Madame Sans-Gêne, Tome 2 La Maréchale

Part 1

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Note de transcription:

L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections mineures.

MADAME

SANS-GÊNE

ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

_EDMOND LEPELLETIER_

Madame

Sans-Gêne

ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU

* *

La Maréchale

PARIS A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

_Tous droits réservés_

MADAME

SANS-GÊNE

TROISIÈME PARTIE[1]

LA MARÉCHALE

I

LE MAITRE A DANSER

Doucement, discrètement, la porte d'une élégante chambre à coucher dépendant des appartements de Saint-Cloud, s'entr'ouvrit.

[1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne—La Blanchisseuse_.

Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans l'entrebâillement et, s'approchant d'un lit Jacob, à vastes bateaux d'acajou, coiffé d'une couronne d'où tombaient deux grands rideaux à ramages, dit, en mesurant la voix:

—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!...

Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux:

—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais de carton!...

—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien recommandé qu'on l'éveillât à dix heures...

—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j'avais pourtant l'habitude autrefois, quand j'étais blanchisseuse, de me lever matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n'attendais pas que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir...

Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu'elle ne trouvait pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.

Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation, en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant tout, sacrant et grommelant.

La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas, qu'elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.

C'est qu'elle n'était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.

Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la destinée de chacun.

Le petit officier d'artillerie de Toulon, le besogneux client de la blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général en chef, Premier Consul, puis Empereur.

La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois humiliés.

La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des drapeaux, s'étalait au centre de l'Europe ainsi qu'un vaste camp qu'éclairait le rayonnement superbe du soleil d'Austerlitz.

Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage, au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n'étaient presque plus reconnaissables.

La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux premières pages de ce récit, s'était presque entièrement réalisée pour Lefebvre et pour sa femme.

Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l'ancien sergent des gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu. Nous l'avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris, et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte.

Depuis, la faveur du premier consul et de l'empereur ne l'avait pas un seul instant quitté.

En 1804, Napoléon avait restauré l'ancienne dignité abolie des maréchaux de France.

Lefebvre fut l'un des premiers investi de cette dignité supérieure. En même temps il occupait un siège de sénateur.

Ce n'est pas qu'il fût très apte à participer aux délibérations d'une assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n'était guère qu'un corps brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l'empire.

Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de l'Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont s'égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais et les Prussiens:

Si l'empereur faisait un pet, Geoffroy dirait qu'il sent la rose, Et le Sénat, par un décret, Vite, enregistrerait la chose.

Les corps délibérants et la presse n'avaient qu'un rôle muet dans la sublime et anormale pantomime militaire qu'on nomme l'Empire.

Lefebvre, s'il était un sénateur peu disert, avait l'estime de Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à la main, de tous ses généraux.

Dès qu'on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne comprenait goutte et s'écriait:

—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l'ennemi, avec mes grenadiers, et je vous réponds que je passerai!

Et il passait comme il l'avait dit.

Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles.

Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l'obus dans le canon. Où l'empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.

C'est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l'honneur de commander la garde impériale à pied, colosse à la tête d'une légion de géants.

Lefebvre n'était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était aussi un mari exceptionnel.

Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé; et la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur qui couvrait sa poitrine n'avait en rien altéré la régularité des battements de son cœur.

On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de l'excellent exemple qu'ils donnaient aux ménages des officiers de son empire, exemple d'ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.

L'empereur cependant n'avait pas été sans faire d'assez vives observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la maréchale.

—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer l'oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette distraction familière à son empereur,—tâche d'apprendre à ta femme à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l'Impératrice, comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour n'est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu m'entends bien, Lefebvre?

—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en reconnaissant la justesse des observations de l'empereur, il souffrait intérieurement de les recevoir.

—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n'est pas une cour d'auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes!

—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine... ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant, vous et moi, des républicains...

—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre, qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours servir la République en obéissant à un empereur.

Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c'était la Révolution couronnée.

—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l'empereur, fais part à la maréchale de mon désir qu'elle évite de se chamailler à l'avenir avec mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu'il est peu convenable qu'elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu'elle veut affirmer quelque chose.

—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre Majesté. Elle s'y conformera, je vous le promets!...

