Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 17

Chapter 173,698 wordsPublic domain

Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit, avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter, s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on était à la fin de l'automne, presque en hiver.

Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante, l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.

Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la fleur qui lui avait échappé.

Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant chevalier.

Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir.

Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir.

L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur, l'approcha de ses narines pour la respirer...

Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour recueillir le secret de l'inconnu.....

Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda:

—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je suis, à présent, vraiment confuse...

Le gentilhomme rougit de plaisir.

—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me présenter chez l'Empereur...

—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez d'avance pardonné!

Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue inopinée au bord de l'étang.

Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût confesser à son père ou à sa gouvernante.

Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection familiale.

Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs ne la préoccupait pas autrement.

L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un rapport quelconque avec le comte de Neipperg.

Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:

—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo... Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur, toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au besoin, que je place auprès de vous...

—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son chien Zozo.

—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille, car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est imminente...

—A vos ordres, mon père!

—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille.

—C'est vrai... comment se nomme-t-il?

—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez satisfaite de mon choix...

—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui apporter la couronne.

IX

LES NOCES IMPÉRIALES

Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne. L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait l'impérial époux.

Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle Impératrice.

A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci par une existence mouvementée et peu favorisée.

Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.

La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités, d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets et de défilés en musique.

Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille, son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût possible.

Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son passage.

De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait dans la voiture escortant son carrosse.

Napoléon cependant comptait les jours, les heures.

Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.

Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement.

Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.

Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser, lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait préféré des diamants.

Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec gaucherie et patience, d'apprendre la valse.

Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles.

Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales, le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin fût scrupuleusement suivi.

Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport, très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa vie.

Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.

Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait, lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme, pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant. Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile, si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien petit!

Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement. L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie, profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et Paris aux Cosaques.

Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs Majestés.

C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir lieu.

A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été disposée, entourée d'une barrière.

L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses, les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les complimenter.

Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de Napoléon.

L'amoureux l'emporta sur le souverain.

Il fit une escapade vraiment inattendue.

Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la surprendre incognito.

Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse.

Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier, et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu d'effroi, de la répulsion peut-être.

Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.

On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population venue de tous les pays à la ronde.

A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent au palais de Compiègne.

L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie.

Il se priva d'y coucher.

La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là seulement le mariage devait être consommé.

Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne contre l'Autriche.

Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui laisser user de ses droits d'époux.

Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son oncle, le cardinal Fesch:

—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?

—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit respectueusement le cardinal courtisan.

Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à coucher...

Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement chez la nouvelle Impératrice...

Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire...

Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au milieu de ses femmes.

Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait naître cette prise de possession à la hussarde.

Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.

X

NAPOLÉON JALOUX

Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?

Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour celui qui les lui faisait connaître.

Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement fatal qui la faisait veuve de l'Empereur:

Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père:

«Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.

»FRANÇOIS.»

Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait:

«J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée. Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre, pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils, et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi...»

Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de Compiègne.

Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la femme qu'il aima en elle.

Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait les attentions.

Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un tribut qui lui était dû.

Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de reconnaissance.

Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin, et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.

Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris.

Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste de la suite autrichienne, il lui amenait.

Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait:

—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!

Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée, il eut une fête dans l'âme.

Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames, mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées: celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au milieu des affaires de la journée.

Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise.

Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache, au chat perché.

Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la sœur Louise en qualité de portier du couvent.

Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.

Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter précipitamment dans son cabinet.

Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt gaie, continuer sans lui sa promenade.

Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui faisait un signe amical. Il accourait:

—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh! sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg m'accompagnera!...

Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais, nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg.

Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec Marie-Louise.

L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de l'Empereur.

Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne de la cour de Vienne.

Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.

La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement.

Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la route...