Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 18

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L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une grosse et longue canne à pomme d'argent.

Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné d'une femme en vêtements noirs.

Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons, cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.

Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques précautions.

Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.

Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme d'argent.

Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme:

—Viens ici, toi?

—Oui, sire!...

Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.

—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur.

—Oui, sire, partout!...

—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma garde?...

—Je l'étais, sire!

—Pourquoi ne l'es-tu plus?

—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...

—Où ça?...

—Dans l'île Lobau.

—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur, lui était toujours pénible.

—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans cette capitale des Prussiens...

Napoléon éclata de rire.

—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré...

—En personne, sire!

—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers.

—Un escadron de dragons rouges...

—A toi tout seul!

—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...

—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu te nommes La Violette!...

—Présent, sire!...

Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le colloque de l'Empereur avec le vieux soldat.

—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille de La Violette, que me demandes-tu?

La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas, toujours agenouillée, et dit:

—Sire, c'est une pétition...

L'Empereur fit un mouvement d'impatience.

—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle veuve d'un de mes soldats?

La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher.

Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:

—Sire, je viens demander justice... grâce...

—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi s'agit-il? Levez-vous!

—Sire, lisez, je vous en prie...

Et elle tendit à l'Empereur un papier.

Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria:

—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin... un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il s'y fasse oublier!

—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu d'aplomb.

Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes, surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume, qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.

Voici ce que portait la lettre de Malet:

«Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui devait me rendre à la liberté.

«Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets, mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée. Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire, en la suppliant d'y donner un moment d'attention...»

L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de cette supplique, regarda rapidement les états de service du général Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.

—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché, murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les rapports de police.

Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la conclusion.

Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer.

Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:

«Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les malheurs non mérités de plusieurs condamnés.

»J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai 1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient.

»Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et fidèle serviteur.

»Général MALET.»

L'Empereur murmura:

—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette?

Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait aussi peu redoutable que le général Malet.

Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice, qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:

—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que je demande...

L'Empereur s'arrêta net et dit:

—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme, sa fille?...

—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira qui je suis... c'est un témoin que vous croirez...

—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.

—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat...

—Tu es fou?... parle tranquillement...

—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le Joli Sergent.

L'Empereur eut un geste de surprise.

—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous ai vue autrefois...

—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a fait venir à Verdun...

—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?...

—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à Ham...

—Il conspirait contre moi?...

—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...

—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?

—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...

—Il n'est pas arrêté?...

—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier...

—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?...

—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante...

—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux, grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!...

Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe de satisfaction, et disait à Renée:

—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!»

Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle invitait à la halte:

—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...

—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud... et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère...

—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel, l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...

—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit, moins triste, souriant presque.

Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc, cherchant l'Impératrice.

Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois...

—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se sont-ils emportés?...

Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.

A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux attachés à un arbre...

Il reconnut la monture de l'Impératrice...

Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois.

Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs surpris par la pluie.

Un bruit de voix s'échappait du kiosque.

Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le baryton d'un homme.

Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se manifesta dans la main tenant la cravache.

Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à entendre battre son cœur.

Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins terribles.

En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces, s'étaient bousculées dans son cerveau.

Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en son esprit troublé...

La jalousie s'insinuait, l'envahissait...

Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très respectueuse de l'Impératrice assise:

—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...

Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit.

L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:

—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...

L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.

La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille, ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa souveraine exigeaient son départ...

Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en Autriche.

Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer.

Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.

Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.

Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.

Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour. Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré. L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait.

Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance, elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes, son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...

Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre, consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur:

La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et encore: ne m'oubliez pas!...

Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur, et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice.

Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du cœur le rendit.

XI

LA DISGRACE DE FOUCHÉ

L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui, l'aidait à en faire le dépouillement.

Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant qu'invraisemblable.

Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins, les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.

Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.

Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait pu regagner l'Angleterre.

Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait; dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.

Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui faire part de la colère visible de Napoléon.

Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne le dossier réclamé.

Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans l'antichambre, sans se faire annoncer.

Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se disposa à quitter Saint-Cloud.

Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela:

—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...

C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait ainsi.

De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.

Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui barra le passage.

Il se nomma, mais vainement.

—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide.

—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté vient de m'appeler.

—Monsieur, c'est impossible!

—Impossible? j'en ai donc menti?...

—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?...

—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est l'Empereur!...

M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au quiproquo.

Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet. Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.

Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:

—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...

Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre; il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur à son chef.

Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès:

—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus. J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des instructions de moi et j'entends qu'il me les rende...

Puis revenant à Dubois:

—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa tête!...

—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...

—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien, Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des lettres confidentielles: je veux les ravoir...

—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?

—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu: qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...

—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...

—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous mes papiers...

—Sire, il m'en faudrait la liste...

—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille d'hiéroglyphes.

—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien.

—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et débarrassez-moi de ce traître!...

Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut; il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.