Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 11

Chapter 113,691 wordsPublic domain

Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de poser la question.

—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec une mission conciliante?

Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, sollicitant son adhésion.

—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.

—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la personne qui nous est annoncée.

Un mouvement de curiosité se produisit.

Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.

Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.

On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.

—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire de Brunswick.

C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans la matinée du 10 août.

A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général autrichien.

Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris du service.

Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.

Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les propositions de capitulation.

Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après l'assaut, à toute la fureur du soldat.

Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.

On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette hautaine et insultante menace.

Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de sauvegarder les apparences de l'honneur.

Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun la colère des Allemands.

Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.

Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, où leurs maisons auraient à subir les obus.

En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement emporté d'assaut le château des Tuileries.

Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence honteux l'écœurait...

Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux le spectacle de cette lâcheté collective.

Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.

Il se leva et dit froidement:

—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...

Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au rebord de la table.

Une voix parla dans le silence général:

—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques bombes?...

C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.

Neipperg avait reconnu son rival.

Un flot de sang lui monta au visage.

Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin de le provoquer...

Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à remplir, il ne s'appartenait pas...

Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être aussi?...

Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?

Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait connaître la retraite de Blanche...

Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...

Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.

—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?

—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?

—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt voix.

Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé autrichien.

Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, menaçait de devenir batailleuse.

Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:

—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.

Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_!

X

LE SERMENT DE BEAUREPAIRE

Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.

Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...

La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...

Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur d'incendie...

C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.

Les hommes étaient rares dans cette foule...

Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce tumulte martial.

Le procureur-syndic en fit la remarque au président.

—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en soupirant M. Ternaux.

Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:

—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!

Et il ajouta:

—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!

Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de l'hôtel de ville...

—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous devez être satisfait, baron?

Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général avait disparu.

Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.

—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en ce moment!...

—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout s'arrangera...

—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les murailles et servir les pièces!...

Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du vestibule les crosses des fusils.

—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de l'artillerie.

—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...

—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, derrière eux.

La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, devant ces citadins effarés.

Le président essaya de prendre un peu d'autorité:

—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.

—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... Est-ce vrai, citoyens?... répondez!

—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.

Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une intonation respectueuse:

—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!

—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.

Beaurepaire remit son chapeau.

—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...

Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le procureur-syndic.

—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez prendre ses avis avant de livrer bataille!

—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...

De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était dans la direction de la porte Saint-Victor.

Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.

—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle honteux!...

Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:

—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...

—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se présentait ainsi à lui.

—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense une note officieuse du généralissime.

—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?

—Vous l'avez dit.

—Et qu'a-t-on répondu ici?...

Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.

Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:

—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur Ternaux!

—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le président.

Mais Neipperg se contenta de dire habilement:

—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...

Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:

—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?

—Je suis à vos ordres, commandant!

Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers le président et le procureur-syndic:

—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la ville... J'espère que vous partagez mon avis?...

—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous attendons votre réponse...

Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:

—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à la mort!...

Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup de poing la table et répéta:

—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...

Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.

—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.

On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.

—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du 13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les Autrichiens n'entreraient ici!...

—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.

—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...

—Vous nous redonnez confiance!...

—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...

—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...

—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le généralissime trouvera les portes ouvertes...

—Mais qui charger d'une telle mission?

—Moi! dit Lowendaal.

—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager annonçant une victoire.

XI

LA MISSION DE LÉONARD

Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place Léonard qui l'attendait.

A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un ordre assez détaillé.

Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait et l'effrayait même un peu...

Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.

Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:

—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...

—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton soumis.

—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...

—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!

—Alors, vous obéirez?...

—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est terrible ce que vous me demandez là!...

—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...

—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous m'ordonnez présentement est...

—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le baron, d'un ton devenu goguenard.

—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le baron me commande... je voulais dire autrement...

—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre opinion...

—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait ordonné...

—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas improbable où vous seriez découvert...

—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.

—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...

—Mais comment sortirai-je?

—Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...

Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la municipalité.

—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.

—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme espion!

Léonard eut un frisson.

—Je ferai attention, monsieur le baron!

—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés je reçoive de vos nouvelles!...

—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende inutilement à la Porte-Neuve!...

—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou plutôt à demain, à la pointe du jour!...

Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se demandait: