Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 17

Chapter 173,692 wordsPublic domain

—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez bien, les enfants!... bonsoir!...

—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...

—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons impériaux.

—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que ce misérable Léonard a abandonné dans le château.

—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...

—Et tu l'as tué, le capitaine?...

—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces Allemands!...

—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...

—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...

Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre se dessina, leur barrant le passage...

Catherine eut un mouvement de surprise:

—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.

—Il vient avec nous! dit René aussitôt.

—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit l'aide-major.

Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de Jemmapes.

Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.

Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du régiment.

XXI

L'ÉTOILE

Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place forte de la trahison.

Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la ville, avec l'arsenal, à la coalition.

Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.

A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.

Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, Napoléon Bonaparte.

La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.

L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, qui furent le noyau de la future armée d'Italie.

Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, appartenant à la noblesse.

Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.

Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une pièce d'artillerie.

Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant Salicetti.

Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.

Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.

En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.

Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et l'irriter.

Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire d'une auberge où il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait épouser Lucien.

L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée grandissante.

Il rompit toute relation avec son frère.

A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.

On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle allait devenir mère:

«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que j'ai pour vous!»

Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste demeura consignée à la porte de son cœur.

Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.

Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.

Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.

Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en Vendée.

Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.

Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la disgrâce de Dubois-Crancé.

Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui dit sèchement:

—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!

—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.

Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, fut rayé de l'armée.

Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph ne lui était venu en aide.

Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.

L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: «Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me détourner lorsque passe une voiture.»

Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et l'accès dans la société qui se reconstitue.

Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en réalité...

La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection dans Paris.

Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier (Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du 4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés triomphaient. Il était huit heures du soir.

Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.

Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.

Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.

Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et bientôt de la nation.

Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la France éblouie.

XXII

YEYETTE

La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.

Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.

Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait obscur et sa situation précaire.

Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»

Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en péril de la République.

Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.

Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.

Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.

Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.

Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:

«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.

»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors d'artillerie.»

Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.

Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la Convention et rétablir l'ordre légal.

Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun jouait sa vie.

Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.

Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.

—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.

Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité vertigineuse et insensible des sphères célestes.

Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu, il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la Révolution, auxquels il était étranger.

Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction, la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les principes et les libertés de la République anéantis avec les conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.

Relevant la tête, il répondit à Barras:

—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai au fourreau que l'ordre rétabli...

Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention était définitive et Barras disait à la tribune:

—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en second de l'armée de l'intérieur.

Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait seul investi du commandement.

Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se fendait d'une façon cynique et dérisoire.

Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez madame Tallien.

Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9 thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.

Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque, Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se rendit à une soirée de la belle courtisane.

Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de muscadins pimpants et de généraux empanachés.

Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du grade.

Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité, n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un sauveur vêtu à peu près proprement.

Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les choses changèrent.

Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot, Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait à l'intervention de madame Tallien.

Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts d'agrément, le dessin, la musique.

Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses idées matrimoniales.

Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.

Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et souvent les dérègle.

Il devint amoureux.