Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 18

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Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage, dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme légère.

Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.

Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.

Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles, audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.

Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille, venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons, chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et Marie-Françoise.

Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du marquis.

Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de Brienne.

Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2 septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde, le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.

A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont elle se montrait friande.

Elle mena dès lors une existence à moitié régulière, ayant des amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de Versailles.

M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique, en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M. Scipion de Roure.

Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais, député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.

Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante, féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel de la rue de l'Université dont elle était la reine.

Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons. Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons s'ouvraient, et il eût été sauvé.

Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle, dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.

Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.

Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait. «Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»

Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.

Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité, proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée, aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises, commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près de Couthon et de Soubrany.

Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait jetait dans ses jupes.

La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.

Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de vendémiaire.

Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui, d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui, passait grave, indifférent, souverain déjà.

La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières, ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.

En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.

Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte, fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:

«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul... dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»

Le portrait, peu flatté, paraît exact.

Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.

Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête. Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.

XXIII

MADAME BONAPARTE

Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.

Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour. Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.

Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes militaires, en lui parlant stratégie.

Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable: n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait, lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme une reine!»

Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur ses talents militaires.

Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande; un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du premier amant...

Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.

Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat, sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche, deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé, ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type physique de son imagination.

Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait, qu'il espérait, qu'il voulait.

Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère, prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà. Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces d'un collégien.

Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait qu'il n'était pas indifférent à la dot.

Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages. Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.

Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº 6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe de vraie vicomtesse.

Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite. Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis, dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille Beauharnais.

Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine, habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.

La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline, produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.

Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée, la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à fouler sous l'impétuosité de ses caresses.

Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.

Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras. Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot, qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire. Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce mariage?

Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.

Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le citoyen Barras, membre du Directoire.

XXIV

CHEZ BARRAS

Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit annoncer.

Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat des chairs.

Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches, bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.

Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte, Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode, courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée, aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.

Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes avilis.

Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras, démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes d'un roué de la Régence.

Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13 vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129 voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5 membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot. Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell, enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant, théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu, tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté, regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.