Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 19

Chapter 193,669 wordsPublic domain

Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary, depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.

Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome, quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une petite maison très discrète.

Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur, l'Impératrice et ceux qui les approchaient.

Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de Marie-Louise, M. de Neipperg.

Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier l'exactitude des indications fournies par ses agents.

—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop, puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer.

Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit avec un nouveau sourire:

—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs, je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et qu'il repartira aussitôt.

Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:

—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente... ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme moi!...

Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se frottant les mains:

—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...

XII

LE RETOUR

—Voici le chapeau de madame la duchesse! dit la femme de chambre, Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant une psyché, se cambrait, se carrait, s'admirait, essayant une robe d'amazone que la couturière venait de lui apporter.

Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l'Empereur pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance, s'était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un coquet chapeau.

Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu'elle trouvait trop étroit:

—Je n'entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l'on se moquera encore de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m'en fiche! reprit-elle gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de Dieu! si j'en tenais une entre quat'z'yeux... la reine Caroline par exemple!... elle a beau être la sœur de l'Empereur, quelle tripotée je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais pas à elle!... Parbleu! elle n'a pas gagné la bataille d'Austerlitz, la Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!...

Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre.

Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda.

—Ça me va très mal!

—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de chambre.

—Vous n'y connaissez rien, Lise... moi, pas grand'chose, du reste...

—Madame la duchesse le trouve trop grand?

—Trop petit... il n'en fait qu'à sa tête, ce chapelier... c'est pourtant lui qui fournit à l'Empereur ses chapeaux...

—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans l'antichambre...

—C'est le chapelier lui-même?...

—Non, son commis...

—Eh bien! qu'il entre!...

Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché...

La porte s'ouvrit. Elle ne s'interrompit pas et continua son manège, penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des mouvements impatients.

On ne se dérange pas pour recevoir le commis d'un chapelier.

Tout à coup elle poussa un cri.

Elle venait d'apercevoir, dans la glace, l'homme que Lise introduisait, le commis...

Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite:

—Laissez-nous! dit-elle vivement.

—Qu'a donc madame la duchesse aujourd'hui? se demanda Lise, et comme la venue de ce garçon chapelier l'a troublée...

Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana:

—Ah! ah!... elle l'aura connu quand elle était blanchisseuse... une ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s'en irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...

Tandis que Lise s'égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété, lui disait:

—C'est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...

—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J'appris qu'on vous envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l'apporter... En route, moyennant un napoléon, j'obtins qu'il allât m'attendre au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s'y sont trompés... Votre intendant m'a proposé, en m'accueillant, de majorer votre facture... Le valet de chambre m'a réclamé son tant pour cent et votre camériste m'a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je suis bien en sûreté!...

—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis puissants à la Cour?...

—Je n'en ai qu'un, l'Empereur!...

—C'est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l'on savait que le comte de Neipperg est ici!...

—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c'était lui qui, incapable de supporter plus longtemps l'éloignement, avait tout bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que l'avait prévu Fouché.

—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous êtes observé, surveillé, filé... L'Empereur a eu certainement contre vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de l'Impératrice... Enfin, si l'on vous trouve, si l'on apprend votre présence en France, vous êtes perdu!...

—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus tard, je reprendrai la route de Vienne...

—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...

—Je devais voir l'Impératrice...

—C'est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes imprudent! plus que cela... vous n'avez pas le droit de troubler le repos de l'Impératrice, de l'exposer à des soupçons...

Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il lui dit avec émotion:

—Ma chère duchesse, ne m'interrogez pas trop!... ne me poussez pas à vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l'avez deviné, vous le voyez, j'aime l'Impératrice et quelque chose me dit qu'elle n'a pas pour moi que de l'indifférence...

—Malheureux!... tromper l'Empereur... c'est la mort pour vous, la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion insensée!...

—Je ne puis... avec ma vie seulement s'éteindra ce fol amour! s'écria avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion ne nuise pas à celle qui en a été l'objet...

—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en revenant...

—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l'ai dit... lui remettre un objet qu'elle m'avait confié...

—Un gage d'amour...

—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin. Il l'ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec la fleur du souvenir, le jour de son départ.

Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l'écrin, et serra le tout avec effort en murmurant:

—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m'était plus précieux que tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut, hélas!

—C'est pour remettre cet écrin à l'Impératrice que vous avez quitté l'Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l'Empereur, justifier sa jalousie?...

—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l'Impératrice n'avait plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute.

—Ou par Fouché.

—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l'avoir égarée... Napoléon a exigé qu'elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de l'Impératrice m'est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari s'évanouiront.

—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous?

—Aucune... j'espère ne pas être découvert...

—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...

Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité.

—Je n'ai qu'une amie... qu'une bonne et fidèle amie, en France: vous, ma chère duchesse... J'ai espéré que vous voudrez bien, en cette circonstance, être secourable pour moi, m'aider, me sauver peut-être... encore une fois!...

Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie:

—Non!... ne comptez pas sur moi!...

—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m'avez-vous recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!...

