Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Part 10

Chapter 103,728 wordsPublic domain

Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés de s'enfuir sous des déguisements.

Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le maquis.

Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante dévouée.

On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des paolistes.

Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les mains, les visages des enfants en pleurs.

Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut traversé.

Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la poursuite des Bonaparte, passa en courant.

On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.

Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, d'un navire français croisant dans le golfe.

Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.

On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient déjà hors d'atteinte.

Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille et son chef étaient sauvés.

—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce pas, Lefebvre?...

—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!

—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à Bonaparte pour le féliciter...

Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du crépuscule.

Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la voiture tout attelée de Catherine.

Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.

A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait écouter avec quelque surprise.

Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:

—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?

—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si l'ennemi avait fait un mouvement...

—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et j'espère que vous serez content de moi...

Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète le commandant pouvait bien confier à sa femme:

—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...

—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire prisonnière?...

—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de garde! dit gaiement Catherine.

Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.

Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient alignés et se disposaient à continuer leur route.

Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.

Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des volontaires en marche sur Verdun:

Ah! ça ira! ça ira! ça ira! Petits comme grands sont soldats dans l'âme: Ah! ça ira! ça ira! ça ira! Pendant la guerre aucun ne trahira... Ah! ça ira! ça ira! ça ira!

Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, sous le drapeau de la liberté!

VII

L'ABANDONNÉE

Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa tante, fort bigote, madame de Blécourt.

Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été destinée, en attendant la réouverture des couvents.

Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.

Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et n'osant parler.

—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...

—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je suppose?...

—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie s'emplirent de larmes.

—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...

Herminie releva la tête et dit avec fierté:

—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour elle je dois conserver les apparences.

—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...

Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique désinvolture.

Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.

—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.

—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...

—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...

—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... un piquant... une saveur...

—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?

—Je proteste! s'écria galamment le baron.

—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes devenu indifférent.

—J'aime mieux cela! pensa le baron.

Et il ajouta en lui-même:

—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!

Il reprit, en tendant la main à Herminie:

—Restons de bons amis, voulez-vous?

La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.

Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.

—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...

—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des joies...

—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, permettez-moi de vous adresser une question...

—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?

—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...

—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.

Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:

—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...

—Mais vous refusez?

—Je ne dis pas cela!...

—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...

—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies nuptiales...

—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...

—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix soit faite... ce ne sera pas long...

—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?

—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de résister aux armées de l'empereur et du roi!

—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec énergie Herminie.

—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...

—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.

—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.

—Je veux dire... Tenez! écoutez!...

Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.

Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville haute...

Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en mouvement.

Le baron pâlit.

—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas entendre parler d'un siège...

—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?

—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je déciderai...

—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font de faux serments!...

—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux cela... C'est moins dangereux que vos larmes!

—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, sans appui... Vous pouvez vous tromper!...

—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...

—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui se rapproche!

—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà dans la ville? murmura le baron.

Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:

—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé de cette ennuyeuse fille!...

—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont des patriotes qui viennent secourir Verdun...

—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...

—Vous allez le savoir!...

Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:

—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...

VIII

L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES

Une femme jeune et à l'allure franche parut.

Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:

—Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...

Le baron murmura, désappointé:

—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?

—Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos, s'ils font mine de bouger!

—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...

—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...

—Beaurepaire! dit le baron avec effroi.

—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.

—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils n'auront pas beau jeu avec nous!

—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.

—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!

La physionomie du baron était redevenue calme.

—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de lui?

Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se trouvaient dans la pièce voisine.

Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur ses jambes grêles, et dit au baron:

—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...

Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa sur son front un rapide baiser.

L'enfant eut peur et se mit à pleurer.

Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, l'emmena, la calma, en lui disant:

—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...

Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:

—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...

Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:

—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, monsieur!...

—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...

—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.

—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.

—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont traversé la France en courant...

—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine... Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes aux talons!...

Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.

—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de ville!...

—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.

L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.

—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons administré une frottée soignée aux Prussiens!...

—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre, l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...

—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les rangs!

Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.

Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.

Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, en se disant:

—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa sœur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...

Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.

IX

L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK

Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.

Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la délibération.

Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin exposa la situation.