Madame Rose; Pierre de Villerglé

Chapter 9

Chapter 94,019 wordsPublic domain

Au moment où notre récit commence, Pierre venait de rentrer chez lui. Il pouvait être neuf heures du matin. Par un mouvement machinal, il chercha un flambeau sur la cheminée et se mit à rire en voyant un clair rayon de soleil qui passait par une fente de la persienne et pétillait sur le tapis. Il ouvrit la fenêtre et la lumière pénétra à flots dans sa chambre. La pendule sonna, et Pierre pensa que l'heure était peut-être venue de se mettre au lit. Il jeta un cigare qu'il avait à la bouche, se coucha et tira les rideaux; mais le sommeil ne vint pas. Pierre avait beau changer de position et s'obstiner à tenir les yeux fermés, rien n'y faisait. L'impatience le prit, il se leva. Un grand feu flambait dans la cheminée; il poussa un fauteuil tout auprès, s'y jeta et alluma un second cigare. Tout en fumant, il récapitula dans sa pensée tout ce qu'il avait fait depuis la veille. Jamais journée n'avait été plus bruyamment employée. Le matin, il avait suivi une chasse à courre dans la forêt de Saint-Germain: le cerf s'était fait battre trois heures; son briska l'avait ramené à Paris, et il avait assisté à une poule d'essai à Longchamp. Un poulain sur lequel il comptait beaucoup avait perdu; une pouliche, sur laquelle il ne comptait pas, avait gagné. Il avait dîné au club, et vers huit heures il s'était rendu à l'Opéra, où il avait encouragé de ses applaudissements la rentrée d'une danseuse qui avait quelques bontés pour lui. Pendant la soirée, on avait causé politique et chorégraphie. L'Autriche avait été fort malmenée dans cette conversation, et il avait été décidé d'un commun accord qu'on ne pouvait pas regretter Fanny Elssler quand on avait la Rosati. Vers minuit, Pierre s'était trouvé, lui sixième, à souper au café Anglais. Le souper fini, on avait taillé un baccarat, et Pierre avait gagné quatre cents louis. A trois heures, il saluait sa protégée à la porte de la maison qu'elle habitait rue de Provence, et, au lieu de prendre le chemin de son hôtel, il avait repris le chemin du club. On y jouait encore, et il joua. La chance lui fut de nouveau favorable; il ne voulut pas se lever avant que ses adversaires fussent las de perdre, et six heures sonnaient quand tombait la dernière carte. Les joueurs avait grand'faim; on leur apporta des viandes froides, et ils déjeunèrent. Les bougies brûlaient encore que le jour était venu. On se sépara en se donnant rendez-vous à la porte Maillot pour un pari qui avait surgi entre deux convives, et un coupé, dont le cheval dormait à moitié, avait ramené Pierre, rue de Miromesnil.

Cette revue faite, Pierre n'y trouva pas grand plaisir. Toutes ces courses, toutes ces chasses, tous ces paris, tous ces jeux, tous ces soupers, il les connaissait par coeur. C'était comme une route dont il avait franchi chaque étape plus de cent fois. Malheureusement il ne voyait pas de terme à ce voyage, et il ne pouvait se défendre d'un secret effroi à la pensée de recommencer encore et pour longtemps un chemin si souvent parcouru. Il lui semblait que chaque jour était d'une déplorable monotonie, malgré l'apparente activité d'une existence toute pleine de bruit. Il éprouvait quelque chose comme un ennui profond, sans savoir d'où provenait cet ennui et sans voir surtout par quels moyens il en combattrait les lassitudes et les abattements. Il ne lui manquait rien, et cependant tout lui faisait défaut. Il voyait devant lui une longue série de fêtes et de distractions dont le retour périodique ne lui paraissait pas de nature à l'égayer beaucoup, et il ne savait que faire pour échapper à cette quotidienne tyrannie. Était-il donc condamné à la subir toujours? «Si je m'amuse encore trois ans comme ça, murmura-t-il, c'est à périr.» Ses yeux tombèrent sur la cheminée, où l'on voyait un paquet de billets de banque et quelques poignées de pièces d'or qu'il y avait posés en rentrant. C'était là le plus clair résultat de ses occupations de chaque jour; quelquefois il y en avait plus, quelquefois il y en avait moins. C'était le flux et le reflux. Quant au plaisir ou au chagrin qu'il en retirait, c'était la moindre des choses.