—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois tout à l'Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire; avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe... Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un ennemi de l'Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous souvenez du 10 Août, je n'ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes... Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous amène en France... L'honneur de l'Empereur, la vertu de l'Impératrice, ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien...

—Alors vous m'abandonnez!...

—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à approcher l'Impératrice...

—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...

—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je vous le promets!...

Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser.

—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à l'Impératrice que si je m'éloigne, je serai prêt au premier appel, au premier signal... elle est aujourd'hui au faîte de la puissance, mais qui peut répondre de l'avenir?...

—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j'espère que l'Impératrice n'aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse, d'invoquer votre dévouement...

—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de votre Empereur...

—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!... Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des sceptres!...

—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d'avoir été si longtemps l'échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre Empereur prenne garde! L'orage s'amoncelle et le tonnerre va bientôt éclater...

—Si l'orage menaçait le trône impérial, ce n'est pas de Vienne qu'il fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre...

—Mon souverain n'a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon. Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu'il soit désarçonné, qu'il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra se relever, ce n'est pas la main que lui tendra son beau-père, c'est l'épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains de Russie, de Prusse, d'Angleterre... voilà ses véritables alliés... sa vraie famille... il ne se séparera jamais d'eux, il les aidera à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez l'Impératrice qu'au jour de malheur que je prévois, elle me verra accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...

—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien jusqu'ici n'en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop dans vos imaginations!... N'oubliez pas que Napoléon est toujours puissant, que son trône est encore debout, qu'il a autour de lui des serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui qu'ils surprendraient rôdant autour de l'Impératrice... Les ordres sont formels...

—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le mameluck... Et que ferait-il s'il me rencontrait dans les appartements de Sa Majesté?...

—Il vous tuerait!...

—Oh! oh!... on n'irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a beau s'entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et sa femme, son palais n'est pas le harem du sultan... On ne vous y bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.

—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de Roustan...

—Je n'ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier, Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l'Impératrice autrement qu'invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi de l'aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s'il le trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais j'ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...

—Inviolable! que voulez-vous dire?...

—Sans faire connaître exactement à l'Empereur d'Autriche le but de mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien particulier, que je verrais l'Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à Compiègne... que je lui parlerais librement... qu'elle pourrait me faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la traitait bien... Vous savez que l'empereur François aime sa fille, et que son affection est devenue d'autant plus vive qu'il se reproche un peu d'avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.

—L'Empereur François a-t-il donc besoin d'un ambassadeur mystérieux comme vous l'êtes, pour savoir les sentiments de sa fille... L'Impératrice n'est-elle pas libre d'écrire à son père?...

Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.

—Vous oubliez Savary!...

—Eh bien! quoi, Savary?

—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne part pour Vienne qu'elle n'ait été, au préalable, décachetée, remise à l'Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo est passé maître dans l'art de soumettre les lettres à la fumigation, de soulever la cire des cachets à l'aide d'une lame de couteau rougie au feu... L'Empereur d'Autriche le sait et il m'a autorisé à obtenir de sa fille un entretien secret... C'est pour cela que, bravant tout, je me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne...

—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez pas l'Impératrice...

—Loin de moi cette pensée!...

—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de Sa Majesté...

Neipperg hésitait. Catherine insista:

—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire auprès de Sa Majesté?...

—Sur madame de Montebello...

—La dame d'honneur!... c'est grave!... Mon cher comte, savez-vous que par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont l'Empereur s'est montré fort contrarié, c'est Lefebvre qui a été chargé par lui de commander ici et de remplir l'office de grand-maréchal du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est responsable de l'entrée dans le palais de toute personne qui n'y a pas été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu'il ne transigerait pas...

—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg.

—Si l'Empereur l'ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!... Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au nom de votre fils Henriot, que l'Empereur affectionne, et dont vous ne pouvez compromettre la carrière, briser l'avenir, pour un entretien d'un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!...

—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!...

—Sur-le-champ?...

—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots comme un homme qui dissimule, j'ai ma voiture qui attend sur la route de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j'ai usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après le chemin de l'Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa Majesté et vous lui direz...

A ce moment on frappa à la porte et Lise parut:

—Qu'y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement Catherine.

—C'est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à madame la duchesse.

—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c'est probablement pour une algarade que j'ai encore eue hier avec les sœurs de l'Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont plaintes et l'Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons! Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l'oreille du commis chapelier... Adieu, monsieur!

—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute voix le faux commis.

—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron...

Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le chambellan de Sa Majesté.

XIII

LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE

L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel.

L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.

M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au cabinet impérial.

L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui préparait une tasse de café.

Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M. de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes.

Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les pièces déposées devant lui.

Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M. de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces anecdotes malveillantes.

Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.

Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg, l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père, et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant, Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de Napoléon.

A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.

Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans la pauvre maison de Marseille.

La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable.

Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la mandait pour la tancer.

A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni, aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour dans un portefeuille.

Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.

Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.

Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.

Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit, debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des Finances, lui adressât la parole.

Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.

On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux des bûches brûlant dans la cheminée.

Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête:

—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de maréchal!...

Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante l'odorante boisson.

Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse: