Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 4
—Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu n'avais pu résister...
—Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce qu'il désirait le plus...
—Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses dettes avec sa fille!...
—Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie croissante.
Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:
—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des Tuileries!...
—Tu ne feras pas cela!
—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu importe?...
—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.
—Notre enfant! murmura le blessé...
—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... ta vie ne t'appartient plus!...
—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton mariage?...
—N'est pas encore fait... il y a tout espoir...
—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...
—Pas encore!... jamais peut-être!...
—Explique-moi...
Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que Blanche répondait:
—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais cependant un peu d'espoir au fond du cœur... c'est alors que je t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...
—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...
—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...
—Et il l'a été?...
—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans trois mois...
—Trois mois!
—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...
—Ah! il est moins pressé, le baron...
—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la célébration de cet impossible mariage...
—Et tu iras à Jemmapes?...
—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont libres...
—Et tu l'accompagneras?...
—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...
—Tu me le jures?
—Je le jure!...
—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu cédais?...
—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui remettre ce message que les barrières franchies...
—Alors il sait?...
—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut avoir d'autre père que toi...
—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à recommencer le combat contre les sans-culottes!...
Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et un flot de sang coula.
Il poussa un cri.
Catherine accourut, offrit ses services.
Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent de nouveau la blessure.
Neipperg s'était évanoui.
Il reprit lentement ses sens.
Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:
—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.
Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:
—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:
—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!
—Il a trois ans bientôt.
—Et il se nomme?
—Henri... nous l'appelons Henriot.
—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?
Blanche de Laveline réfléchissait.
—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en soignant M. de Neipperg...
—Parlez... que faut-il faire?
—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère Hoche, dans un faubourg de Versailles.
—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...
—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...
—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...
—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?
—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons, vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra en faire?
—Tu me l'amèneras...
—Où cela?...
—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...
—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec l'enfant, à Jemmapes?...
—Au plus tard le 6 novembre...
—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...
—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu fais pour moi...
—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...
—A Jemmapes donc!...
—A Jemmapes, le 6 novembre!...
Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:
—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...
—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses encore... et je n'ai que faire auprès de vous.
—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?
—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A bientôt!
VII
LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ
Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son bras et se disposait à sortir.
Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa journée.
Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se produire.
Elle avait désormais charge d'âmes.
Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.
Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.
Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:
—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine Bonaparte!...
Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle sourit:
—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, celle-ci peut lui faire défaut...
Et, avec un soupir, elle ajouta:
—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.
Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors l'humble officier d'artillerie.
Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le nº 14.
La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant sa carrière prodigieuse.
Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer sa fortune, personne ne crut à son mérite.
Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition précaire où se débattaient les siens.
Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité française, quand Paoli eut quitté l'île.
Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.
Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.
Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance singulièrement aiguisé.
Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour besoin!»
Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de Charles et de Letizia, le 15 août 1769.
Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait eu Corte pour berceau.
L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.
L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu possible l'entrée à l'école du futur général.
Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal et la détresse de sa famille.
La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, endurcirent son âme et assombrirent son enfance.
Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, ulcéré.
Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque de Napoleone,—on l'appelait _Paille-au-Nez_; ils l'avaient insulté dans sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.
Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, ces premières années de son existence.
Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans des mémoires payés par la police de la Restauration.
De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cœur aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.
Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.
Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le salon d'une dame du Colombier.
Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, le 1er mai 1788.
Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait, faute d'argent,—le rendirent malade.
Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.
Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze centimes par mois.
Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.
Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, cirait ses bottes et cuisinait la soupe.
Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.
—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades!...»
La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.
A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que de bien.»
La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie d'Auxonne.
Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme son véritable visage.
En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.
Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment disputé.
Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une famille fort influente.
Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. Ajaccio fut partagé en deux camps.
Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de suffrages et faire pencher la balance.
Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.
C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable au pouvoir.
On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.
Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le triomphe de Peraldi certain.
Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.
Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une bande en armes.
On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.
Le commissaire était plus mort que vif.
Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:
—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, mon cher commissaire!
Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon cœur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.
Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales d'Ajaccio.
L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.
La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais on était en période révolutionnaire.
Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui coûter cher.
Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été assigné.
Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion politique.
Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite et misérable.
Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette époque la conduite de l'aventureux condottiere.
Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double de ses appointements de lieutenant d'artillerie.
Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.
Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été un peu la victime des siens.
Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du 17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à servir dans les bataillons de la garde nationale.
Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.
Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.
Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire et besogneuse.