Remontant ainsi la pente de ses souvenirs et de ses impressions, Pierre se rappela que l'an dernier, à pareille époque, la personne dont il entourait la carrière dramatique de soins et de bouquets se nommait Augustine. A présent elle avait nom Aglaé. Il n'y voyait pas d'autre différence. Était-ce bien la peine de changer? Mais la mode le voulait, et il fallait obéir à la mode. «C'est bien maussade!» reprit Pierre en secouant la cendre de son cigare.

Un jour il avait surpris chez cette Augustine, vers laquelle sa pensée le reportait, un ami intime dont la présence ne s'expliquait pas ou s'expliquait trop bien. La jeune femme se cacha le visage entre les mains. «Ah! dit-elle, je vois bien que vous ne me pardonnerez jamais!

--Monsieur le comte, s'écria son ami, je suis à votre disposition.»

Pierre aurait bien voulu se fâcher; mais le coeur n'y était pas, et tous ses efforts ne réussirent pas à le mettre en colère. «Si c'est pour dîner avec moi que vous vous mettez à ma disposition, dit-il à son ami, la circonstance est heureuse; j'ai justement quatre personnes qui m'attendent au café de Paris. Vous ferez le cinquième: touchez là.» Cette réponse indiquait assez la réplique qu'il fit à la belle. Elle fut du dîner.

Pierre n'eut pas besoin de descendre bien avant dans son coeur pour reconnaître que, dans une circonstance pareille, il agirait avec Aglaé comme il avait agi avec Augustine. Il en éprouva une sorte de tristesse. «A quoi bon alors?» reprit-il.

Ce n'était pas la première fois que Pierre se surprenait dans une semblable disposition d'esprit. Déjà, à plusieurs reprises, il avait senti une sorte de malaise, un embarras, une fatigue dont les effets devenaient de plus en plus profonds à mesure qu'ils étaient plus fréquents. Il en cherchait la cause et ne la trouvait pas. Les amis auxquels il avait parlé de ce malaise avaient haussé les épaules. «Allons souper, disaient ceux-là.--Jouons,» disaient ceux-ci. Et il soupait, et il jouait, et il n'était pas guéri. L'écurie et les chevaux non plus n'étaient pas un remède; quant à l'Opéra, où il allait consciencieusement trois fois par semaine, il ne lui apportait aucun soulagement.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Pierre fût un homme blasé, ou qu'il eût perdu ses illusions; il aimait ce qu'il aimait, le hasard voulait seulement qu'il n'aimât pas ce qu'il faisait. Pour des illusions, il n'en avait jamais eu; il ne connaissait pas la chose, s'il connaissait le mot. Pierre était entré dans la vie par une porte droite, et il n'avait pas donné dans le travers de la mélancolie. L'influence de son frère aîné, qui était un homme d'un grand sens et d'une grande fermeté, avait décidé de son admission à l'École de Saumur, malgré l'opposition forcenée d'un oncle, le marquis de Grisolle, qui ne comprenait pas qu'un fils de Villerglé servît le gouvernement de Juillet, et voulait que la famille entière se retirât héroïquement dans ses terres. La chose faite, le marquis n'entretint plus qu'un rare commerce de lettres avec sa soeur, la comtesse de Villerglé, et laissa son neveu passer, en qualité de sous-lieutenant, au 4e hussards, alors en garnison à Fontainebleau. Un peu plus tard, le jeune Pierre fut envoyé sur sa demande en Algérie, et il eut bientôt l'occasion de noircir son épaulette toute neuve dans les rangs du 1er chasseurs d'Afrique. Il prit part à toutes les expéditions où ce brave régiment se trouva mêlé pendant une période de dix années, et assista à la bataille de l'Isly. Il était alors capitaine et avait la croix. Il ne faisait que de rares apparitions à Paris, où son plus long séjour, après une blessure qui lui valut un congé de convalescence, ne fut pas de plus de six semaines. Il était en passe d'être nommé chef d'escadron, lorsque la révolution de Février éclata. Cette révolution coïncida malheureusement avec la mort de son frère aîné, qui lui laissait une fortune considérable, et dans lequel Pierre s'était habitué à voir un guide et un conseiller. Le marquis de Grisolle en profita pour revenir à la charge, et, tout en se réjouissant d'une catastrophe qui donnait satisfaction à ses longues rancunes, il lui montra la société livrée à des clubistes qui allaient tout mettre à sac. Il lui fit voir, partant pour l'Afrique et armés de pouvoirs extraordinaires, des généraux de faubourg, frères cadets des Santerre et des Ronsin de la première république. Un Villerglé voudrait-il courber son épée devant de pareils émissaires? M. de Grisolle écrivit tant de lettres et fit si bien, que Pierre envoya sa démission au ministre de la guerre et revint à Paris, où tout d'abord le nom de sa famille et le souvenir de son frère le firent accueillir dans le meilleur monde. Le soin de recueillir la succession qui venait de lui échoir et de mettre toutes ses affaires en ordre occupa ses premiers loisirs. Quand l'empire des moeurs et des vieilles habitudes eut apaisé la tourmente révolutionnaire, il monta sa maison et ses écuries, et bientôt il devint l'un des hôtes les plus zélés de Chantilly et de la Marche. Il y avait cinq ou six ans que cela durait, quand Pierre se laissa aller un matin à cette rêverie dont nous venons de suivre la pente avec lui.

