Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 5
Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée veuve avec une certaine fortune.
Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.
Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec Junot, Marmont et Bourrienne.
Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez Fauvelet, qui lui avança quinze francs.
De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la lutte.
A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écœuré à l'odeur du sang.
Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.
VIII
LE JOLI SERGENT
Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne se décidait pas à venir frapper à sa porte.
Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le poursuivait...
A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de la boutique du prêteur sur gages.
Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et que menaçait la flotte des Anglais.
De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les mains, et rêvait...
Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... les ivresses, les gloires, les apothéoses...
Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...
Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre d'hôtel lui apparaissait...
Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, l'avenir probablement pire...
Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait probable...
Pas d'argent. Pas d'emploi. Le ministre, sourd à ses réclamations. Les bureaux hostiles. Aucun ami. Nul protecteur...
Il se voyait acculé à une impasse navrante: la misère noire et l'impuissance!
Ses fumées d'ambition s'étaient dissipées au vent brutal de la vie... ses projets d'avenir s'effondraient ainsi que des châteaux de cartes.
Il commençait à sentir sur la nuque le frisson glacé de la désillusion...
Que faire?... Il avait un instant imaginé, en passant dans une rue du quartier de la Nouvelle-France, alors en construction, de louer des maisons et d'entreprendre la location en garni...
Il songeait aussi à quitter la France et à demander du service dans l'armée turque...
Cependant il se disait qu'il avait quelque chose dans la cervelle, et dans ses veines il sentait courir un sang impétueux, avec la rapidité du Rhône...
Alors il se remettait à la tâche, s'appliquant à l'étude topographique du bassin de la Méditerranée, son berceau, où le canon allait bientôt gronder...
Oh! s'il pouvait être là, où l'on se battrait, où l'on défendrait la nation, en canonnant les Anglais!...
Ce songe était possible... s'il demeurait chimérique, c'est que le Corse besogneux se trouvait seul, sans appui, sans personne qui crût en lui...
De nouveau, pour vaincre le découragement qui commençait à s'insinuer dans ses veines,—ce poison subtil et charnel qui glace les plus solides énergies,—il se pencha sur sa carte, reprenant la suite de son étude interrompue par son rêve.
On frappa deux légers coups à la porte.
Il tressaillit. Un peu d'angoisse lui comprima le cœur. Les plus braves, la poche vide, quand soudain on vient, frissonnent. L'inconnu les effraie, les paralyse. Ils accueilleraient, le front haut, l'œil fixe, la Mort heurtant du bout de sa faux. Ils sont lâches et tremblants à la pensée du créancier qui survient, la dette à la main.
On frappa de nouveau, un peu plus fort.
—C'est peut-être le père Maugeard qui monte pour sa note!... pensa Bonaparte en rougissant.—Entrez! dit-il sourdement.
Une minute s'écoula.
—Entrez donc! répéta-t-il, impatienté.
Et il pensa, surpris:
—Ce n'est pas l'hôtelier... Junot ou Bourrienne n'attendraient pas pour entrer... qui donc peut venir aujourd'hui?... moins inquiet, plus étonné, car jamais il ne recevait de visites.
Il leva curieusement la tête pour dévisager l'intrus.
La porte s'ouvrit, la clef étant restée dans la serrure, et un jeune homme parut, portant l'uniforme de fantassin.
Un gentil jeune homme frais, rose, délicat, sans barbe encore, avec des yeux noirs pleins d'énergie...
Sur la manche du fusilier luisait le galon de sergent, tout neuf...
—Que me voulez-vous? demanda Bonaparte avec brusquerie, vous vous trompez sans doute?...
Le jeune sergent fit le salut militaire.
—C'est bien au capitaine d'artillerie Bonaparte que j'ai l'honneur de parler? dit-il d'une voix douce.
—A lui-même... quelle affaire vous amène?...
—Je me nomme René... dit avec une certaine hésitation le petit soldat.
—René... tout court? demanda Bonaparte, fixant sur cet inconnu son regard perçant, qui fouillait jusqu'au plus profond de l'âme.
—Oui, René... reprit avec plus d'assurance le visiteur... au bataillon des volontaires de Mayenne-et-Loire, où je suis incorporé, on m'appelle aussi le Joli Sergent...
—Vous méritez ce surnom, dit Bonaparte souriant, vous avez en effet l'air bien doux, bien coquet pour un soldat...
—Vous me jugerez au feu, mon capitaine!... répondit avec crânerie le pimpant volontaire.
Bonaparte fit une grimace, où il y avait de la mélancolie. Il grommela:
—Au feu!... si on m'y envoie jamais!...
Il reprit, examinant plus soigneusement ce visiteur inattendu:
—Arrivez au fait... que me demandez-vous? que puis-je pour vous?...
—Voici, mon capitaine, l'objet de ma démarche... mon bataillon, commandé par M. de Beaurepaire...
—Un brave!... un énergique soldat! je le connais et je l'apprécie, interrompit Bonaparte. Et où est-il en ce moment, votre bataillon? fit-il avec un intérêt plus marqué, sans cesser d'observer dans une attention profonde ce sergent, si jeune et qui semblait si intimidé.
—A Paris... oh! pour peu de jours!... nous arrivons en courant d'Angers, et nous avons sollicité l'honneur de partir les premiers pour la frontière... on nous envoie au secours de Verdun...
—C'est très bien!... Que vous êtes heureux d'aller vous battre! dit Bonaparte avec un soupir, et il ajouta:
—Enfin, que désirez-vous de moi?
—Mon capitaine, j'ai mon frère, Marcel...
—Votre frère se nomme Marcel? interrogea Bonaparte d'un ton méfiant.
—Marcel René!... se hâta de dire le joli sergent se troublant un peu, et baissant les yeux sous le regard inquisitorial du sévère capitaine d'artillerie... Mon frère est médecin... il a été détaché, comme aide-major... au 4e régiment d'artillerie à Valence...
—Mon régiment!... mon ex-régiment, plutôt!
—Oui, mon capitaine... alors j'ai espéré... ayant appris que vous vous trouviez à Paris, par des gardes nationaux, avec qui je me suis rencontré ce matin, au combat des Tuileries... le sergent Lefebvre entre autres, qui vous connaît...
—Le brave Lefebvre! pardieu! oui, je le connais aussi... eh bien! que vous a dit Lefebvre?
—Que vous pourriez peut-être... par un mot au commandant... par votre protection... obtenir que mon frère pût permuter...
Bonaparte réfléchissait profondément, sans détourner son regard du joli sergent, qui se troublait de plus en plus.
Par embarras, pour en finir plus vite et se tirer de sa requête, qui semblait lui causer une vive émotion, le volontaire continua, en précipitant ses paroles:
—Enfin, je voudrais que mon frère fût envoyé, du régiment d'artillerie qui est à Valence, à l'armée du Nord... Il serait avec moi... je ne le perdrais pas de vue... on pourrait se rencontrer... on serait l'un près de l'autre... et s'il venait à être blessé, je me trouverais là... Il me serait possible de le soigner, de le sauver, peut-être!... Oh! mon capitaine, faites-nous à tous les deux cette grande joie!... Si nous étions réunis, nous vous bénirions, nous vous serions éternellement reconnaissants!...
En achevant ces paroles, la voix du jeune homme s'était entrecoupée de hoquets... on eût dit des sanglots refoulés.
Bonaparte s'était levé.
Il marcha droit au sergent et lui dit de son ton saccadé:
—D'abord, mon enfant, je ne puis rien pour vous, ni pour celui que vous nommez votre frère... Lefebvre aurait dû vous dire que je suis sans emploi, sans grade... on a brisé mon épée!... Ma recommandation au 4e d'artillerie serait nulle... plutôt nuisible... je ne connais personne à Paris... je vis seul... je suis moi-même dans l'attente d'une protection... cependant je connais le frère d'un homme influent, d'un ancien député nommé Maximilien Robespierre... il demeure tout près d'ici, rue Saint-Honoré... Vous irez le trouver de ma part... peut-être pourra-t-il obtenir ce qui me serait refusé à moi... allez voir Robespierre jeune!...
—Oh! merci, mon capitaine... comment vous témoigner ma gratitude!...
Bonaparte leva un doigt et, moitié souriant, moitié grave, dit lentement:
—En m'apprenant, brave sergent, ce qui vous a fait quitter les vêtements de votre sexe, pour vous incorporer et courir le hasard des guerres!...
Le joli sergent se mit à trembler:
—Ah! pardon! mon capitaine!... ne me trahissez pas!... soyez généreux! respectez mon déguisement... ne me perdez pas en divulguant ma supercherie... Oui, je suis une femme!...
—Je l'avais soupçonné tout d'abord! dit Bonaparte avec bonne humeur. Mais vos camarades, vos chefs ne se sont aperçus de rien?
—Nous avons au bataillon un grand nombre de tout jeunes gens... pas un n'a de poil au menton... et puis, mon capitaine, je fais mon service très sérieusement! dit avec fierté la jeune guerrière.
—Je n'en doute pas!... Enfin, vous voilà volontaire... et vous voulez être rejointe à l'armée du Nord, si j'ai bien compris votre désir, par ce médecin... cet aide, nommé Marcel... qui vous touche certainement plus qu'un frère... pour qui, probablement, vous vous êtes enrôlée... Oh! je ne vous demande pas votre histoire!... Gardez votre secret!... Vous m'avez intéressé, et si je puis vous être utile, comptez sur moi... Allez voir Robespierre jeune! Dites-lui bien que c'est son ami Bonaparte qui vous envoie!
Et il tendit la main au joli sergent, qui la serra avec des transports de joie...
Le capitaine regarda s'éloigner Renée, toute radieuse.
Son visage s'éclaircit un instant; il murmura avec envie:
—Ils s'aiment... et ils vont combattre ensemble pour la patrie, ces jeunes gens! qu'ils sont heureux!...
Et la mélancolie de nouveau envahit son front.
Il se remit à sa table, promena son doigt sur la carte, et, pensif, considéra longuement cette ville de Toulon, la grande place maritime du Midi, en disant avec exaltation:
—Oh! si je pouvais battre les Anglais!... car je les battrais... là!... là!...
Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte anglaise.
IX
LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS
Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du Rhin.
A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en spectateur tranquille, les bouleversements.
Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses princes...
Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de lys.
M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se dispenser de le suivre par les grands chemins.
Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses brutales les honneurs du combat.
De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui qui offre le plus de densité.
Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.
S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des châteaux d'alentour.
Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.
Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à prendre la route de l'émigration.
Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades parmi les buissons.
Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.
Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la couronne les provinces de l'Ouest.
Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa partir son ami.
La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence de son mari, demanda la permission de l'embrasser.
Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui glisser ces deux mots à l'oreille:
—Veillez sur Renée... je vais l'embrasser avant de partir!
La marquise fit un signe de tête affirmatif, indiquant qu'elle avait compris et qu'elle se souviendrait de la recommandation.
Le comte, léger, joyeux, émancipé, fit un dernier signe du pommeau de la cravache à son ami le marquis, déjà tout préoccupé des chemins creux où il irait se poster avec ses fermiers, guettant les soldats de la République isolés ou marchant par petites troupes, puis il se rendit à un des tournants de la route de Fougères, vers une blanche maison, proprette et fleurie, qu'on nommait la Garderie.
Là, jadis, était un rendez-vous de chasse, un poste de gardes des seigneurs de Mayenne.
Le comte arrêta son cheval devant l'échalier fermant la cour, au milieu de laquelle se trouvait la maisonnette.
Il mit pied à terre, effrayant et chassant les poules picorant dans l'herbe, les canards barbotant au milieu d'une mare que recouvrait à demi une taie verdâtre.
Un chien avait aboyé.
—Paix! paix! Ramonneau!... dit une voix forte, ne reconnais-tu pas notre bon seigneur?...
—Oui, c'est moi, père La Brisée... et quoi de nouveau à la Garderie?
—Rien de nouveau, monseigneur!... dit le vieux garde-chasse, debout sur le seuil de sa maison, vêtu de sa veste de velours, botté, le couteau sur la cuisse, prêt à découpler ses chiens pour la battue ou à décrocher son fusil, pour l'affût au coucher du soleil.
Dans l'intérieur soigneusement lavé, poli, frotté de la pièce servant de cuisine et de salle à manger, des trompes de chasse faisaient étinceler leurs cuivres, à côté de fouets alignés et de défenses de sangliers, d'andouillers, de têtes de cerfs et de museaux de renards, garnissant les parois.
—Monseigneur veut-il me faire l'honneur d'entrer un instant se reposer et d'accepter un pot de cidre?
—Ce ne serait pas de refus, en un autre moment, mon bon La Brisée, mais aujourd'hui impossible... Je pars... je vais faire une assez longue absence...
La Brisée eut un mouvement où il y avait de la tristesse.
—Ah! monseigneur nous quitte, dit-il... A une époque pareille!... Qu'allons-nous devenir?
—Je reviendrai, mon vieux La Brisée, il s'agit d'un voyage... un simple voyage d'agrément.
—Monseigneur est le maître de rester ou de s'en aller! dit avec résignation le garde-chasse... et monsieur le comte a-t-il des ordres à me donner pour le temps de son absence? ajouta-t-il en reprenant son ton ordinaire de serviteur soumis.
—Oh! pas grand'chose, La Brisée... le droit de chasse est présentement aboli et cela te laisse des loisirs...
La Brisée fit un geste mélancolique, et murmura:
—C'est l'abomination de la désolation!... Si encore on s'était contenté de supprimer...
Il s'arrêta, se rappelant que son seigneur était là, et le vieux garde, partisan sous cape de toutes les réformes de la Révolution, sauf en ce qui concernait la chasse, termina son appréciation en disant:
—Toucher au gibier... ça ne s'était jamais vu!...
—Vous en verrez... je veux dire, nous en verrons bien d'autres, La Brisée! Mais parlons de ce qui m'amène... Où est Renée?...
—Mademoiselle Renée est avec ma femme, tout près d'ici... à la ferme de Verbois... Oh! elles ne vont pas tarder... je les espère depuis un quart d'heure...
—Je ne puis attendre... il faut que j'aille coucher à Rennes cette nuit... Vous embrasserez donc Renée pour moi... Adieu, mon brave La Brisée!... portez-vous bien... je reviendrai!... je reviendrai...
Et le comte de Surgères s'éloigna, en faisant un signe bienveillant à son garde. Gaillard et dispos, il sauta en selle. L'idée d'une scène d'attendrissement avec Renée l'avait tourmenté jusque-là. Il redoutait les effusions du cœur.
Ce n'était pas qu'il fût incapable de tendresse. Renée était sa fille. L'enfant issu de ses amours avec la plantureuse marquise de Louvigné. Il éprouvait, pour cette fille de la passion depuis longtemps refroidie, une affection fort tempérée. Il avait sans doute veillé sur elle, mais de loin, et s'il n'avait pas ménagé l'argent, les cadeaux, il s'était montré moins prodigue de ses caresses.
Aussitôt sa naissance, heureusement survenue tandis que le marquis de Louvigné s'était rendu à une assemblée de gentilshommes de la Bretagne et du Perche, tenue à Rennes, Renée avait été confiée aux bons soins de La Brisée et de sa femme.
L'enfant avait été élevée en secret, ne voyant que de loin, au hasard des promenades, son père, et plus rarement encore la marquise de Louvigné, sa mère, qui, l'un et l'autre, en présence de témoins toujours à portée, gars de ferme ou villageois curieux, s'abstenaient de lui donner de bien grandes preuves d'intérêt.
Elle ignorait donc sa naissance et se croyait la fille de La Brisée et de sa digne mais peu aristocratique compagne.
Le comte et la marquise, l'une grande dame du voisinage, l'autre seigneur du domaine où La Brisée était garde, ne lui laissaient en rien soupçonner, par leurs rares visites, le lien naturel qui les attachait à elle.
Grâce aux libéralités du comte, Renée avait eu l'éducation large et s'était accoutumée à montrer une indépendance de demoiselle de bonne maison.
Elle avait appris à monter à cheval et galopait, seule, sans crainte comme sans tutelle, à travers prés et champs, sur une petite jument, sortie des écuries du château. Le père La Brisée l'avait emmenée dans ses courses sous bois, et, déjà forestière, la gamine s'était improvisée chasseresse.
Un jour, pendant que La Brisée, son repas pris en forêt, sommeillait à l'ombre d'un hêtre, comme un pasteur virgilien, elle lui avait doucement dérobé son fusil. A pas lents, elle s'était éloignée... évitant le craquement, sous les pieds, du bois mort ou le froissement des feuilles sèches...