Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau
Part 14
Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les deux armées.
Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu des Autrichiens.
Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme poste avancé par les deux états-majors.
Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.
Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà pris position.
Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement occupée par ses hôtes naturels.
Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de Blanche.
Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas hésité à hâter les préparatifs de son mariage.
Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le baron se trouvait donc absolument libre...
Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il posséderait Blanche.
Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage, l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.
Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.
Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et répondit:
—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas la traîner de force à l'autel!
Le baron avait grommelé:
—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette jeune rebelle!
Il manda aussitôt le notaire de Jemmapes et ordonna au chapelain du château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...
A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat des hostilités.
Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant recevoir personne.
Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien; elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui était réservé.
Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un qui tardait...
Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...
C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...
La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante femme...
Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant, ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était survenu...
Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le devinait pas.
Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...
Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du 13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...
Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de Laveline se trouvait au château...
Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer au château...
Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des baïonnettes de Lefebvre...
On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.
Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.
Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre contact.
Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:
—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...
Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.
Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue et maigre...
La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui apparut...
Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans le voisinage:
—Qui va là?...
Elle visait en même temps, prête à faire feu...
—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle crut reconnaître.
—Qui ça, un ami?...
—Mais... La Violette, pour vous servir.
—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le bataillon se moquait volontiers.
La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de quolibets et de brimades chaque jour.
Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.
—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un poltron?
La Violette, timidement, fit quelques pas.
—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour lors j'ai voulu vous suivre...
—Pour m'espionner?
—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du danger là où vous allez...
—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!
—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne occasion ce soir...
—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de l'insistance de l'aide-cantinier.
—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots, parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...
—Tu ne voulais pas être vu?
—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous, m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.
—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus surprise.
—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon, et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant, m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je suis hardi... je ne me reconnais plus.
Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.
Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.
—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant. Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.
La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet rond... on eût dit une bosse mobile.
Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière, d'où les deux coups de feu étaient partis...
Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la houblonnière...
Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient jusqu'à Jemmapes.
—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La Violette qui fuyait ainsi.
Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:
—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le remplacera difficilement à la cantine.
Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière, et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre comme elles, La Violette.
Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les feuilles.
—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au fourreau.
—Où est-il? demanda Catherine.
—Là... dans les houblons!...
—Il est mort?...
—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait sur le dos...
—Qu'est-ce donc?...
—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...
—Pourquoi faire?...
—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc, si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...
—Tu n'as donc plus peur?...
—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!
—La Violette, tu es un brave!...
—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si fort!...
—La Violette... je te défends de parler comme ça...
—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent que le terrain est déblayé...
Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...
Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.
—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale, je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?
—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...
—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je vais...
—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...
—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...
Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...
Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.
Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où pénétrer facilement dans les jardins.
Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit signe à La Violette de l'aider à grimper.
—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine, qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.
Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.
XVII
LA MESSE DE MARIAGE
Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue décisive, avaient terminé leurs accords.
Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme, cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais le marquis.
Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le baron.
Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux vœux de Lowendaal.
Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de Beaurepaire, agissait par contrainte.
Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan, Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.
Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa participation aux manœuvres frauduleuses des instigateurs de cette vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus qu'équivoque.
Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès, vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.
Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à l'échafaud.
Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.
Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de Blanche était pris entre deux feux.
Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.
Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du baron.
M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le remords d'une sorte de parricide?
Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que balbutier des paroles sans suite.
Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant était né de son amour?
Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...
Il y avait donc, au fond du cœur de M. de Lowendaal, une espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.
—Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...
Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les préparatifs du mariage.
Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.
Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son enfant...
Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?
La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa poursuite.
Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...
La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.
Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à retarder son voyage.
—Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je reverrai jamais mon enfant?...
Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...
Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...
La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.
Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins insoupçonnée.
Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de son petit Henriot...
Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé, elle recevrait du marquis des ressources.
Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...
Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et, par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui ferait chercher un gîte...
Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.
Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...
Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...
La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du château.
Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre dans ces halliers ténébreux...
Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées derrière un arbre, deux formes étranges...
Elle tressaillit, elle s'arrêta...
Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...
La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...
Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords relevés...
Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:
—Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...
—Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais appeler...
—N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle Blanche de Laveline...
—Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait lui rendre son enfant.
Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire, pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.
—Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant d'apprendre une terrible nouvelle.
Elle fut bien vite rassurée.
—Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la cantinière.
Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.
Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.
Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château. Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les éclaireurs, était folie!
—C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux armées! dit gaiement Catherine.
Et La Violette ajouta:
—Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des Autrichiens dans la houblonnière!
Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.
Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit même, éternellement liée au baron de Lowendaal.
Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura: Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée, grommela-t-elle en regardant La Violette...
—Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à l'aide-cantinier.
—Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas retourner au camp et je ramènerai le petit.
Catherine haussa les épaules.
—Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les bras...
—Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine, permets-moi de t'accompagner...
—Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...
—Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!