Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 20
Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, disait-il, qu'on ne me regardera plus.»
Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les soldes en retard.
Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait la splendeur de la terre promise:
«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre.»
La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la suite.
Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, dans l'entr'acte du drame palpitant.
Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux événements la réalisation de ces utopiques conceptions.
Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire, Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.
Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes, inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères, Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout qui était membre des Cinq-Cents.
Le complot s'organisa sans grandes précautions.
Tout le monde en était, ou à peu près.
Le 18 brumaire,—9 novembre 1799,—à six heures du matin, tous les généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier, Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.
Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec inquiétude:
—Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il pas avec nous?...
Au même instant, on annonça le général Lefebvre.
Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.
L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.
De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.
Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à Altenkirchen, il s'était comporté en héros.
Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et de sa qualité de militaire.
Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable à la réussite des desseins de Bonaparte.
Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.
A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il était monté à cheval et avait parcouru la ville.
Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.
Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.
Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:
—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cœur sur la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se plaint de ne pas la voir assez souvent...
—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre, très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...
Bonaparte l'interrompit.
—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...
Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.
—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à la rivière!...
Et il ceignit le sabre des Pyramides.
Le 18 brumaire était accompli.
Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à demi du fourreau le don de Bonaparte:
—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...
—Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.
—Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire, fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de Sambre-et-Meuse, il me suffit!...
Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser, franc et pur comme son sabre de combat.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1]
[1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai prochain.
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
LA BLANCHISSEUSE
I.—La fricassée 1 II.—La prédiction 10 III.—La dernière nuit de la royauté 20 IV.—Un chevalier du poignard 31 V.—La chambre de Catherine 50 VI.—Le petit Henriot 56 VII.—Le locataire de l'hôtel de Metz 71 VIII.—Le joli sergent 85 IX.—Le serment sous les peupliers 95 X.—L'enrôlement involontaire 114 XI.—La créance de madame Sans-Gêne 129
DEUXIÈME PARTIE
LA CANTINIÈRE
I.—En chaise de poste 138 II.—Chez la fruitière 147 III.—La demoiselle de Saint-Cyr 158 IV.—Première défaite de Bonaparte 169 V.—Le siège de Verdun 174 VI.—A l'étape 179 VII.—L'abandonnée 193 VIII.—L'arrivée des volontaires 203 IX.—L'envoyé de Brunswick 210 X.—Le serment de Beaurepaire 217 XI.—La mission de Léonard 228 XII.—Le camp des émigrés 233 XIII.—Le second enfant de Catherine 246 XIV.—La fin d'un héros 253 XV.—Au bord du néant 265 XVI.—Jemmapes 273 XVII.—La messe de mariage 289 XVIII.—Dette de reconnaissance 306 XIX.—Avant l'attaque 321 XX.—La victoire en chantant 332 XXI.—L'étoile 343 XXII.—Yeyette 353 XXIII.—Madame Bonaparte 370 XXIV.—Chez Barras 377 XXV.—Le sabre des Pyramides 391
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
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Modifications:
Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont elle avait) Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...) Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère philosophie) Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis). Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses grognements). Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son âme). Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir). Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun). Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (—Ce que nous venons faire? dit Catherine). Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais). Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...) Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque). Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline). Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon). Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako). Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau). Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent Barras). Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement pour lui). Page 405 Appel de la note [1] ajouté.