Il regarda par la fenêtre et vit dans le jardin un ouvrier qui réparait un vieux mur dégradé. Le pauvre homme, à cheval sur le faîte, travaillait de bon coeur et chantait à tue-tête.

«Est-il heureux! dit Pierre; il n'ira pas au Bois, ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais!»

Il se retourna et donna un coup de poing sur un meuble qui était près de là. Ce coup de poing fit tomber un paquet de lettres que son domestique avait posées sur ce meuble. Pierre en ramassa une au hasard et l'ouvrit. La lettre était de son régisseur, et lui apprenait qu'une maison qu'il avait du côté de Dives, en Normandie, menaçait ruine. Les murailles étaient crevassées, et il pleuvait au travers du toit. Il fallait bien huit ou dix mille francs pour mettre la maison en état, et le régisseur n'osait pas prendre sur lui une dépense aussi considérable. Cette maison, qu'on appelait dans le pays la Capucine, rappelait de bons souvenirs à Pierre. Pendant quelques années, à l'époque des vacances, il allait y rejoindre sa mère et son frère, qui s'y rendaient à cause du voisinage de M. de Grisolle. C'étaient alors de grandes parties de pêche et de chasse où il trouvait un plaisir extrême. Que de courses en bateau! que de promenades sur les falaises! Il revit la mer comme dans un rêve, la mer, les dunes, le lourd clocher de Dives, les pommiers si souvent mis au pillage, la rivière et le canot qui obéissait si lestement à la rame, les marais d'où s'envolait la bécassine, les pêcheurs et leurs filets, et il se sentit chaud au visage. «Si je rendais visite à la Capucine?» se dit-il.

Une heure après, et sans chercher le temps de dire adieu à personne, Pierre avait pris le chemin de fer du Havre. Un paquebot le conduisit à Trouville, d'où un méchant cabriolet le mena tout droit à Dives. Son domestique était tout ahuri et se donnait au diable pour comprendre le motif de ce départ si brusque. «Certainement ce n'est pas à cause de Mlle Aglaé.... Qu'est-ce donc?» se disait-il.

Quand il arriva à la Capucine, où personne ne l'attendait, Pierre eut quelque peine à se pouvoir loger. La maison était mal assise sur ses fondements. Il fit porter ses malles dans un pavillon qui dépendait du corps de logis principal: le pavillon n'était pas grand, et il était assez mal meublé; mais Pierre déclara qu'il s'y trouvait à merveille et s'y installa. Son domestique grelottait rien qu'en entendant souffler le vent par les portes mal fermées. Le régisseur voulait qu'on mît au pillage toutes les auberges du pays pour préparer le dîner de M. le comte. Pierre se fit apporter une omelette, un jambon, un pot de cidre, dîna de fort bon appétit, se coucha et dormit les poings fermés dans un lit à baldaquin, dont les draps étaient de toile bise et les rideaux de serge.

