Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 12

Chapter 123,698 wordsPublic domain

La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.

Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat, un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis les Cosaques et les Prussiens.

A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le brave maréchal déjeunait avec l'Empereur.

Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois absences.

Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était adressée.

Napoléon parfois aimait à plaisanter.

Il savait Lefebvre honnête et pauvre.

Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche.

A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:

—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?

—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime tout ce que vous aimez, moi!...

—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville, puisque vous l'avez conquise...

Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.

Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette, d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de chocolat enveloppé.

Il le donna au maréchal en disant:

—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié.

Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son uniforme et se rassit à table en disant:

—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital... c'est excellent, paraît-il, pour les malades...

—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en prie!...

Lefebvre salua et grommela:

—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une petite maîtresse!...

Le déjeuner se poursuivait.

Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier impérial, fut servi.

L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit:

—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à vous d'en faire les honneurs!

Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois convives donnèrent un vigoureux coup de dent.

Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain.

—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant... jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier cadeau que ce chocolat de Dantzig!...

Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.

Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent mille francs en billets de banque.

C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.

Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du «chocolat de Dantzig».

La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos aigres-doux.

Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble origine.

Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.

Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et pourtant intimidée sur le seuil du salon.

La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.

Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.

L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa d'annoncer de sa plus belle voix:

—Madame la maréchale Lefebvre!

Catherine se retourna à demi, murmurant:

—Il ne sait pas son rôle, le larbin!

L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de la maréchale.

Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant de la place forte septentrionale:

—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?

—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et Votre Majesté pareillement, je suppose?...

Et se tournant vers l'huissier, imperturbable:

—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.

Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés et de clignements d'yeux railleurs.

Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se moquait d'elle.

Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les insolentes et leur clore le bec.

—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle. Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur lâcher ce que j'ai sur le cœur!...

Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha d'elle.

—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant obséquieusement.

—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous ai vu quelque part...

—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer...

—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus! J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...

—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client... presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez un jour duchesse...

—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois, avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il rien raconté à vous, le sorcier?

—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il s'est réalisé...

—Vraiment! et que vous avait-il prédit?

—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta le personnage avec un fin sourire.

—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes, elle flairait le traître.

—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant, le félin courtisan.

Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la nouvelle duchesse:

—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances, de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur offrir la pâture...

—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre! répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps, vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société... Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité de ministre de la police, devez être un malin!...

—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard, lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs, largement munie?...

—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser que pour porter le bidon de la cantinière!

—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura casse-cou!

Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait son tabac.

—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni vous, ni votre tabatière...

—Ma tabatière surtout!

Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation était préparée.

II

LA REVANCHE DE CATHERINE

Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la maréchale Lefebvre dans la salle du souper.

La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse improvisée.

Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de m'apporter demain ma robe de _catin_...»

Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier:

«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»

Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches couronnées.

Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin, disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre où était le bijou.

Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille! dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être soupçonnés, avaient été quérir.

L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même. Rien ne fut trouvé.

—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just, Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées, qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les chapeaux... Laissez-moi faire!

Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder.

L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la maréchale narrait les détails de son exploration.

Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire de la fouille devant l'Impératrice.

Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.

Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.

—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...

Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la richesse et la bonté de Napoléon.

Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:

—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi, ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend, mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les dépouilles de notre pauvre pays de France!...

Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le brillant entourage de la reine de Naples.

Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de l'index et du médius sur sa tabatière.

Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter.

Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec hardiesse les dames consternées:

—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on devrait déshabiller et fouiller à fond!...

Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur.

Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui donnait une audace plus grande:

—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand on se lavait les mains!...

—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté... Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne, tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix, tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui voudront conserver leur trône d'un instant!...

Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les princesses démontées.

Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:

—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une duchesse!...

Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses hautaines belles-sœurs.

Fouché s'était rapproché de Catherine.

—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne vous arrêtait...

—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se sont passées, l'Empereur m'approuvera!...

III

L'ALLIANCE RUSSE

La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout.

Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l'armée russe à Friedland et Soult s'était emparé de Kœnigsberg.

Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux, livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de Marengo.

L'armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen, marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.

La rivière l'Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts existaient sur ce cours d'eau.

Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les voltigeurs d'Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres de Grouchy, vint barrer le chemin à l'armée russe.

A trois heures du matin le feu commença.

L'action devait être décisive. C'était l'effort brusque et complet de toutes les forces dont l'empereur de Russie disposait. Alexandre avait promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la Prusse.

Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour lui aussi la destinée n'avait pas encore marqué l'heure fatale. Ce n'est pas sous le feu de l'ennemi, au milieu de la mêlée qu'il devait rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l'abattre.

La résistance de Lannes permit à Napoléon d'arriver.

Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de prendre part à l'action et de commander en personne la victoire.

Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant:

—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n'en peuvent plus... mais donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière!

Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa lunette sur le champ de bataille.

La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l'entouraient, conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps de rassembler toute l'armée.

—Non! répondit l'Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien commencé... on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute!...

Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine, gênés qu'ils étaient par le cours sinueux de l'Alle.

Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida d'occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette de l'Alle. Il fallait donc enlever d'abord les ponts formidablement défendus. On attaquerait à droite, et l'on pousserait devant soi les Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef sûr et intrépide de la prise des ponts.

Ce fut à Ney, le brave des braves, qu'il s'adressa.

Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:

—C'est là qu'il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d'hommes et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite, à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l'armée pour y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire immortel!...

Ney partit avec un tel enthousiasme que l'Empereur dit, en le montrant à Mortier:

—Ney, ce n'est plus un homme, c'est un lion!

Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement les Russes, l'Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres oubliés.

Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski et les dragons de Latour-Maubourg.

L'armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de quatre-vingt mille hommes.

L'ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et d'attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris, admirablement exécuté.

Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée, au moins pour ce jour-là.

Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le fracas d'un orage, l'armée se massait et prenait ses dispositions de combat.

Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon, auprès de laquelle se plaça Napoléon.

Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui portaient sa fortune et la gloire de la France.

Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui voulaient aborder l'ennemi, avec calme il attendait que le mouvement tournant qu'il avait combiné fût commencé.

Alors il donna le signal.

Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise. L'artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant les ravages furent si terribles, car des files entières d'hommes étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que l'infanterie de la division Bisson hésita, s'arrêta.

Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se transporter avec son artillerie en face des batteries russes.

Audacieusement, sous le feu de l'ennemi, le général disposa ses pièces. On se battit d'une rive à l'autre, à coups de canon, à portée de fusil.

Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d'eux-mêmes dans la ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les vaillants soldats russes.

Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de l'arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.