Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 15

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L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le changement qui se produisait dans ses manières.

La première modification que la proximité du mariage amena dans ses habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.

Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue.

Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile, des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.

Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui plut pas et il ne voulut pas le conserver.

En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le surchargent.

Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.

Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.

En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à chevaucher sur un champ de bataille.

Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne.

Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire d'orgueil satisfait sur les lèvres:

—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...

Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.

Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure, Napoléon aperçut Lefebvre.

—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne humeur, j'ai à vous parler...

Lefebvre grogna entre ses dents:

—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille... jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère!

Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les accueillait.

Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait pas se quitter au milieu de la bataille.

Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.

—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du propriétaire, fier de son installation.

—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter gros!

Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare, évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec conviction au maréchal:

—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui va être l'Impératrice!...

Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.

Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant.

—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son plaintif et aigrelet.

—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.

Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons, sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur.

Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.

Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.

Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.

Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus.

Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants, tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur, auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.

Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!

Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.

—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en terminant la visite.

—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!... Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire d'être la femme de l'empereur Napoléon!...

—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal.

—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme ma femme, un peu sans-gêne!

—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu dîneras avec moi... Allons! à table!

Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se demandant, non sans inquiétude:

—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur?

VI

LEFEBVRE BAT NAPOLÉON

Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat.

Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.

Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner.

Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de l'archichancelier.

Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude, l'Empereur dit au prince Eugène, son convive:

—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène?

—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais dîné d'avance.

Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale.

L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.

Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui servait.

Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette, préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce. Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs, de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité? Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.

L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit, après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit: «Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...»

Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire.

Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table.

C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse.

—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il.

Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles habitudes de son souverain.

Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.

Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...

Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal brusquement:

—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau mariage?...

—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres... le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!...

—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je voudrais savoir...

—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice... Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa...

—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs... D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...

—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse de Jupiter!...

—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne... votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises, les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille, les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter...

—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...

Napoléon fit un geste impatient.

—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de batailles, elles...

—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.

—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de vous marier quand vous étiez sergents!...

—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais repenti...

—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté celui d'une femme élevée au lavoir.

—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime... je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux campagnes, il nous était donné d'être réunis.

—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...

—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus...

—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.

Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant de deviner la pensée impériale:

—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie...

—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et cependant...

—Sire, vous c'était différent.

—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au divorce?...

—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme...

Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait passer pour une critique de la conduite de l'Empereur.

—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards... des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends bien tout cela?

Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur.

Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille.

—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations, assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle, la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces, plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse, qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te chercher une femme...

—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie... vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là... et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.

Napoléon regarda de travers le maréchal.

—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées... mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice, élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre ménagère!...

Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été suivi...

Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets matrimoniaux faisait naître:

—Imbécile!...

VII

LE CŒUR ENFLAMMÉ

Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.

Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des cérémonies du mariage impérial.

Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt, remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:

—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur l'Empereur?

—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...

—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine.

La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits. C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.

Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de Mallet et des Philadelphes.

Catherine rassurée répéta sa question:

—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas pouvoir tenir en place... c'est donc grave!...

—Très grave!...

Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son empereur.

—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.

—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive... et...

—Eh bien, quoi?

—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est homme à prendre sa revanche...

—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous battiez-vous?...

—A propos de toi!...

—De moi... pas possible!...

—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse de toi?...

—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à Dantzig?...

—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite de te faire séjourner...