Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 2
Cette grande journée, qui est la victoire même de la Révolution et l'avènement de la République, car le 22 septembre ne fit que proclamer et légaliser l'acte triomphant du 10 août, nul ne peut se vanter de l'avoir organisée, commandée, décrétée.
Danton dormait chez Camille Desmoulins, quand on vint le chercher pour se rendre à la Commune. Marat se terrait dans sa cave. Robespierre demeurait à l'écart; il ne fut élu que le 11 membre de la Commune. Barbaroux avait décliné l'honneur de conduire les Marseillais, et Santerre, le grand agitateur du faubourg Saint-Antoine, ne figura qu'au milieu de la journée dans la lutte.
Le 10 août, insurrection anonyme, bataille sans commandant en chef, eut pour général la foule et pour héros tout le peuple.
Le mouvement ne commença qu'après minuit, dans cette nuit radieuse du 9.
Les émissaires des 47 sections qui avaient demandé la déchéance de la royauté,—une l'avait votée, la section Mauconseil,—circulaient silencieusement par les rues, transmettaient de porte en porte le mot d'ordre: Aux armes, quand vous entendrez le tocsin sonner et battre le rappel!...
Vers une heure, le tocsin tinta dans plusieurs paroisses. La cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui avait sonné le massacre de la Saint-Barthélemy, sonna le glas de la monarchie.
A ce bruit lugubre qu'accompagna bientôt le roulement lointain des tambours battant le rappel, Paris se leva et empoigna ses fusils, en se frottant les yeux.
La lune était couchée. L'ombre avait envahi la ville. Mais, à toutes les fenêtres, des lumières une à une s'allumèrent. Cette illumination soudaine, comme pour une fête, avait un aspect sinistre. Aube factice d'une journée où la fumée du combat, la vapeur des incendies et la buée du sang devaient obscurcir le soleil.
Les portes, successivement, s'entre-bâillèrent dans les rues en éveil. Des hommes en armes se montrèrent sur les seuils. Ils interrogeaient l'horizon, tendaient l'oreille, attendant au passage le gros de leur section pour entrer dans les rangs, et regardaient le jour monter au-dessus des toits.
Des crosses de fusils résonnaient sur les pavés. Par les ruelles et dans les cours on entendait le crépitement des batteries qu'on faisait jouer, le froissement métallique de la baïonnette dont on essayait la douille et le cliquetis des sabres et des piques.
Les maisons avoisinant les Tuileries avaient toutes leurs volets poussés, et déjà plusieurs boutiques s'ouvraient.
Mademoiselle Sans-Gêne n'avait pas été la dernière à mettre le nez au vent.
Vêtue d'un jupon court, une camisole légère couvrant sa poitrine bombée, un coquet bonnet de nuit sur la tête, après avoir écouté, de la fenêtre, les rumeurs de la nuit, percevant le tambour et reconnaissant le tocsin, elle s'était hâtée de passer dans son atelier, d'allumer et d'entr'ouvrir, avec prudence, sa porte...
La rue Royale-Saint-Roch où se trouvait sa boutique de blanchisseuse était encore déserte...
Catherine attendit, regardant, écoutant...
Ce n'était pas seulement la curiosité qui lui faisait ainsi guetter la venue des sections en armes...
Elle était bonne patriote, la Sans-Gêne, mais un autre sentiment que la haine du tyran l'animait alors...
Depuis la _fricassée_ dansée au Waux-Hall, elle avait revu son pays, le sergent Lefebvre...
On avait fait plus ample connaissance. A une petite partie fine, à la Râpée, où, sans trop de difficultés, elle s'était laissé conduire, on avait échangé des serments et échafaudé plus d'un projet...
L'ex-garde française s'était montré fort entreprenant, mais Catherine lui avait répondu d'un ton si énergique qu'elle ne se donnerait qu'à son mari, que le sergent, tout à fait épris, avait fini par causer mariage...
Elle avait accepté la proposition.
—Nous n'avons pas grand'chose, avait-elle dit gaiement, à apporter en ménage... moi, j'ai ma blanchisserie... où les mauvaises payes ne manquent pas...
—Moi, mes galons, et la solde est souvent en retard...
—Cela ne fait rien... nous sommes jeunes, nous nous aimons, et nous avons l'avenir devant nous!... Le sorcier de l'autre jour ne m'a-t-il pas promis que je serais duchesse?...
—Et à moi ne m'a-t-il pas dit que je deviendrais général!...
—Il a d'abord dit que tu épouserais celle que tu aimais...
—Eh bien! réalisons la prédiction par le commencement!
—Mais on ne peut guère se marier en ce moment... on va se battre!...
—Fixons une date, Catherine!...
—A la chute du tyran, veux-tu?...
—Oui... ça me va!... les tyrans, je les exècre... Tiens, Catherine, regarde-moi ça...
Et Lefebvre, retroussant sa manche, fit voir à sa promise son bras droit sur lequel s'étalait un superbe tatouage: deux sabres entrecroisés, surmontés d'une grenade en flammes, avec cette inscription: Mort aux tyrans!...
—Hein!... on est patriote! dit-il avec orgueil en étendant triomphalement son bras nu.
—C'est très beau! fit avec conviction Catherine.
Et comme elle avançait un doigt pour tâter le dessin.
—Touche pas! dit vivement Lefebvre, c'est tout frais...
Catherine recula sa main, toute craintive d'endommager le chef-d'œuvre.
—Aie pas peur; ça ne déteint pas... seulement ça cuit... oh! ça se passera!... mais attends... dans quelques jours tu auras mieux que cela...
—Quoi donc?... demanda curieusement Catherine.
—Mon cadeau de noces! répondit mystérieusement le sergent.
Il n'en voulut pas dire davantage ce jour-là, et après avoir trinqué gaiement, sous la tonnelle du traiteur, à la chute du tyran et à leur prochain mariage, qui en serait la conséquence, Catherine et son amoureux s'en revinrent par la diligence de Charenton, jusqu'à la rue du Bouloi, et de là, à pied, gagnèrent, sous le clignotement malicieux des étoiles, la boutique de la rue Royale-Saint-Roch où, brusquement, pour éviter les scènes d'attendrissement, la blanchisseuse ferma la porte au nez du sergent, en lui criant:
—Bonne nuit, Lefebvre!... tu entreras quand tu seras mon mari!...
Depuis, toutes les fois que son service lui laissait un peu de liberté, Lefebvre accourait à la boutique et jasait un bon moment avec sa payse.
Tous deux commençaient à trouver que le tyran mettait bien du temps à tomber.
Aussi, l'on conçoit avec quelle double impatience de bonne patriote et de fille à marier Catherine épiait cette aube du 10 août...
Le tocsin, dans la nuit lançant ses notes funèbres, sonnait pour les Tuileries le _De profundis_ de la royauté et, pour la blanchisseuse, l'_Alleluia_ nuptial.
Deux autres voisins, en costume nocturne, avaient imité Catherine et se tenaient sur leurs portes, bayant aux nouvelles...
—Y a-t-il du nouveau, mam'zelle Sans-Gêne? demanda l'un d'eux à travers la rue...
—J'en attends, voisin... tenez! patientez un peu... vous allez savoir ce qu'il en est...
Essoufflé, ayant couru vite, Lefebvre, équipé, armé, les buffleteries croisées sur la poitrine, déboucha de la rue Saint-Honoré, déposa son fusil dans l'angle de la porte, et embrassa vigoureusement la blanchisseuse.
—Ah! ma bonne Catherine, que je suis content de te voir... Ça va chauffer, va! ça chauffe même déjà... c'est pour aujourd'hui!... Vive la nation!...
Les voisins timidement s'étaient rapprochés.
Ils demandèrent ce qui se passait.
—Voilà... dit Lefebvre, se campant, comme s'il allait lire au tambour une proclamation, il faut vous dire que l'on a voulu assassiner au château le vertueux Pétion, le maire de Paris...
Une rumeur indignée s'éleva de l'auditoire.
—Qu'avait-il été faire chez le tyran? demanda Catherine.
—Dame! on l'avait attiré là comme otage... Imaginez-vous que le château est une vraie forteresse, il y a des madriers aux fenêtres, les portes sont barricadées... Les Suisses sont armés jusqu'aux dents et avec eux se trouvent ces scélérats de Chevaliers du poignard... des traîtres, des amis de l'étranger... ils ont juré d'assassiner les patriotes!... Oh! s'il m'en tombe un entre les mains dans la journée qui se prépare, à celui-là son compte est bon!... s'écria Lefebvre avec une énergie presque sauvage.
—Continue, dit Catherine, il n'y en a pas ici, de ces Chevaliers du poignard... et il est douteux que tu en trouves un sur ton chemin... et M. Pétion... dis-nous ce qu'il est devenu?...
—Mandé à la barre de l'Assemblée... là du moins il est en sûreté... Oh! il l'a échappé belle!...
—Est-ce qu'on s'est battu déjà?
—Non... il y a eu cependant un homme tué... Mandat... le commandant de la garde nationale...
—Votre chef!... les Suisses ont tiré dessus?...
—Lui!... il était de leur côté... on a trouvé, signé de sa main, un ordre de fusiller les patriotes du faubourg, par derrière, quand ils seraient arrivés à la hauteur du Pont-Neuf, pour faire leur jonction avec les camarades de Saint-Marceau et de Saint-Victor... mais la trahison est déjouée: le traître, appelé à l'Hôtel de Ville pour s'expliquer, a été abattu d'un coup de pistolet parti de la foule... rien ne peut arrêter les sections en marche... ce soir, Catherine, nous serons vainqueurs et dans huit jours nous nous marierons!... Tiens, j'ai déjà mon cadeau de noces... tu sais, je te l'avais promis!...
Et devant les voisins ébahis, le sergent, mettant à nu son bras gauche, fit voir un second tatouage représentant deux cœurs enflammés.
—Tu vois, dit-il, ce qu'il y a d'écrit: A Catherine pour la vie!...
Il recula pour mieux laisser admirer le dessin.
—Il est beau... plus beau que l'autre! dit Catherine rouge de plaisir, et elle sauta au cou du sergent en répétant par deux fois:
—Oh! mon Lefebvre, que tu es gentil et que je t'aime!...
A ce moment, des coups de feu au loin déchirèrent l'air brumeux... Le canon répondit...
Tous les badauds rentrèrent dans leurs maisons...
—Allons! à tantôt, Catherine! il faut que j'aille où le devoir m'appelle... Sois tranquille! nous reviendrons vainqueurs!... dit joyeusement Lefebvre.
Et tout en prenant son fusil, il l'embrassa encore une fois, et s'éloigna dans la direction des Tuileries.
Les Suisses avaient tiré sur une foule à peine armée et qui parlementait avec eux...
Des cadavres jonchaient le vestibule des Tuileries, les trois cours et le Carrousel!...
Mais déjà les canons des patriotes envoyaient leurs boulets signifier à la royauté sa déchéance...
Louis XVI s'était réfugié au sein de l'Assemblée nationale, qui s'était réunie à deux heures du matin, au son du tocsin. En attendant les événements, les législateurs, sous la présidence de Vergniaud, discutaient l'abolition de la traite des nègres. La cause sacrée de la liberté humaine était ce jour-là défendue partout, sans distinction de races, ni de couleurs.
Tapi dans la loge du logotachygraphe, le journaliste sténographe, comme on dirait aujourd'hui, chargé de la rédaction des comptes rendus, l'épais monarque mangeait tranquillement une pêche, sourd aux détonations qui faisaient crouler son trône, indifférent au sort de ses Suisses, et oublieux de ces nobles qui mouraient pour lui...
Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de la féodalité.
IV
UN CHEVALIER DU POIGNARD
Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.
Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris de: Victoire! Victoire!...
De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient dans les rues...
Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.
Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.
Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale requis pour la défense du château, était rentré découragé en son appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les avaient braquées sur le château.
Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses l'escortèrent.
Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et organisée.
Aussi peut-on croire que le sang eût été épargné dans cette journée, dont les résultats étaient déjà acquis par la retraite de Louis XVI, si un de ces terribles hasards, comme il s'en produit dans ces moments confus, n'était venu donner le signal d'un massacre impitoyable.
Les Marseillais et les Bretons ayant pour chef un ami de Danton, ancien sous-officier, Westermann, Alsacien, militaire très énergique, pénétrèrent dans les cours du château. Il y en avait trois à cette époque, et le Carrousel, beaucoup plus restreint qu'aujourd'hui, était couvert de maisons.
Westermann avait rangé sa troupe en bataille. Les Suisses étaient postés aux fenêtres du château, prêts à faire feu.
On s'observait. Westermann dit quelques mots en allemand aux Suisses pour les dissuader de tirer sur le peuple et les encourager à fraterniser.
Déjà quelques-uns de ces infortunés mercenaires lançaient des cartouches par les fenêtres, en signe de désarmement.
Les patriotes, encouragés, rassurés par ces démonstrations pacifiques, s'engagèrent sous le vestibule du château.
Une barrière était placée au bas des marches du grand escalier, conduisant à la chapelle.
Sur chaque degré, deux Suisses, l'un adossé au mur, l'autre à la rampe, se tenaient debout, immobiles, muets et sévères, le fusil en joue, prêts à faire feu...
Avec leur haute stature, leurs bonnets à poils et leurs habits rouges, ces montagnards enrégimentés étaient imposants et devaient inspirer la crainte.
Mais il n'y avait pas que des fédérés bretons ou marseillais dans cette foule. Des loustics du faubourg s'y étaient faufilés. Gavroche est de tous les temps et de toutes les fêtes: on est sûr de le retrouver au premier rang, les jours de bataille, les matins d'exécution et les soirs de feu d'artifice.
Quelques-uns de ces Parisiens, farceurs intrépides, imaginèrent d'attirer à eux, avec des crocs, avec des piques, deux ou trois des Suisses des plus rapprochés...
Les hommes ainsi happés se laissèrent assez facilement entraîner, contents peut-être d'échapper à une bagarre possible, se croyant hors d'affaire.
Cette pêche aux Suisses allait continuer, aux éclats de rire des assistants, quand tout à coup, sans qu'on ait jamais pu démêler, dans la fumée du combat, l'origine du premier coup de feu et la responsabilité du signal du massacre, une trombe de projectiles balaya cette foule jusque-là inoffensive, et plutôt gouailleuse que menaçante.
On est en droit de croire que des gentilshommes, postés sur le palier du haut, voyant les Suisses accrochés se laisser aller sans résistance, prêts à fraterniser, pour arrêter la défection et creuser un fossé sanglant entre le peuple et la garde, ont tout à coup tiré...
Les deux Suisses déjà au milieu du peuple tombèrent frappés les premiers...
Le feu plongeant, dirigé avec sang-froid par les défenseurs du château, fut terrible...
En un instant le vestibule fut plein de cadavres.
Le sang coulait en ruisseaux sur les dalles...
Une fumée épaisse avait envahi le vestibule...
Au signal des coups de feu de l'intérieur, la fusillade s'était engagée partout.
Les Suisses et les gentilshommes, dont beaucoup avaient revêtu l'uniforme de la garde, tiraient à l'abri des fenêtres barricadées. Tous leurs coups portaient...
Les cours s'étaient vidées. Le Carrousel était balayé. Les Suisses firent alors une sortie vigoureuse jusque dans la rue Saint-Honoré.
Mais les Marseillais, les Bretons, les gardes nationaux revinrent en forces, avec du canon. Les Suisses étaient débordés, le château fut envahi. Rien ne résista à la foule triomphante. La plupart des Suisses furent massacrés dans les appartements, dans les jardins; jusqu'aux Champs-Elysées, on les poursuivit. Plusieurs durent la vie à la générosité des vainqueurs, qui s'efforcèrent de les protéger contre la fureur populaire.
Le roi avait été sommé de faire cesser le feu des Suisses. Il donna l'ordre à M. d'Hervilly, mais ce chef des Chevaliers du poignard se réserva de s'en servir selon les circonstances. Il croyait alors, avec la reine, que force resterait aux défenseurs du château et que le feu des Suisses aurait raison de ce qu'il appelait la canaille. Quand il reconnut son erreur, il était trop tard: le château était au pouvoir du peuple et le roi, prisonnier dans l'enceinte de l'Assemblée, n'allait pas tarder à être écroué au Temple.
Catherine, qui n'avait plus peur, après avoir suivi avec émotion les débuts de l'affaire, rassurée bientôt, n'entendant pas de coups de feu, s'était aventurée jusqu'à gagner le Carrousel...
Elle voulait voir si le tyran mettait de la bonne volonté à déguerpir et à hâter sa noce...
Et puis, elle se disait aussi, que peut-être, parmi les combattants, elle apercevrait son Lefebvre...
Cette idée de le surprendre, noir de poudre, se battant comme un démon au premier rang, sous la mitraille, loin de lui inspirer de la crainte, l'enhardissait...
Elle aurait voulu être près de lui, pouvoir lui passer les cartouches... plus que cela: tenir elle-même un fusil, le charger et faire feu sur les défenseurs du tyran!...
Elle se sentait une âme de guerrière, à l'odeur de la poudre...
Tous les dangers de son Lefebvre elle aurait voulu les partager, et de la gloire qu'il allait acquérir elle se montrait à la fois fière et un peu jalouse...
Non! pas une seule fois la pensée ne lui vint qu'il pouvait tomber sous les balles des Suisses...
Ne leur avait-on pas prédit qu'il commanderait des armées et qu'elle serait sa femme!... Ni l'un ni l'autre n'étaient destinés à périr en cette journée...
Et, bravant le péril, elle avançait toujours plus près des canonniers et des Marseillais, cherchant Lefebvre et dédaignant la mort...
Quand la furieuse fusillade des Suisses éclata, il y eut une affreuse débandade...
Catherine fut entraînée par la masse des fuyards dans la rue Saint-Honoré.
Vers sa boutique elle s'en revint, redoutant que la panique ne se propageât jusque-là et qu'on n'envahît sa maison...
Elle n'avait pas perdu tout espoir, mais elle commençait à craindre que sa noce ne fût reculée...
—Ah! les hommes!... ils n'ont donc pas de cœur de lâcher pied ainsi! grognait-elle en piétinant de rage sur la porte de sa blanchisserie... Oh! si j'avais eu un fusil, je serais restée, moi!... Je parie bien que Lefebvre ne s'est pas sauvé, lui!...
Et, fiévreuse, impatiente, elle prêtait toujours l'oreille... guettant la victoire qu'elle attendait toujours...
Quand le canon se remit à tonner avec force, elle trépigna de joie et cria:
—Ça, c'est à nous!... bravo, les canonniers!...
Puis elle se remit à écouter...
Les coups de canon se multipliaient, la fusillade était nourrie, des cris confus lui arrivaient. Pour sûr, les patriotes avançaient. On avait la victoire!
Ah! qu'il lui tardait de revoir son Lefebvre sain et sauf, et de l'embrasser vainqueur en lui disant:
—A présent, nous pouvons nous marier?
Elle allait et venait, fébrilement, dans sa boutique dont elle avait, par prudence, laissé les volets clos.
Elle n'osait s'éloigner, quelque envie qu'elle eût de retourner au champ de bataille, de peur que Lefebvre ne revînt en son absence. Il serait alarmé et ne saurait où la chercher. Le mieux était de l'attendre. Il repasserait sûrement par la rue Royale-Saint-Roch avec ses camarades, le château pris.
La rue était redevenue calme et déserte.
Les voisins s'étaient enfermés chez eux.
Midi venait de sonner. On entendait, tout proche, des coups de feu isolés.
Par l'entre-bâillement de sa porte, elle entrevoyait au loin, du côté de la rue Saint-Honoré, des ombres qui fuyaient, poursuivies par des hommes armés...
C'étaient les derniers défenseurs du château qu'on pourchassait par les rues...
Tout à coup, après deux ou trois décharges tout près d'elle, elle distingua comme un bruit de pas précipités dans l'allée qui conduisait à la porte de dégagement de sa boutique sur la rue Saint-Honoré.
Elle tressaillit...
—On dirait qu'il y a quelqu'un, murmura-t-elle... Oui... on marche... qui donc peut venir?
Brave, elle courut tirer la barre de la porte de l'allée et ouvrit...
Un homme parut, pâle, faible et tout sanglant, portant la main à sa poitrine; il se traînait avec peine...
Ce blessé était vêtu d'un habit blanc, avec la culotte courte et les bas de soie...
Ce n'était pas un patriote; s'il avait combattu, c'était assurément dans les rangs des ennemis du peuple...
—Qui êtes-vous?... Que voulez-vous? dit-elle avec fermeté...
—Un vaincu... je suis blessé... on me poursuit... donnez-moi asile... sauvez-moi, au nom du ciel, madame!... Je me nomme le comte de Neipperg... Je suis officier autrichien...
Il n'en put dire davantage.
Une écume rose lui montait aux lèvres. Son visage devenait d'une pâleur effrayante.
Il s'abattit sur le seuil de l'allée...
Catherine, en voyant tomber devant elle ce jeune homme élégant, dont le jabot et le gilet étaient rouges de sang, poussa un cri de pitié et d'effroi:
—Ah! le pauvre garçon!... dit-elle... comme ils l'ont arrangé... C'est pourtant un aristocrate!... il a tiré sur le peuple... ce n'est pas même un Français... il a dit qu'il était Autrichien... C'est égal, c'est un homme tout de même!...
Et, mue par cet instinct de bonté qui se trouve au cœur de toutes les femmes, même les plus énergiques,—dans toute cantinière robuste il y a une douce sœur de charité,—Catherine se baissa, tâta la poitrine du blessé, écarta doucement les linges englués de sang et chercha à s'assurer s'il était mort...
—Il respire encore, dit-elle avec joie... on peut le sauver!
Alors, courant à la cuve, elle remplit une jatte d'eau fraîche, et après avoir pris la précaution de fermer la porte de la rue solidement, en assujettissant la barre, elle revint vers le blessé.
Elle fit une compresse, déchirant le premier linge qu'elle trouva sous sa main...
Dans sa précipitation, elle ne s'aperçut pas qu'elle venait de mettre en pièces une chemise d'homme.
—Ah! j'ai fait un joli coup, se dit-elle, voilà que j'ai pris la chemise d'une pratique!...
Elle regarda la marque: