Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 3
—C'est à ce pauvre petit capitaine d'artillerie... Napoléon Bonaparte!... Le pauvre garçon n'en a pas de trop... Il me doit aussi une note assez forte... C'est égal, je lui rendrai une chemise neuve... J'irai l'acheter et je la lui porterai moi-même à son garni, en lui disant que j'ai roussi la sienne avec mon fer... Pourvu qu'il accepte, car il est bien fier!... Ah! en voilà un qui ne fait pas beaucoup attention à son linge... pas plus qu'aux femmes, d'ailleurs! acheva-t-elle avec un léger soupir.
Tout en pensant ainsi à la pratique dont elle mettait le linge en charpie, Catherine, avec délicatesse, posait ses compresses sur la blessure de cet officier autrichien, hôte inattendu chez une patriote comme elle.
La vue de ce jeune homme, frappé à mort peut-être, tout pâle, sans forces, dont l'énergie et la vie coulaient par une plaie énorme, avait changé tous les sentiments de Catherine.
Ce n'était plus alors l'amazone en jupon court, s'avançant parmi les combattants, bondissant de joie à chaque volée de mitraille et souhaitant d'avoir un fusil pour participer à cette fête de la mort.
Elle était devenue l'ange secourable qui se penche vers les souffrances humaines.
Elle avait presque sur les lèvres une malédiction contre la guerre et se disait que les hommes étaient encore bien sauvages pour s'entretuer de la sorte.
Mais elle reportait en même temps sa haine et son anathème contre ce roi et cette reine qui avaient rendu fatales et nécessaires ces boucheries.
—C'est un Autrichien, murmura-t-elle... Qu'est-ce qu'il venait faire chez nous, cet habit blanc?... Défendre son Autrichienne... Madame Véto!... Pourtant il n'a pas l'air méchant...
Elle le considéra plus attentivement.
—Il est tout jeune... vingt ans à peine!... On dirait une fille...
Puis cette observation professionnelle lui vint:
—Son linge est fin... de la batiste!... Oh! c'est un aristo...
Et elle soupira, comme pour dire: «Quel dommage!...»
Sous l'influence bienfaisante de l'eau froide, et sous les compresses formant ligature, arrêtant l'épanchement du sang, le blessé cependant se ranima...
Il rouvrit lentement les yeux... Autour de lui ses prunelles mourantes semblaient chercher...
Avec la connaissance, l'impression du danger lui revint...
Il fit un mouvement comme pour se lever.
—Ne me tuez pas! murmura-t-il dans un effort suprême et instinctif, étendant les bras en avant, comme pour parer les coups d'ennemis invisibles.
Faisant alors un énergique effort, rassemblant dans une tension suprême de la volonté toutes ses forces, le blessé arriva à articuler cette phrase:
—Vous êtes Catherine Upscher... de Saint-Amarin? C'est mademoiselle de Laveline qui m'a envoyé chez vous. Elle m'a dit que vous étiez bonne... que vous m'aideriez à me cacher... je vous expliquerai plus tard...
—Mademoiselle Blanche de Laveline? dit Catherine stupéfaite, la fille du seigneur de Saint-Amarin... ma protectrice! Celle qui m'a permis de m'établir! d'acheter ce fonds! Vous la connaissez donc? Ah! pour elle, il n'est péril que je ne brave. Que vous avez eu raison de venir ici! Vous êtes en sûreté, allez! et l'on me passerait sur le corps avant de vous arracher de cet asile!
Le blessé tenta de parler. Il voulait sans doute invoquer encore le nom de cette Blanche de Laveline, qui paraissait avoir si grande influence sur Catherine.
Catherine lui imposa silence, d'un geste:
—Soyez raisonnable, dit-elle d'une voix maternelle... personne ne veut vous tuer! Mademoiselle Blanche sera contente de moi... Vous êtes ici chez une patriote...
Elle s'arrêta, grommelant:
—Qu'est-ce que je lui dis là? Les Autrichiens, ça ne sait pas ce que c'est que des patriotes! C'est des sujets, des esclaves... Vous êtes chez une amie, reprit-elle en élevant la voix.
Neipperg se laissa retomber sur le sol. Ses forces, un instant ranimées, le quittaient.
Mais il avait entendu la voix compatissante de Catherine, il avait compris qu'il était sauvé.
Une indicible expression de joie et de reconnaissance éclaira son visage défait. Il était chez une amie... le nom de Blanche de Laveline le protégeait... il n'avait plus rien à craindre...
Dans un effort suprême, les yeux demi-clos, il allongea le bras et sa main, exsangue et froide, chercha la main brûlante de Catherine...
—C'est bon!... calmez-vous!... laissez-moi vous soigner, citoyen Autrichien... dit Catherine, s'efforçant de maîtriser son émotion...
Et, attentive, anxieuse, elle se dit:
—Il serait mieux couché... mais je ne suis pas assez forte pour le porter sur le lit... Ah! si Lefebvre était là!... mais il ne vient pas!... est-ce qu'il serait...
Elle n'acheva pas sa pensée...
L'idée que son Lefebvre pouvait se trouver inerte comme cet officier étranger, plein de sang et à bout de souffle, se présentait pour la première fois à son esprit et la glaçait d'épouvante...
—C'est terrible, la guerre!... murmura-t-elle...
Puis, son tempérament énergique reprenant le dessus, elle songea:
—Bah!... Lefebvre est trop brave, trop solide pour être comme ce petit aristocrate... c'est un coffre à balles, Lefebvre!... il en recevrait une demi-douzaine dans le sac, sans dire seulement ouf!... c'est pas taillé comme ces freluquets... Et ça se mêle de vouloir défendre madame Véto, ça ose tirer sur le peuple!...
Elle haussa les épaules, puis regardant de nouveau son blessé:
—C'est impossible qu'il reste là... il va passer pour sûr!... Comment faire?... C'est un ami de mademoiselle Blanche... je ne peux pas le laisser mourir comme ça... il faut que je fasse tout pour le ranimer...
Cette pensée lui vint tout à coup:
—C'est peut-être le fiancé de mademoiselle Blanche?... Ce serait drôle si je la mariais, moi, qu'elle avait promis de doter! Oh! il faut que je sauve ce jeune homme!... et mon Lefebvre qui n'arrive pas! répéta-t-elle embarrassée, cherchant le moyen de transporter l'Autrichien.
Puis, cette réflexion lui traversa l'esprit:
—Il vaut mieux que Lefebvre ne soit pas là... Oh! ce n'est pas qu'il soit méchant ni qu'il lui vienne à l'idée de me reprocher de sauver un aristocrate... quand il saura que c'est un ami de ma bienfaitrice, il n'aura rien à dire... et puis, après la bataille, un soldat français ne connaît plus d'ennemis... Lefebvre me l'a dit bien souvent! mais il est jaloux comme un tigre!... Ça lui déplairait de me voir tripoter les chairs blanches de cet aristo... ensuite, il se demanderait peut-être, comment que ça se fait que ce jeune homme soit venu se réfugier chez moi... Pour te demander asile, il faut qu'il te connaisse! C'est ce qu'il dirait... je sais bien ce que je lui répondrais moi... mais ça ne fait rien, j'aime mieux qu'il ne le voie pas...
Et de nouveau, faisant un effort, elle tenta de soulever le corps, devenu pesant par l'inertie, du jeune Autrichien...
A ce moment, on frappa à la porte de la rue...
Catherine tressaillit.
Elle écouta, aussi pâle que le blessé...
—Qui peut venir? se demanda-t-elle. La boutique est fermée et personne ne viendra chercher et apporter du linge un jour pareil...
Les crosses de fusils résonnaient sur le pavé...
On heurtait en même temps à la porte de l'allée...
Des voix s'élevèrent confuses...
—Il s'est sauvé par là...
—Il est caché ici...
Catherine frémit:
—C'est lui qu'on cherche!... murmura-t-elle en regardant avec une compassion plus grande le blessé, toujours inerte.
Les voix grondaient aux deux issues. Un piétinement irrité témoignait de l'impatience d'une foule.
—Enfonçons la porte!... dit tout à coup une voix.
—Comment le sauver? murmura Catherine... et, secouant le moribond, elle lui dit:
—Allons!... citoyen... monsieur... du courage!... essayez de marcher...
Le blessé rouvrit les yeux et soupira d'une voix étranglée:
—Je ne peux pas... laissez-moi mourir!...
—Il s'agit bien de mourir! grommela Catherine; voyons! de l'énergie, morbleu!... Sachez qu'il faut que je vous ramène vivant à mademoiselle de Laveline... Ce ne serait pas la peine qu'elle vous ait envoyé ici pour y rester... Levez-vous... là... ça y est!... Vous voyez que ce n'est pas difficile... il n'y a qu'à vouloir...
Neipperg chancelait comme un homme ivre.
Catherine avait peine à le soutenir. Les cris, les menaces, les jurons redoublaient au dehors.
Déjà des coups de crosse solidement appliqués faisaient trembler les ais de la porte...
Tout à coup une voix s'éleva:
—Attendez, citoyens... laissez-moi faire!... on va m'ouvrir, à moi...
Et la même voix cria très haut:
—Catherine, c'est moi!... n'aie pas peur!... arrive donc!...
—Lefebvre!... dit Catherine toute tremblante, heureuse assurément de savoir son pays sain et sauf, mais craintive pour le blessé.
—Attends!... j'accours! cria-t-elle.
—Vous le voyez, citoyens... elle va ouvrir; un peu de patience!... dame! vous l'aviez effrayée avec votre façon de demander la porte à coups de crosse!... dit Lefebvre assez haut pour que Catherine reconnût sa voix.
—Vous avez entendu, dit-elle vivement au blessé... ils vont entrer... je suis obligée d'ouvrir... venez!
—Où faut-il aller?
—Essayez de monter cet escalier... je vous cacherai dans le grenier...
—Monter? Oh! c'est impossible... voyez, je me traîne...
—Eh bien! là... dans ma chambre!...
Et Catherine le poussant, le remorquant, finit par introduire l'autrichien dans sa chambre, dont elle ferma la porte à clef...
Puis, rouge, essoufflée, contente, elle se hâta d'aller ouvrir à Lefebvre et à la foule, en se disant avec une joyeuse satisfaction:
—Maintenant, il est sauvé!
V
LA CHAMBRE DE CATHERINE
La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en majorité.
—Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en l'embrassant sur les deux joues...
—Dame! ce bruit... ces cris...
—Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le maître aujourd'hui!...
—Vive la nation!... crièrent des voix.
—A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le seuil de la boutique de Catherine.
—Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta boutique?...
—Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...
—Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...
Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:
—Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà dit, n'est-ce pas?...
Alors se tournant vers les gardes nationaux:
—Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...
—Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.
—Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...
Et tendant la main aux gardes:
—Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il faut donc les remplacer... à tantôt!...
Les gardes s'éloignèrent.
Les badauds continuaient à stationner devant la porte.
—Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...
Et il les poussa devant lui.
—C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!
—C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.
Et il ajouta d'une voix traînarde:
—Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...
Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:
—J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...
Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...
Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.
Elle résista.
Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.
Un vague soupçon envahit son visage.
—Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...
—Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras visible.
—Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...
—Non!... tu ne l'auras pas!...
—Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la clef...
—Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...
—Eh bien! je la prendrai!...
Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...
—Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai avec toi...
On cogna de nouveau aux volets de la boutique.
Catherine alla ouvrir.
Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.
—Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la section... On parle de le nommer lieutenant...
Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.
Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à Catherine en lui disant:
—Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...
—Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.
—Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un galant?...
—Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...
—Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça me nuirait peut-être à ma section!...
—Oh! tu es un brave cœur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...
—Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je les suive...
—Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.
—C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...
Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.
VI
LE PETIT HENRIOT
Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:
—Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!
Neipperg fit un mouvement et dit lentement:
—Nous avons défendu le roi!...
—Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?
—Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une mission auprès de la reine...
—L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...
—Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune officier.
—Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... Hein? suis-je tombé juste?...
—Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...
—Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline mérite bien d'être aimée...
Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:
—Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été pour elle et pour...
Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.
—Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres qui brillaient!...
Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et de colère.
—Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce jeune homme a voulu se faire tuer!...
Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous la tête du blessé, en lui disant:
—Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...
Le malade secoua doucement la tête:
—Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma guérison!...
Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite Catherine en affection.
Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être aimée et bénie que mademoiselle Blanche!
Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.
—Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...
Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:
—Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se traîner de ce côté... vit-il encore?...
—Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...
—Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se battre avec les gentilshommes du château!...
Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra avec reconnaissance, en lui disant:
—Mène-moi auprès de lui!...
La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.
Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était parvenue à l'allonger.
Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force pour le maintenir.
—Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...
—La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...
—Ingrat!... tu devais vivre pour moi...
—Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu pas me quitter pour toujours!...
—Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous secourir... il fallait espérer!...