Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 9
—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se mettre en route.
—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la main de son collègue.
—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.
Tous deux, en cheminant, causèrent.
—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
—Le capitaine Lefebvre?
—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
—Il n'est pas trop mal...
—Te plairait-il pour mari?...
La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et un garçon d'avenir...
—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
—Et puis quoi?
—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! jamais je n'épouserai un républicain!...
—Tu es donc royaliste?
—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...
—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse pour leur trouver des maris!...
—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa sœur.
La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses visées trop hautes.
—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut encore faire les difficiles!...
Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des maris.
Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:
—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans son âme:
—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans difficulté, de reconquérir.
IV
PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.
Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des élégances.
Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir encore important.
Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la proposition de marier le jeune Permon.
Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il voulait faire épouser à son fils, il répondit:
—Ma sœur Elisa!
—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le permettraient.
Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de l'expliquer:
—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne paraissez avoir que trente ans.
—J'ai bien davantage!...
—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... réfléchissez!...
Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans gloire.
Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le mari de Joséphine.
V
LE SIÈGE DE VERDUN
M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun.
Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.
Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à l'autre, pouvait se trouver investie.
Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.
Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.
Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection remontant déjà à quelques années.
Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.
Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans le monde et d'acheter une compagnie.
Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du cloître.
Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.
Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, fort riche et peu valide.
Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.
Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie qu'elle n'eût plus à compter sur lui.
Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.
Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne pouvait être question d'un remboursement quelconque.
—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être remboursé...
—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.
—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je réponds de votre remboursement, monsieur le baron!
Le fermier général hésita avant de répondre.
Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.
Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.
Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler de la remise de la ville aux ennemis.
Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.
Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché qu'on lui proposait.
Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.
—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.
—Alors je suis votre homme! dit le baron.
—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec personne?
—J'étais fort pressé, en effet.
—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et bavard?...
—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?
—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles en apparence inconsidérées... c'est cela!...
—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il taire?
—Nos projets d'abord...
—Il ne les connaît pas!
—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les mieux gardés.
—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?
—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...
—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort bien de cette mission...
—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...
—Et le but de ces alarmes répandues?
—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...
—Où cela?
—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.
—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le remboursement de ma créance?
—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le procureur-syndic en serrant la main du fermier général.
Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.
VI
A L'ÉTAPE
Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en chantant.
L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les cœurs.
En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la patrie était parmi eux.
Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme déjà morts.
Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme la _Gamelle_:
Savez-vous pourquoi, mes amis, Nous sommes tous si réjouis? C'est qu'un repas n'est bon Qu'apprêté sans façon. Mangeons à la gamelle! Vive le son (_bis_) Mangeons à la gamelle! Vive le son du chaudron!
Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde reprenait avec entrain:
Point de froideur, point de hauteur, L'aménité fait le bonheur. Oui, sans fraternité, Il n'est point de gaîté. Mangeons à la gamelle! Vive le son (_bis_) Mangeons à la gamelle! Vive le son du chaudron!
Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire halte.
Il était prudent d'observer les abords de la place.
Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la ville, la petite armée campa.
On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient quelques maisons.
Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée ennemie.
Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des bois cachent si complètement, le connais-tu?
—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un couplet de la _Gamelle_:
Bientôt les brigands couronnés, Mourant de faim, proscrits, bernés, Vont envier l'état Du plus mince soldat Qui mange à la gamelle! Vive le son (_bis_) du chaudron!
Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, objet de sa convoitise.
Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
13e LÉGER
Mme CATHERINE LEFEBVRE
_Cantinière._
A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
La cantine était montée.
Les buveurs déjà s'empressaient.
La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne humeur.
Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de la liberté!
Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la victoire.
Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais où trouver cette messagère?...
Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de Catherine Lefebvre.
A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand ils se supposaient regardés.
C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à Sainte-Menehould.
Les exigences du service, la différence des grades et la place de l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se revoir.
L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, interpella Marcel:
—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête des deux amoureux.
—Oui, lieutenant... en droite ligne.
—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... Moi aussi, je suis de ses amis...
—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand danger.
—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il donc arrivé?...
—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...
Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de l'œil, disait à sa femme:
—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose de fâcheux, monsieur le major?...
—Il n'a échappé que par miracle à la mort...
—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa trahison.