Au point du jour, il ouvrit les volets. La vue était magnifique. La rivière coulait à une portée de fusil dans la prairie et tombait dans la mer, au pied d'une grande falaise dont les tons noirs et fauves se mariaient avec les teintes vertes de l'Océan. A gauche, la tour carrée et l'église trapue de Dives dominaient le bourg, dont les maisons basses étaient entourées d'une ceinture de vergers. Des collines à demi boisées fermaient ce côté de l'horizon, où l'on voyait, par une échancrure, le commencement de la vallée d'Auge. Tout en face, les dunes échelonnaient leurs mamelons, derrière lesquels on entendait battre la mer. De ce côté-là, on distinguait le clocher neuf de Cabourg et les cabanes de pêcheurs dispersées le long des prés. Le ciel était rempli de nuées grises, le vent soufflait avec violence: Pierre sortit pour voir la mer.

Trois jours après son arrivée à Dives, tout le monde dans le pays savait que M. le comte de Villerglé était à la Capucine. Une bande d'ouvriers, maçons, menuisiers, couvreurs, s'était emparée de la vieille maison et se hâtait de la mettre en état de résister à tous les ouragans de l'hiver. On avait cru d'abord, et le régisseur tout le premier, que Pierre ne comptait pas rester plus d'une semaine à la Capucine; mais quand on apprit qu'il avait fait arranger le pavillon de fond en comble et nettoyer une écurie pour des chevaux qu'il attendait de Paris, on comprit que son intention était d'y demeurer quelque temps. Le fait est que Pierre se plaisait chaque jour davantage dans cette solitude. Il partait dès le matin, vêtu d'un épais caban, et battait la campagne dans tous les sens, un jour sur la grève, le lendemain dans la vallée. Il retrouvait un à un tous les sentiers qu'il avait jadis parcourus, et c'étaient pour lui comme des découvertes nouvelles. Le vent ni la pluie ne le pouvaient arrêter. Quand la bise balayait la grande plage qui longe les dunes de Cabourg, il se promenait pendant de longues heures, aspirant avec délices l'écume salée qui volait au-dessus du flot. S'il avait un fusil, il tirait les mouettes et les cormorans; s'il n'en avait pas, il allumait un cigare et regardait les vagues. Le bruit de la mer lui faisait oublier l'Opéra. Souvent il montait en bateau et s'essayait à manier, comme autrefois, la voile et l'aviron. Quelques-uns des pêcheurs avec lesquels il avait fait ses premières excursions dans la haute mer étaient alors mariés et pères d'une demi-douzaine de marmots. Il avait renouvelé connaissance avec eux, et s'amusait à tendre des lignes de fond comme au temps où il était écolier. Quand son domestique le voyait revenir tout trempé par une bourrasque, il croyait de bonne foi que son maître était devenu fou. «Eh! Baptiste, disait Pierre, jette une bourrée au feu et va chercher une bouteille de vin vieux.... Le curé dîne avec moi.»

Toutes les lettres que Pierre recevait de Paris étaient systématiquement empilées sur un coin de la cheminée, et jamais il n'en ouvrait aucune, quelle qu'en fût d'ailleurs l'écriture. Il craignait trop d'y trouver quelque chose qui l'aurait engagé à retourner à Paris. Les enveloppes les plus fines et la cire la plus parfumée ne pouvaient rien contre cette frayeur que lui inspiraient le bois de Boulogne, le foyer de la danse à l'Opéra et les boulevards. Pierre ne savait pas s'il était heureux à Dives, mais tout au moins savait-il qu'il ne s'ennuyait plus.

Le marquis de Grisolle, qui habitait un vaste château du côté de Caen, fut bientôt informé de l'arrivée de M. de Villerglé à la Capucine. Il le pressa de venir passer quelques jours chez lui, et il mit tant d'insistance dans son invitation, que Pierre dut céder. La présence d'un jeune homme qui a fait une certaine figure à Paris ne manque jamais de produire une véritable sensation dans une ville de province. Pierre, qu'on savait en outre maître d'une fortune bien assise au soleil, excita partout un vif sentiment de curiosité. M. de Grisolle donna quelques grands dîners à cette occasion et ses salons furent pleins. Pierre fut l'objet d'un empressement dont les témoignages excessifs l'offusquèrent un peu. Quelques dames qui avaient des filles à marier déclarèrent qu'il était tout à fait charmant, et les invitations ne lui manquèrent pas. Il en accepta d'abord deux ou trois; mais quand il vit que de dîners en dîners et de visites en visites son oncle le condamnait à faire le tour du département, il prétexta une affaire urgente, et prit la fuite. Il n'avait pas quitté Paris pour devenir le lion du Calvados. Cette fuite soudaine diminua les éloges dont le concert s'élevait autour de lui, et la critique se réveilla.

Pierre n'avait pas de parti bien arrêté. Les premiers froids venaient de se faire sentir, et il était poursuivi dans sa retraite par les lettres de son oncle, qui s'était mis en tête de lui faire épouser une héritière du pays. Baptiste espérait que ces menaces et le vent du nord chasseraient son maître de la Capucine.

Un matin qu'il faisait fort doux pour la saison, Pierre se promenait à cheval. En passant du côté de la fontaine de Brécourt, il entendit par-dessus une haie les sons d'un piano. Ces sons partaient d'une maison tapissée de rosiers blancs et tout entourée de gros pommiers. Les fenêtres de cette maison, tournée du côté du midi, étaient ouvertes, et un vent léger en agitait les rideaux. Pierre écouta et reconnut une saltarelle de Rossini. Il lui parut même qu'elle n'était pas mal exécutée. Comme il se dressait sur ses étriers pour regarder par-dessus la haie, le piano se tut, et une voix fraîche lui cria d'entrer. Au même instant, une jeune fille parut à l'une des croisées du rez-de-chaussée, et le salua d'un petit signe de tête amical.

«Très-bien! dit M. de Villerglé; mais la porte, où est-elle?»

La jeune fille descendit lestement les degrés du perron et lui montra une porte à claire-voie qui était de l'autre côté du jardin. «Bonjour, compère,» lui dit-elle aussitôt qu'il eut mis pied à terre.

Pierre se retourna tout étonné. «Compère!» reprit-il.

La jolie Normande, qui tenait le cheval par la bride, haussa les épaules gaiement. «Ah! mon Dieu! dit-elle, que vous avez peu de mémoire! Cette maison, ces gros pommiers, ce puits là-bas, et ce noyer dans le coin avec un banc de bois, tout cela ne vous dit rien?... Regardez-moi donc bien en face.»

M. de Villerglé avait devant lui une jeune fille avenante et fraîche, dont le visage souriant lui montrait deux rangées de dents blanches et des joues roses qu'éclairaient deux grands yeux bruns tout pétillants de malice et de gaieté. Il avait bien un vague souvenir d'avoir vu quelque part des traits à peu près semblables à ceux-ci; mais où et quand? C'est ce qu'il ne savait pas.

«Je suis donc bien changée?» reprit sa compagne.

Tout à coup Pierre poussa un cri: «Ah! dit-il, Louise, ma petite commère!

--Enfin, ce n'est pas malheureux! Eh! oui, Louise Morand.... Ah! c'est bien moi, reprit-elle.... Je suis un peu grandie, n'est-ce pas?...

--Pardine, ma commère, il faut que je vous embrasse, s'écria Pierre. Êtes-vous grande! êtes-vous belle!»

Louise rougit très-fort.

«Embrassez-moi tant que vous voudrez, mais prenez garde à mes violettes; vous en avez déjà écrasé quatre ou cinq,» dit-elle.

Après que Louise eut confié le cheval à une fille qui ramassait des herbes dans le jardin, Pierre lui prit le bras.

«Ça! dit-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue me voir à la Capucine?

--Dame! pourquoi monsieur de Villerglé n'est-il pas venu me voir au Buisson? répondit-elle.

--Savais-je seulement que vous étiez au pays?

--Voilà justement ce que je vous reproche; il allait vous en souvenir.

--Un petit mot est vite écrit!

--Une visite est bientôt faite!

--Si bien que, si le hasard ne m'avait pas conduit de ce côté, jamais je n'aurais eu de vos nouvelles?

--C'est votre faute; pourquoi ne m'avez-vous pas reconnue l'autre jour à l'église? J'avais une robe neuve, et j'ai toussé en passant près de vous.

--Oh! je laisse une petite fille, et je retrouve une femme. Tout le monde tousse, et la robe n'est pas un signalement.