—Si elle peut! murmura l'empereur. Je ne demande pas l'impossible... Les premières habitudes sont tenaces!

Il s'arrêta dans la promenade rapide qu'il faisait dans son cabinet, tout en causant avec Lefebvre, et grommela:

—Quelle folie de se marier quand on est sergent!

Puis, tout à coup soucieux, il se dit:

—J'ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède... mais...

Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en écaille noire, ovale, l'ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma l'âcre odeur du tabac râpé. C'était sa façon de priser.

Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d'une superbe pipe turque, que l'ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n'aspirait point et se contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau, sans tirer, qu'une nausée lui monta au gosier, en même temps que la fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis jamais plus il ne fut pour lui question de fumer.

Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s'il eût pris une grave résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le front tout à coup plissé et le changement d'allures de l'empereur:

—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux maître à danser... il n'y a que lui qui ait conservé les belles traditions d'élégance et de maintien de l'ancienne cour...

Lefebvre s'était incliné et, après avoir quitté l'empereur, en hâte il fit mander maître Despréaux.

Un personnage, ce professeur de danse et de maintien!

Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué, il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une éclaboussure de sang.

Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à entr'ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et attristés des fuites, maître Despréaux devint l'homme indispensable.

Il s'agissait de reconstituer un art perdu. Il était l'unique dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles, évoquaient les fabuleuses joies d'un paradis mondain évanoui.

Toutes les dames se disputèrent, s'arrachèrent Despréaux.

Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de l'ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des thermidoriens et du Directoire.

C'était à l'occasion de la venue de maître Despréaux au palais que la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d'une soirée donnée par Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du matin.

Elle trouva le professeur des grâces au salon, s'essayant à plier les jarrets, et minaudant devant une glace.

—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu'il ne songeait nullement à tendre, et qu'elle secoua avec rudesse.

Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l'avait interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu'il esquissait, retira sa main de l'étreinte franche de la Sans-Gêne, et, tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées, répondit assez sèchement:

—J'ai l'honneur d'être aux ordres de madame la maréchale!...

—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le rebord d'une table, voilà ce que c'est... L'Empereur trouve qu'à sa cour on n'a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons distinguées... tu comprends ce qu'il désire, mon fils?...

Despréaux, choqué dans ce qu'il avait de plus respectable, par le ton et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête, aiguë et impertinente:

—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les charmes de la distinction et les élégances d'une cour policée... Je suis, madame la maréchale, l'interprète respectueux de ses volontés... Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans l'art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...

—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous le tyran... L'empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...

—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine, dont j'eus l'insigne honneur d'être le professeur! dit Despréaux avec une feinte modestie.

—Essayons toujours... Oh! s'il n'y avait que l'Empereur, je m'en ficherais pas mal... Il ne s'occupait pas de savoir si je dansais la gavotte quand je blanchissais son linge... mais c'est Lefebvre qui y tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux! Ah! c'est qu'il n'y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous nous sommes tenu ce qu'ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu'il faut que je fourre mes jambes?...

Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur le parquet, comme dans un assaut d'armes, pour un appel.

Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir.

En lui-même, l'aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps et l'obligation où il se trouvait d'enseigner les belles manières et d'apprendre la gavotte à d'anciennes blanchisseuses, devenues, par la grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames.

Il s'approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le corps droit, et demanda:

—Avez-vous déjà dansé, madame?

—Oui... autrefois... au Waux-Hall!

—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse, alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la trénis, la monaco, le menuet?

—Non!... La fricassée...

Despréaux eut un haut-le-corps.

—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il.

—Je l'ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C'est comme cela que nous nous sommes connus... épousés...

Le professeur d'élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de Madame la Dauphine!»

Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure d'inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour.

II

LE COUP DE TONNERRE

Catherine s'évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la musiquette tirée de l'aigre violon de maître Despréaux, jouant une ariette de Paësiello, quand la porte s'ouvrit violemment.

Lefebvre parut.

Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de maréchal, soutaché d'or.

Lefebvre semblait sous le coup d'une violente émotion.

—Ça y est! dit-il en entrant.

Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria:

—Vive l'Empereur!

Puis il courut à sa femme, l'embrassa, l'étreignit sur sa poitrine.

—Qu'y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.

Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu'il s'efforçait de démontrer à son élève réfractaire, s'avança, et, ployant le jarret, demanda:

—Monsieur le maréchal, l'Empereur serait-il mort?

Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et le fit pirouetter d'une façon non prévue par les règles de l'art chorégraphique.

Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce, dit:

—Monsieur le maréchal a parlé?...

—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te demande si l'Empereur est mort... Ça n'est pas possible...

—Non!... Ça n'est pas possible... l'Empereur n'est pas mort... il ne peut pas mourir, il ne mourra jamais l'Empereur!... Il s'agit d'autre chose... Catherine... nous partons!

—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine se reprenant, et jetant un coup d'œil ironique du côté de Despréaux interdit.

—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y soyons... et promptement!... Je crois que c'est à Berlin...

—C'est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n'était pas très diplômée en géographie.

—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n'est loin pour l'Empereur!...

—Et quand allons-nous à Berlin?

—Demain.

—Si tôt que cela?

—L'Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L'Empereur ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les peuples enfin. On leur avait pardonné. C'était un petit Etat, où il y avait beaucoup d'hommes intelligents, à ce qu'il paraît... L'Empereur les aime... il a toujours parlé avec éloge d'un nommé Goëthe, un garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu'il l'aurait fait comte, s'il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort.

—Alors l'Empereur veut battre les Prussiens?

—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça existe à peine... L'Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il s'y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous, c'est de cogner pour lui... là où il nous montre l'ennemi à entamer, nous cognons!... C'est égal, ça m'humilie d'avoir à donner des coups de sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n'y a pas de gloire à écraser de si minces adversaires!

—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer encore le contact incivil de la botte du maréchal.

Lefebvre haussa les épaules.

—Rosbach?... connais pas!... C'est de l'histoire ancienne... d'ailleurs l'Empereur n'y était pas... Là où il est, on n'est jamais battu!

—Ça c'est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce que je t'accompagne?

—Si tu veux... jusqu'à la frontière... L'Empereur emmène l'impératrice. C'est une promenade militaire... une simple promenade... Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d'été que cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de notre départ; as-tu vu Henriot?

—Henriot est là qui t'attend... comme tu l'avais commandé...

—Bien... je vais le présenter à l'Empereur... peut-être cette guerre déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre Henriot!...

Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours empressé, voulait offrir ses services.

Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.

—Pardon, belle dame... dit-il.

Il n'eut pas le temps d'achever.

Un violent coup de botte l'atteignait à la chute des reins et la voix de Lefebvre grondait:

—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre d'acrobate!

Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur contre les mœurs soldatesques, et regrettant l'heureuse époque où il enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine.

Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.

Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit:

—Henriot, il y a du nouveau...

—Quoi donc, parrain?

—La guerre!

—Mais où se bat-on?

—Jeune présomptueux... tu n'es pas encore certain d'en être! il faut que je parle à l'Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut, comme cela, se faire tuer pour l'Empereur?... Enfin, j'espère que tu seras admis à cet honneur...

Henriot, tout joyeux, s'écria:

—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à l'Empereur?

—Tout à l'heure... il y a une revue de la garde impériale... tu viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l'Impératrice...

—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit Henriot, tu partiras, je te le promets!

Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.

—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l'Empereur monte à cheval... la revue va commencer.

Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant, bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants, achevait de s'habiller pour se rendre chez l'Impératrice.

On était en septembre 1806.

L'empire français couvrait les deux tiers de l'Europe. Napoléon, sur un trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois.

En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans exagération:

«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne sans retour. La presqu'île d'Italie est réunie au grand empire. J'ai garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui en gouvernent les différentes parties. Il m'est doux de déclarer ici que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n'ai pas cessé un seul instant d'éprouver les témoignages de son amour et de son enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que l'étendue de ses forces et de ses richesses!»

A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s'emparer de Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la vice-royauté de leurs propres états.

Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur, après avoir été des obstacles dans la prospérité.

Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline, madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla.

Toutes les sœurs de l'Empereur se jalousaient, se plaignaient. Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d'une part de l'héritage du feu roi notre père!...

La campagne de 1806 qui allait s'ouvrir devait encore accroître les rivalités et les convoitises de la famille impériale.