Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 14

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L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa résolution.

Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai. La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se pressait pas de répondre.

On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.

Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le poussa à rompre.

Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de Pologne.

Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe.

Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine.

Il l'aimait toujours, et ce n'était pas sans de violents combats ni sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce lien puissant de l'affection et de l'habitude.

Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant l'épouse.

A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte, il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement à la sœur d'Alexandre.

Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une dernière fois avec Cambacérès.

Il le convoqua donc à Fontainebleau.

Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore, Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent.

Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à Cambacérès:

—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?

—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint, c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez été l'objet à Schœnbrunn...

Napoléon répondit aussitôt:

—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre... Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement... Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout ouvert...

—Ce couteau vous était destiné, sire?

—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces enfantillages!...

—C'est que votre vie est si précieuse, sire!...

—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle, atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable, Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire des fondations plus solides...

L'archichancelier fit une grimace:

—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et agiter l'opinion.

—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.

—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage clandestin célébré la veille du sacre...

Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:

—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies...

—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre... le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette cérémonie...

—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...

—L'officialité contestera...

—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...

Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura:

—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne... c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre Empereur!... Pauvre France!...

Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement les épaules, se rendit chez Joséphine.

V

LE DIVORCE

Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si terriblement.

Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres authentiques, pour maintenir son rang d'épouse.

Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon?

Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.

La scène fut courte et déchirante:

C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe qu'il voulait être seul.

Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.

Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait annuler son mariage afin d'en contracter un second...

Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase brutale, impitoyable:

—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de la tête!...

Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit.

L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle.

L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de Bausset:

—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.

M. de Bausset suivit le souverain.

Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris déchirants...

—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle au milieu de sanglots.

—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je vais vous aider!

Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine, toujours évanouie.

M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à marcher avec précaution.

L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.

Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset:

—A présent, descendez l'escalier...

—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber...

Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre.

Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.

On la descendit ainsi, lentement, péniblement.

Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au cercueil.

Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:

—Ne me serrez pas si fort!

Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée.

Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle.

Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être cruellement puni par la suite.

C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui présidait à sa chance.

Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu aux Tuileries, à neuf heures du soir.

Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène, vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la table où se trouvait préparé l'acte de divorce.

Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance perdue d'avoir des enfants de Joséphine.

—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré qu'il est utile au bien de la France.

»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»

Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place.

Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au bien de la patrie.»

Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une ligne, touchante dans sa simplicité même:

«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»

Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours indulgente.

Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.

Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.

On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille impériale de tout sexe et de tout âge.»

Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales, pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?

Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux alanguis de Joséphine.

Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé.

Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute, était un samedi.

A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux Tuileries pour la conduire à la Malmaison.

Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette cérémonie, rappelant un service funèbre.

La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la douleur de l'ex-Impératrice.

Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir, au milieu du rayonnement de la souveraineté!...

Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait.

L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé coucher à Trianon.

Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.

—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe que je veux que tu sois calme, heureuse!...

Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon.

Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.

Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public, d'une écrasante solennité?

Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne pouvaient se reprendre.

On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil, chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un remords.

Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant.

Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de la seconde union de l'Empereur.

Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une jeune impératrice.

M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur, comme avec la Russie.

L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le royaume de Pologne ne serait rétabli.

L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut.

Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon, gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir, à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.

Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il deviendrait le fils d'adoption.

Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait une lettre autographe à François II.

C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un faste exceptionnel.

Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte.

Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de l'éclat de sa denture.

A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et d'aspect.

Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et autres colosses de l'armée.

Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues, s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait; les tempes commençaient à se dégarnir.

Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante, projetant alentour comme un éblouissement.

Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique, l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur.

Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence (60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux. Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées. Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à charger.

Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle. Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée, revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.»

Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.