--Tiens! c'est un écolier qui part, et c'est un millionnaire qui revient. Pouvais-je me jeter à votre tête?»

Louise avait réplique à tout.

«Bon! j'ai tort, répliqua M. de Villerglé; me pardonnerez-vous?

--C'est déjà fait, dit Louise. Et maintenant que la paix est signée, parlons de nos affaires. Quelqu'un qui vous a vu autrefois à Paris m'a dit que vous aviez un bel uniforme. Vous n'êtes donc plus officier?»

Pierre raconta en quelques mots sa vie. Quant à l'histoire de Louise, elle n'était ni bien longue ni bien accidentée. Son père, professeur de rhétorique au collége de Caen, avait quitté l'enseignement depuis quelques années, et s'était retiré à Dives, où il vivait du produit d'une petite métairie et de quelques économies qu'il avait faites pendant sa laborieuse carrière. Il avait la goutte, et passait la meilleure partie de son temps à traduire de vieux auteurs latins qu'ils avait traduits cent fois. Louise prenait soin de la maison, et faisait de la musique à ses moments perdus.

«Il me semble que vous ne jouez pas mal du piano, dit Pierre.

--Bah! répliqua-t-elle, j'ai les doigts rouillés par l'aiguille et le dé.»

Elle fit faire le tour de son petit domaine à M. de Villerglé.

«Cet herbage est à nous, reprit-elle, ainsi que les trois vaches que vous y voyez. Là est un champ qui nous a donné beaucoup de pommes de terre cette année. Nous avons encore un enclos et un bout de pré sur la colline.... Faut-il que vous soyez ingrat! Comment n'avez-vous pas reconnu les gros pommiers où vous avez pris tant de pommes?

--Le Buisson a fait peau neuve; les murailles, qui étaient noires, ont été recrépies à la chaux, et, au lieu des volets de bois gris, voilà de belles persiennes vertes!

--C'est mon père qui a eu cette idée-là.... Il y a eu pour cent écus d'embellissements.»

Louise conduisit Pierre sur le banc qui était sous le noyer, et d'où la vue s'étendait sur la plaine.

«Voulez-vous une poire? dit-elle; j'en ai de fort belles.»

Elle partit en courant, et revint un moment après avec une assiette couverte de fruits.

«Prenez, reprit-elle, la Capucine n'en produit pas de meilleures.

--A propos, dit Pierre en avalant un quartier de la poire que venait d'éplucher Louise, qu'est devenu notre filleul?

--Dominique? Ah! ne m'en parlez pas! Je ne me doutais guère, alors que je tenais ce petit homme sur les fonts baptismaux, qu'il deviendrait un pareil garnement.

--Eh bon Dieu! qu'a-t-il donc fait?

--Pas grand'chose, si vous voulez, mais rien de bon. Il braconne du matin au soir. Pas un lapin qui soit en sûreté avec lui!

--Quel âge a-t-il donc?

--Seize ans, pardine! C'était en 1839 que j'étais votre commère.... je n'étais pas plus haute que ça, et vous étiez déjà un grand garçon.

--Attendez! Ce Dominique n'est-il pas un gros joufflu qui a des cheveux blonds tout frisés qui lui tombent sur les yeux? Sa tête est comme une broussaille.

--Précisément. Oh! le travail ne le maigrit pas!

--Eh bien! mon garde l'a arrêté ce matin au moment où il ramassait un lièvre pris au collet. Ah! le petit drôle est mon filleul?

--Ce qui m'étonne, c'est qu'il y ait encore un lièvre chez vous. Quand je lui fais des observations: «C'est bon, marraine, me dit-il; M. de Villerglé et moi nous sommes de vieux amis.» Et le lendemain il recommence.»

Pierre se mit à rire. «Bon! dit-il, je donnerai ordre qu'on m'amène Dominique.»

Vers le soir, M. de Villerglé pensa à retourner à la Capucine et demanda son cheval.

«Je ne vous retiens pas à dîner, dit Louise, vous voyez que mon père n'y est pas; il est allé au marché de Troarn pour vendre deux boeufs, et je ne sais pas quand il rentrera.... Mais demain, si vous voulez, je vous promets un poulet rôti et des beignets de ma façon.

--J'accepte les beignets,» dit Pierre, et il partit.