérieur.

Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon. Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son origine corse, ses allures de condottière; il n'osa pas nier son génie d'organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus quand il n'était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs pamphlets.

Puis il déclara que les temps étaient propices, qu'il fallait enfin abattre le tyran et rendre à la France la liberté.

L'occasion était offerte: il fallait la saisir; on n'avait pas besoin de risquer un attentat qui pouvait échouer.

L'assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu'à défaut d'autre moyen.

Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.

La guerre était ouverte. A la tête d'une armée formidable, Napoléon bientôt s'enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie, du Hanovre, du Brandebourg.

Il pouvait y rester. L'important n'était pas qu'il fût enseveli dans les tourbières de la Prusse, mais qu'à Paris on le crût disparu dans la confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares, longues à parvenir. Avant que l'erreur fût dissipée et la nouvelle démentie, la révolution aurait abouti.

—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l'éveil aux voisins curieux ou aux agents apostés, il n'est pas nécessaire que Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se répande en France: l'Empereur est mort! pour qu'aussitôt, au milieu d'un effarement général, l'empire s'effondre. N'est-ce pas le colosse aux pieds d'argile!

—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de l'éloignement de l'empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais quel parti tirerez-vous du désarroi, de l'anarchie qui, selon vous, doivent en résulter dans l'Etat?

—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme.

Et il continua:

Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur du commandement de l'armée de Paris. Le général Masséna est chargé du commandement en chef des armées engagées devant l'ennemi. La garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général Lafayette en est nommé général en chef.

—Et pour l'intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre.

—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement provisoire...

—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel.

—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau, l'ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement, provisoirement présidé par un militaire.

—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de connaître le vrai chef, l'âme de cette conspiration...

—Ce président sera moi...

—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement s'intitulera républicain?...

—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en regardant avec sévérité le marquis.

L'agent royaliste se tut, craignant d'éveiller les soupçons.

—Nous aurons pour nous le peuple et l'armée, reprit Léonidas. Nous abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de droits réunis!» Nous déclarerons à l'Europe la paix. Pas de guerre! Pas de levées d'hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de leur gloire et des bienfaits de l'alliance avec toutes les nations!... Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!...

On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter.

Marcel, qui faisait un peu l'office de directeur des débats, intervint alors:

—Citoyens, vous avez entendu l'exposé si clair, si lumineux, si pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec l'approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d'avis de l'adopter?

—Oui! oui!... s'écrièrent plusieurs voix.

—Il s'agit maintenant de fixer la date ou le jour de l'exécution.

—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas... il faut que le secret soit absolu... Au dernier moment je vous convoquerai... Acceptez-vous?

—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l'Empereur!... clamèrent les conjurés, dominés par l'énergie et l'accent d'autorité de leur nouveau chef.