Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 15

Chapter 153,665 wordsPublic domain

Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres dont l'ombre pouvait les protéger.

Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à l'un de ses domestiques:

—Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son père...

Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.

—Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition! murmura Blanche.

—Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen, mais il est bien chanceux, dit Catherine.

—Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas à la chapelle!...

—Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de dérouter un quart d'heure leurs recherches...

—Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc oserait ainsi prendre ma place?

—Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre... Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui sort.

Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la cérémonie et pour le voyage.

Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.

Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...

Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se fondre dans la nuit...

Ils avaient alors atteint la limite du parc...

Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle allait bientôt embrasser son enfant.

—Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?... Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.

Elle marcha hardiment vers la salle basse aux clartés joyeuses, où, le souper terminé, les domestiques bavardaient.

Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:

—Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la chapelle!...

Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu longue pour sa taille.

Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près d'elle la surprirent.

Le baron parlait.

—Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...

—Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire, il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à présent.

—Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.

—Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai retenu...

—Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir l'officier qui commande!...

Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.

—Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...

Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir, courir au camp français et donner l'alarme?...

Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...

Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.

Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats de son mari.

—Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.

Son insouciance reprit le dessus bien vite.

—Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un œil, et ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé, arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...

Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils préparés, devant l'autel, pour les époux.

Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.

Il parut ne faire aucune attention à elle.

Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.

—Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la tristesse de l'édifice religieux.

L'attente lui parut longue.

Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.

Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.

Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se retourner.

Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix basse, de son rituel.

Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire aux lèvres, et lui dit galamment:

—J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père... bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos côtés!

Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.

Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:

—C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue raisonnable!...

Et il ajouta plus haut:

—Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu, c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...

Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un mouvement brusque.

Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.

Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.

—Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.

—Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.

Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras, marmottant:

—_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_

Et il attendait qu'on répondît:

—_Et cum spiritu tuo!..._

Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.

Les officiers autrichiens s'étaient approchés:

—Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui qui paraissait le chef.

—Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au 13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit, à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette, comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.

XVIII

DETTE DE RECONNAISSANCE

Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur l'épaule de Catherine:

—Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.

—Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici en visite... en parlementaire...

—Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes Française et en territoire autrichien... je vous garde!...

—Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...

—Vous êtes cantinière...

—Les cantinières ne sont pas des soldats...

—Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il commanda:

—Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme... qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il conviendra de faire d'elle...

Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à la chambre de Blanche, revenait effaré:

—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline, ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux, s'adressant à Catherine.

Celle-ci se mit à rire.

—Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron, vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp français... c'est là qu'elle vous attend!...

—Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...

Le marquis se pencha à l'oreille du baron:

—Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...

Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.

—C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle est amoureuse de Dumouriez?

—Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.

—Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.

—Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.

Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi pour relever les paroles narquoises de Catherine.

Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.

Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.

Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.

C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.

—Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour moi!... A nous deux, madame la baronne!

Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et s'élança dans la campagne...

L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:

—Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...

—Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la, obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a parlé...

L'officier répondit tranquillement:

—Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison porte conseil, demain elle nous répondra...

—Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.

—Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses hommes.

Et il ajouta:

—Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si elle résiste.

Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui fermait le chœur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter l'ordre.

—N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...

Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua sur les soldats qui s'arrêtèrent.

—Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous fait peur à présent!...

Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de tambour...

C'était le pas de charge qu'on battait...

—Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.

La panique fut soudaine, irrésistible.

Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une surprise par l'avant-garde de Dumouriez.

Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...

La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce qui s'était accompli, achevait son office...

Le tambour cependant battait toujours plus fort...

Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La Violette...

—Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...

—Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée, nous serions plus chez nous?...

Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit solidement la barre.

Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille française, commandée par Lefebvre.

Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez, avec son petit Henriot.

Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail, il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.

L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les kaiserlicks...

—Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même, si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.

—Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.

—A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je donne le signal...

—Quel signal?...

—Un coup de feu...

—Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce bruit?... on dirait des chevaux?...

Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.

—Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son fusil qu'il portait en bandoulière.

Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:

—Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.

—Ne tire pas! dit-elle vivement.

—Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains rien...

—Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...

—Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!

On cogna rudement à la porte, et une voix cria:

—Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...

Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes, dans la nuit.

Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.

Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.

C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...

Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et des sabres.

L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.

Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné, et qui semblait un officier supérieur.

—Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...

—La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme colonel.

—Ce sont deux espions... les ordres sont formels...

—Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.

Catherine avait entendu:

—Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de guerre...

—La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.

—Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne, dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine, nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...

L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement de surprise.

Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle qui venait de parler ainsi.

—Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse... qu'on nommait madame Sans-Gêne?

—La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine Lefebvre, c'est mon mari!...

Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face, il lui dit:

—Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...

Catherine recula d'un pas, disant:

—Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme dans un brouillard que votre personne m'apparaît.

—Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la matinée du 10 août?...

—Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien? s'écria Catherine.

—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous embrasse, vous à qui je dois la vie!

Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers lui...

Mais Catherine, reculant, dit vivement:

—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi, tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...

Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre produisirent en lui une émotion extraordinaire.

—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée impériale victorieuse...

—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.

—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...

—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier ennemi.

—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui éviter le traitement réservé aux espions...

—Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre, la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens. Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la guerre!...

—Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai traînée ici!...

—Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans cette demeure?

—Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...

—Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?

—C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...

—Et vous avez risqué?... Oh! brave cœur!... Et où est-il, mon enfant?...

—En sûreté au camp français... auprès de sa mère...

—Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que m'apprenez-vous?...

—Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à épouser le baron de Lowendaal...

—Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?

—Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.

—Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette, dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...

Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine: