Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 16

Chapter 163,658 wordsPublic domain

—Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de Paris...

—Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine très crâne.

Neipperg ne répondit rien.

Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:

—Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp... Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...

—Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons, adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La Violette.

Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et son rire de défi aux lèvres.

Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit ironiquement:

—A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses voltigeurs, avant midi!...

XIX

AVANT L'ATTAQUE

Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.

Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit Henriot.

Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?

Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait libre et pouvait encore être à lui.

Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient disparu.

Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.

Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.

Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur radieux...

Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en quel endroit retrouverait-il son enfant?...

La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de Jemmapes à Mons la flamme des canons...

Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne annonçant la défaite des sans-culottes.

Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche et son enfant?...

L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.

Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du château transformé en quartier général, où les officiers qui l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...

Il s'informa de la cause de ce tumulte.

On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. de Lowendaal.

Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.

Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...

Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...

C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.

Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...

Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine Lefebvre.

Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...

Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.

Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient rejetées...

Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits du petit être reposant...

C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des yeux effarés...

Elle poussa un grand cri:

—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le cœur déchiré d'angoisse.

La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:

—Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...

Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un enfant endormi...

Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.

On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent donnés.

Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se lever, s'élancer à sa poursuite...

L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.

—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...

—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de qui agissait-il?

L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.

Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant cette grande souffrance:

—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la trahison sans doute...

—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant espoir.

—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...

Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant Beaurepaire.

Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...

—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du baron.

Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, subitement ranimée, s'était remise en route.

Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son enfant volé.

Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...

Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.

Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.

Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.

Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son précieux fardeau.

Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris la route de Bruxelles.

—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma un peu Blanche.

—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...

—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...

Blanche poussa un soupir et dit:

—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette journée vont me paraître longues!...

Neipperg réfléchissait profondément.

—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... Blanche, me comprenez-vous?...

Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.

Neipperg continua:

—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...

—Je résisterai... je me défendrai...

—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien que votre volonté?

—Que faut-il faire?

—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en votre nom et au mien...

—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié au vôtre?...

—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...

Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de celui qui allait devenir son époux.

—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des époux!...

Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait comtesse de Neipperg...

A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade éclata dans le vallon au pied de la chapelle...

Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du combat...

—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...

Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.

XX

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et majestueux spectacle...

Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant des feuilles séchées.

Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée automnale.

Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.

L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes à cracher la mitraille.

La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche appuyée à la chaussée de Valenciennes.

Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total de près de cent bouches à feu.

L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque certitude de la victoire.

De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.

Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre de torrent...

Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la _Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de l'hymne terrifiant de la Révolution...

Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...

La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...

Le canon et la baïonnette furent seuls employés...

De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les cavaliers en un instant culbutés...

Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont les mains pour la première fois maniaient le fusil.

Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.

Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à Mons.

Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la suite sous le nom de Louis-Philippe.

Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le baptême de la gloire.

* * * * *

Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.

L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le repas du soir.

On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à l'humanité!...

Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.

Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat dit tout à coup:

—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...

—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.

—Eh bien! major, il y avait un enfant...

—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.

René ajouta:

—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au milieu des balles?...

—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.

—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!

—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, ce silence, cette tranquillité...

—C'était sage, dit le major... Continue...

—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une cour extérieure.

—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...

C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du récit du soldat.

Elle dit vivement:

—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.

Celui-ci secoua la tête:

—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...

—Tu l'as abandonné, malheureux?

—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, nous avons battu en retraite...

—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.

—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.

—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.

—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un troisième.

Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:

—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la peine qu'on risque sa peau comme ça...