Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 19

Chapter 193,706 wordsPublic domain

Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant: à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable, celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours Mardi-Gras.

La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect, l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup, comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais plus les âges pacifiés ne reverront.

Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le voluptueux et intelligent Barras.

Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société. Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela, très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras. C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en fit un festin de Trimalcion.

Une soirée chez Barras rassemblait tout ce que la société d'alors comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire. Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge, Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!» Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.

Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du directeur.

Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une discussion.

—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en faut...

—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait Barras.

—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc: tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!

—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...

—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du sang!...

—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des arrêts de mort?

—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec Robespierre...

—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...

—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.

—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...

Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer la porte avec violence.

Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui dit:

—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien particulier?

Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent, sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux, aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et la saveur de voluptés rapidement écoulées.

Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:

—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?

—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?

—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en souriant Joséphine.

—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière d'aparté.

—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.

—C'est très louable, mais l'aimez-vous?

—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas... d'amour...

—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de mine...

—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent l'état le plus fâcheux pour l'âme...

—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...

—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus commode de suivre la volonté des autres...

—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?

—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il a sauvé la société au 13 vendémiaire...

—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de rues qui vaut toutes les batailles rangées...

—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui l'entoure...

—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu, dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect. J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée! Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous, prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon ami, croyez-le!...

—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...

—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...

—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....

—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent... Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...

—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur une femme!...

—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous dit?...

—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez le général, ressemble à un accès de délire!...

—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...

—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je pleurerai... Autant m'éviter les larmes...

—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y croyait...

—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien Bonaparte roi et moi partageant son trône...

—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant en chef de la plus belle armée de la République.

—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont le général Bonaparte faisait l'objet.

—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...

—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en porte la belle madame Tallien?...

—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!... Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage et sur son nouveau commandement!...

Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.

XXV

LE SABRE DES PYRAMIDES

Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit opposition, mais ses collègues passèrent outre.

Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et de la veuve Beauharnais fut célébré.

Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.

Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.

On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné, extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce saint-sacrement.

Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait, mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.

La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.

Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.

Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie, Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux, devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.

Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie, où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.

Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les directeurs.

Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu théâtrale, lui en était venue.

Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le ciel, proféré par cent mille bouches en délire.

Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un chœur chantant cet hymne de circonstance:

Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire. Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits! Buvons, buvons à la victoire, Fidèle amante des Français!

Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.

Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser l'armée.

Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le rejoindre.

Elle consentit enfin, le cœur gros, à quitter ce Paris qui lui tenait tant au cœur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle emmenait le beau Charles.

Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.

Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, comme dans une capitale rendue.

Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se retrouva hanté des visions de l'Orient.

Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.

Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la République.

Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: «Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.

Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.

On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.

Il préparait avec certain fracas un projet de descente en Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les nations.