Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 8
«Ne croyez pas, à ce langage, que mon espoir soit perdu et mon courage à bout. Non, je lutterai, et n'épargnerai rien pour m'assurer la victoire. Ma conscience me crie bien haut qu'il ne faut pas céder. Elle n'est pas non plus sans me faire quelques reproches. Peut-être ai-je senti trop profondément une blessure qu'il eût été d'une femme vaillante et droite d'oublier; sous le coup de cette blessure, j'ai abandonné M. de Réthel et l'ai livré sans défense à toute la furie de ses instincts. J'étais une barrière, j'ai détruit cette barrière par ma fuite! Encore aujourd'hui, n'ai-je pas des tressaillements douloureux quand je songe au passé? Ah! que Dieu m'assiste pour que je triomphe de moi-même et de lui!
«Si nous partons, mon ami, vous le saurez; si nous quittons l'Europe, vous viendrez à Bruxelles: c'est bien le moins que je vous embrasse une dernière fois, si la mer doit nous séparer.»
Le trouble dans lequel cette lettre jeta M. de Francalin est inexprimable. Il la relut dix fois, et toujours il voyait l'Océan entre Mme Rose et lui. Il voulait partir pour la Belgique, et craignit de le faire de peur de la contrarier. Canada, qui le rencontra, n'osa pas lui parler, tant il avait le visage attristé. Georges allait et venait de la Maison-Blanche à Herblay, repassant en esprit chaque mot de cette lettre où sa vie était comme suspendue. Quel conseil pouvait-il donner à celle qui poussait vers lui un cri de détresse? Et lui-même n'était-il pas décidé à partir pour l'Amérique, si Mme Rose y fuyait?
Cet état de fièvre dura trois jours. Le quatrième au matin, Georges prit le chemin d'Herblay. Ses pieds l'y conduisaient d'eux-mêmes. Comme il montait la côte les yeux à terre, Tambour partit comme une flèche en aboyant. Georges leva les yeux et vit au loin les fenêtres de la petite maison d'Herblay toutes grandes ouvertes au soleil. L'idée que Mme Rose était peut-être de retour lui vint au coeur. Il poussa un grand cri et se mit à courir; puis il s'arrêta, n'osant plus marcher. «Si c'était encore un rêve!» pensa-t-il. Cependant les rideaux s'agitaient joyeusement, chassés par la brise. Tambour aboyait toujours. Georges s'élança vers la maison. Une femme était sur la porte qui lui tendait les mains. Georges les prit et fondit en larmes.
VIII
Mme Rose était rentrée seule à la maison d'Herblay. Le premier moment d'effusion passé, elle raconta à M. de Francalin quels motifs l'avaient ramenée si peu de jours après sa lettre. Le soir même du jour où elle avait écrit, un homme qu'elle croyait avoir vu à Herblay avant son départ pour la Belgique s'était présenté chez M. de Réthel. Mme Rose était assise auprès d'une fenêtre qui ouvrait sur le jardin où M. de Réthel avait conduit cet homme. L'entretien paraissait animé. Quelques mots, souvent interrompus par la marche, arrivaient jusqu'à Mme Rose; elle comprit bientôt qu'il s'agissait d'une tentative nouvelle dont le plan était proposé à M. de Réthel. Elle était heureuse néanmoins de voir que le comte se défendait d'y prendre part. La voix des interlocuteurs s'abaissait et s'élevait avec des alternatives de vivacité et d'emportement. On voyait que la conversation s'échauffait. Tout à coup l'étranger s'arrêta: «Je vois ce que c'est, dit-il, vous avez peur! Ne nous vendez pas seulement, nous agirons sans vous.» Plus prompte que l'éclair, la main de M. de Réthel tomba sur le visage de cet homme. «Battez-moi, dit le sombre sectaire, et marchez pour montrer que vous n'êtes pas un traître!
--Eh bien! répondit M. de Réthel, j'irai si loin que pas un de vous n'osera me suivre!»
«Je n'avais pas une goutte de sang dans les veines, continua Mme Rose. «Vous avez tout entendu, me dit M. de Réthel quand il rentra, je n'ai donc rien à vous expliquer.» Sa voix était brève et impérieuse comme celle d'un homme qui a peur des contradictions. «Qu'allez-vous faire à présent?» lui dis-je. «Demain, je vous le dirai; ce que je sais seulement, c'est que l'honneur me défend de reculer.» L'honneur! où le plaçait-il, mon Dieu! Ce n'était déjà plus le même accent et le même regard; l'homme des anciens jours venait de reparaître. Le lendemain, il resta dehors toute la journée. Je le vis à peine quelques minutes. «Dormez,» me dit-il le soir; «j'ai affaire dans la ville, je rentrerai un peu tard.» Il m'embrassa et sortit. A mon réveil, j'appris que M. de Réthel était parti. On me remit une lettre par laquelle il me priait de retourner à Herblay. «Au moins n'y serez-vous pas seule,» disait-il. Il ajoutait que je recevrais de ses nouvelles prochainement. Je n'ai pas perdu une minute pour regagner Paris, où je n'ai pu trouver aucune trace de l'arrivée de M. de Réthel; comprenant bien que toutes mes recherches seraient inutiles, je me suis rendue à Herblay. Je ne croyais pas y revenir de sitôt. J'ai bien des sujets de tristesse, et cependant je ne sais quel mouvement de joie m'a fait tressaillir quand j'ai découvert les noyers du village et le toit de ma maison.»
Georges remarqua avec chagrin que le visage de Mme Rose portait la trace des épreuves qu'elle subissait depuis déjà longtemps. Elle devina ce qui se passait en lui et sourit. «La campagne me remettra,» dit-elle.
Dès le jour même, elle avait revu Canada, la Thibaude, Jeanne et le petit Jacques, qui lui demanda des nouvelles de son grand ami. «Il m'a promis de me mener à la guerre, dit-il d'un air déterminé, je n'entends pas qu'il m'oublie.»
Mme Rose l'embrassa. «Il m'a chargé de voir comment tu courrais,» répondit-elle. Et, prenant des oranges dans un panier, elle les jeta au loin dans une prairie. Jacques s'élança à la poursuite des oranges, et Tambour courut après Jacques. Les rires des enfants qui se roulaient dans l'herbe et les aboiements joyeux du chien remplissaient la campagne.
«Ah! je me sens renaître!» dit Mme Rose.
On était alors en plein été. Le bleu du ciel était éclatant; la rivière prenait le soir des teintes magnifiques. Mme Rose voulut revoir tous les coins qu'elle avait parcourus; elle était comme un voyageur qui revient dans sa patrie après une longue absence. Elle était allée prendre du lait dans cette ferme; elle avait cueilli des fraises dans ce taillis; elle avait lu tout un matin au pied de ce saule; c'était là que la pluie l'avait surprise un soir d'hiver; en passant sur cette berge, un coup de vent avait emporté son mouchoir, que Tambour avait été chercher dans l'eau. Le plus petit brin d'herbe lui semblait beau. La première fois qu'elle mit le pied sur _la Tortue_, elle fut prise d'une joie folle.
Un jour elle s'avisa de rassembler tous les enfants pauvres dont les mères travaillaient aux champs et de les mener chez la Thibaude, qui était blanchisseuse de son état.
«Eh! mère Thibaude, lui dit-elle, voilà des petits que je vous confie.... Gardez-moi tout ça et donnez leur une bonne miche de pain pour leur goûter.
--Eh! bonté du ciel! où voulez-vous que je le prenne, ce pain-là? dit la mère Thibaude, qui aimait les enfants, bien qu'elle eût la main brusque.
--Donnez toujours, répondit Mme Rose; le boulanger est de mes amis, et c'est moi que cela regarde.»
Quand elle vit tous les enfants rassemblés autour d'un grand panier rempli de morceaux de pain jusqu'au bord, Mme Rose battit des mains et voulut qu'on ajoutât une grande jatte de lait à ce régal. Les enfants se pressaient autour d'elle comme des poussins.
«Je prétends que chaque jour il y en ait autant, dit-elle; ce qui restera sera pour votre peine, mère Thibaude.»
Tout compte fait, c'était un petit revenu bien clair pour la blanchisseuse.
«Ce sont encore vos distractions d'autrefois qui recommencent, dit Georges.
--Ah! répondit Mme Rose, si je dois quitter ce pays, je veux au moins que mon souvenir y reste.»
Malgré le mouvement qu'elle se donnait et les retours de gaieté qui la faisaient rire pendant ses longues courses, on voyait bien qu'une pensée constante préoccupait Mme Rose; elle ne manquait jamais de demander à Gertrude si le piéton n'avait rien apporté pour elle. Elle cherchait souvent dans les journaux un nom qui ne s'y trouvait plus. Le silence de Canada lui faisait croire que le pêcheur savait quelque chose. Elle l'interrogea.
«Dame! répondit Canada, on m'a raconté que M. de Réthel était à Paris.
--On vous l'a raconté seulement?» dit Mme Rose.
Canada cligna de l'oeil en regardant de côté et d'autre d'un air embarrassé.
«Voyons, poursuivit Mme. Rose, est-ce bien à moi que vous cacherez la vérité?
--Eh bien! dit le pêcheur vaincu, je puis vous dire à vous, mais à vous seulement, qu'il est venu ici un jour ou deux après votre retour; il a vu Tambour aussi, qui l'a parfaitement reconnu, bien qu'il eût une blouse comme un ouvrier. Il s'est caché pour vous regarder, tandis que vous vous promeniez au bord de l'eau. M. de Réthel était pâle à faire peur. Il m'a fait jurer de l'aller voir là-bas s'il me faisait appeler, et m'a glissé deux ou trois pièces d'or dans la poche, comme c'est son habitude.»
Mme Rose prit entre ses mains les rudes mains de Canada, et attachant sur lui ses yeux humides:
«Me promettez-vous, en retour de l'amitié que je vous ai toujours montrée ainsi qu'à tous les vôtres, de me prévenir s'il vous appelle?»
Canada se mordait les lèvres en hésitant: «C'est manquer à ma parole, dit-il.
--Je suis sa femme et je vous en prie, reprit-elle.
--Eh bien! je vous le promets.... Puis-je donc oublier que vous m'avez donné du pain quand je n'en avais pas?»
Vers la fin de la semaine, Canada parut un matin à Herblay. «J'ai une lettre de M. de Réthel, dit-il; la voici.» Et il tira mystérieusement un papier du fond de sa poche. Cette lettre, très-brève, engageait Canada à se trouver à Paris le jour même. Mme Rose regarda le pêcheur.
«Que pensez-vous que cela veuille dire?» lui demanda-t-elle.
Canada tourna son bonnet vingt fois dans ses mains: «On ne peut pas savoir, dit-il enfin; le plus sûr est d'y aller.
--Oh! c'est bien à quoi je suis décidée. Savez-vous seulement où est M. de Réthel? reprit Mme Rose qui déjà avait jeté un châle sur ses épaules.
--Oh! pour ça, oui!»
Sans perdre une minute, Mme Rose écrivit deux lignes à M. de Francalin pour lui annoncer son départ. «Demain vous aurez de mes nouvelles,» ajouta-t-elle. Une voiture vint, qui la conduisit sur-le-champ à Paris avec Canada. Les quelques mots qu'elle put tirer de Canada pendant la route lui firent bien voir que le moment qu'elle avait redouté était proche. Elle ne savait même pas si elle arriverait à temps pour essayer un effort suprême. Une sorte de fièvre l'agitait; elle regardait à tout instant par la portière pour voir si Paris était encore loin.
Le pêcheur prit un fiacre à la barrière et poussa droit à la rue du Faubourg-Saint-Denis.
«C'est ici, dit-il en arrêtant le cocher devant une maison d'assez pauvre apparence; demandez à présent M. Laforêt.»
Mme Rose jeta ce nom au portier en tremblant.
«Montez!» lui dit cet homme qui l'examina curieusement.
Elle remercia Dieu et grimpa l'escalier. Le coeur lui battait à l'étouffer. Qu'allait-elle dire pour sauver Olivier d'une dernière folie, la plus périlleuse de toutes? Canada la suivait à grand'peine. Il lui cria de s'arrêter devant une porte située au troisième étage, et frappa trois coups d'une certaine façon. M. de Réthel ouvrit lui-même. A la vue de sa femme, il fronça le sourcil et regarda Canada.
«C'est elle qui l'a voulu, dit le pêcheur; est-ce qu'on ne se jetterait pas à la rivière, si elle l'exigeait?»
Tambour, qui avait suivi la voiture en courant, se glissa entre les jambes de Canada et sauta sur M. de Réthel. Malgré la gravité de la situation, le comte ne put s'empêcher de sourire.
«Si M. de Francalin était ici, ce serait comme à la Maison-Blanche, dit-il.
--Il va venir, répliqua Mme Rose; il se joindra à moi pour vous supplier de renoncer à toute entreprise nouvelle.
--Ah! pourquoi êtes vous venue? J'espérais vous éviter cette dernière secousse.»
Il y avait dans le visage du comte un mélange d'attendrissement et de résolution qui frappa Canada lui-même. Mme Rose s'empara des mains de son mari.
«Si vous m'avez aimée un jour, écoutez-moi, je vous en prie, dit-elle d'une voix suffoquée; n'y a-t-il rien qui puisse vous arrêter? n'aurez-vous donc pas pitié de moi?»
Tous les traits de M. de Réthel se contractèrent.
«Ah! quelle femme Dieu m'avait donnée! s'écria-t-il en l'embrassant avec violence.
--Eh bien! si je tiens quelque place dans votre affection, dans votre estime, prouvez-le moi en restant!...»
En ce moment, neuf heures sonnèrent à une horloge voisine. M. de Réthel boutonna sa redingote par un mouvement fébrile.
«Eh bien! dit-il, pas plus que vous je ne crois à un résultat sérieux. Je vais tout tenter pour dégager ma parole; si je réussis, vous ferez de moi ce que vous voudrez.
--Vous me le jurez?
--Je vous le jure.»
Les amis du comte étaient dans une pièce voisine. Il y passa; Mme Rose s'assit sur une chaise, la tête entre les mains. Toute sa vie lui revint à l'esprit en quelques minutes. Elle avait lutté; elle allait vaincre peut-être. C'était une existence toute nouvelle qui allait commencer. Quelques larmes tombèrent de ses yeux.
«Eh bien! dit-elle en relevant sa tête par un mouvement de fierté, j'aurai fait mon devoir.»
Au bout d'un quart d'heure, étonnée du silence qui régnait partout, elle s'approcha de la porte par laquelle le comte était sorti. Elle prêta l'oreille et n'entendit rien, elle frappa un coup léger, puis deux; personne ne répondit. Effrayée déjà, Mme Rose poussa la porte. La pièce dans laquelle elle pénétra était vide; un papier plié en forme de lettre était sur une table. Mme Rose y jeta les yeux et lut son nom. M. de Réthel lui déclarait qu'il était lié par un serment. Une lutte pouvait seule le dégager. S'il en sortait vivant, il jurait de nouveau d'être tout à elle. Il l'engageait, en finissant, à se rendre rue de Clichy où elle serait en sûreté et où Canada lui porterait des nouvelles. L'écriture de cette lettre était rapide et violente comme celle d'un homme pressé. La tête de Mme Rose tomba sur sa poitrine avec accablement. «Ah! pourquoi l'ai-je quitté?» dit-elle.
Une porte était dans le coin de cette pièce qui donnait sur un escalier noir. Elle s'y jeta et le descendit rapidement. La rue était déjà toute en rumeur quand elle y parvint. Personne ne put rien lui dire sur la direction qu'avait prise M. de Réthel. Elle se décida alors à obéir à la recommandation de son mari. Rendue rue de Clichy, elle se hâta d'envoyer un exprès à Maisons pour prier M. de Francalin de la joindre au plus vite. Chaque bruit qu'on entendait dans la rue la faisait tressaillir. Elle avait le visage collé aux vitres. Sa pensée revenait sans cesse au séjour qu'elle avait fait à Bruxelles pendant un mois. Elle se reprochait comme un crime de n'avoir pas entraîné M. de Réthel au bout du monde.
«Ah! répétait-elle à tout instant, j'aurais peut-être été malheureuse, mais il eût été sauvé!»
Vers midi, une voiture s'arrêta à la porte, et M. de Réthel en descendit soutenu par Canada. Il avait été frappé de deux coups de feu, l'un à la jambe, l'autre à la poitrine. Mme Rose le reçut plus pâle qu'une morte, mais ferme et active comme une soeur de charité.
«Je me reproche de vous avoir trompée, dit Olivier. Et pourquoi?...
--Oublions tout cela et que Dieu vous sauve!» répondit-elle.
Un médecin vint, amené par Canada. M. de Réthel le pria de lui dire la vérité, rien que la vérité.
«L'une des blessures est grave, très-grave, répondit l'homme de la science; cependant on peut encore conserver quelque espoir; mais si la fièvre arrive, je ne réponds de rien.
--Merci,» dit M. de Réthel.
Il demanda à Mme Rose si M. de Francalin était prévenu. Sur sa réponse affirmative, il la remercia.
«J'aurais été fâché de partir sans le revoir,» dit-il.
Une heure ou deux après, Georges entra. M. de Réthel se souleva sur le coude pour le recevoir.
«Vous souvient-il de ce que je vous disais un soir à la Maison-Blanche? Il y a une destinée,» dit-il en souriant à demi.
Mme Rose, qui avait les yeux gros de larmes, essaya de le raffermir dans un espoir qu'elle ne partageait pas.
«Vous n'avez jamais que de bonnes intentions et de bonnes paroles, dit Olivier; mais voilà M. de Francalin qui vous dira qu'avant de partir pour Bruxelles, j'avais déjà fait mon testament.»
Comme il achevait ces mots, Georges entendit une espèce de gémissement, et sentit sous sa main un museau velu qui le caressait doucement.
«Tambour! s'écria-t-il.
--Voilà ce que je craignais,» dit Canada en frappant du poing sur un meuble.
Georges se pencha sur Tambour, qui se plaignait et léchait sa main. Une longue traînée de sang partait de la chambre voisine, où on l'avait enfermé, et finissait aux pieds de M. de Francalin. Le pauvre chien avait reçu une balle en plein corps, il tremblait de tous ses membres; Georges s'agenouilla auprès de lui.
«Ah! ce n'est pas ma faute, dit Canada; vous savez combien, Tambour et moi, nous étions bons amis; il a voulu me suivre; le coeur m'a manqué pour lui jeter des pierres; il s'est mis dans l'émeute; il a attrapé une balle. Comme nous portions M. de Réthel, j'ai senti quelque chose qui se frottait contre mes jambes; c'était Tambour, il pouvait à peine se traîner; un camarade l'a pris et l'a porté là. Ce n'est pas que je veuille rien dire contre M. de Réthel; mais la blessure de ce pauvre chien, ça m'a fait autant de mal que la sienne. Nous vivions là-bas comme des camarades!»
Du revers de sa main Canada essuya une grosse larme. Le chien remuait faiblement la queue toutes les fois qu'on prononçait son nom. Il regardait son maître, et la vie s'en allait de ses yeux. Un frisson le prit, il voulut se lever, posa sa tête entre les genoux de M. de Francalin, lui lécha la main une dernière fois et tomba mort.
Un instant Georges resta la tête cachée entre ses mains. Il avait le coeur gros.
«Pardonnez-moi, monsieur, dit-il enfin; si vous avez été chasseur, vous me comprendrez!
--Moi, dit le comte, j'ai pensé au chagrin que vous auriez en voyant tomber le chien; il y a bien des hommes qui ne valent pas Tambour.»
M. de Réthel se coucha sur le dos, les yeux au plafond, et fit signe qu'il désirait garder le silence. Son bras était hors du lit, et quelquefois on l'entendait battre la retraite avec ses doigts contre le mur. Vers le soir, une fièvre ardente se déclara. Olivier tourna le visage du côté de la chambre, dans laquelle on avait allumé deux bougies. «C'est fini,» dit-il tranquillement.
Mme Rose lui demanda comme une grâce qu'on fît venir un prêtre.
«Faites, dit-il; n'ai-je pas juré que, la lutte terminée, je vous appartiendrai tout entier?»
Quand le prêtre eut été ramené par Canada, qui était allé le chercher à Saint-Louis-d'Antin, M. de Réthel voulut que tout le monde se rangeât autour de son lit, et fit signe à Mme Rose d'approcher.
«Moi que le démon de l'orgueil et de la révolte a perdu, je vous demande pardon de tout le mal que je vous ai fait,» dit-il d'une voix haute et claire.
Mme Rose se mit à pleurer.
«Ne pleurez pas, reprit-il; je sens bien que si j'étais vivant et debout, je recommencerais!... Seulement je m'en irais malheureux, si je croyais que vous m'en voulez encore.
--Non, dit Mme Rose.
--Eh bien! dit alors M. de Réthel, laissez-moi vous adresser une prière. Je sais que vous aimez la petite Jeanne; c'est comme si vous l'aviez adoptée. Promettez-moi de veiller sur Jacques et de l'aimer. Il vous souvient d'un soir où il grimpait au sommet d'un arbre.... Je me suis senti remué jusqu'au fond des entrailles en le recevant dans mes bras.... Ah! je pensais à un autre enfant.... Me le promettez-vous?
--Je vous le jure, dit Mme Rose, qui sanglotait.
Il l'attira vers lui et l'embrassa sur le front.
«A présent, laissez-moi tous,» ajouta-t-il.
Au bout d'une demi-heure, le prêtre se retira. M. de Réthel était tombé dans une sorte d'assoupissement. Quelquefois il prononçait des paroles confuses et sans suite, et agitait ses bras. Quand il ouvrait les yeux, on y voyait le feu de la fièvre mêlé aux ombres de la mort. Mme Rose était agenouillée au pied du lit. Georges se tenait dans un coin, osant à peine respirer. Canada regardait M. de Réthel, dont l'agonie se prolongeait. Vers minuit le comte se dressa tout à coup.
«Canada! s'écria-t-il, la mort vient, mets-moi debout!»
Canada obéit sans parler. Le comte resta debout une minute, les yeux tout grands ouverts et le front haut; puis sa tête s'appesantit, et il s'affaissa lourdement dans les bras de Canada.
Mme Rose se mit à genoux et pria longtemps, le front caché dans les plis du drap. Quand elle se leva, elle tendit la main à Georges.
«Madame de Réthel vous remercie de tout ce que vous avez fait pour celui qui n'est plus. A présent, j'ai besoin d'être seule,» dit-elle.
M. de Francalin resta quelques jours sans revoir Mme Rose, que Mme de Bois-Fleury avait conduite à Beauvais, et dont la santé avait été ébranlée par le spectacle de cette mort violente. Vers la fin du mois, étant à la Maison-Blanche, il reçut une lettre par laquelle Mme de Bois-Fleury le prévenait qu'elle partait pour l'Italie, un changement d'air et un climat plus doux ayant été recommandés à sa compagne. Elle ajoutait en terminant que, si son neveu ne les avait pas oubliées, il les trouverait dans un an à Rome ou à Beauvais.
Au bas de la lettre, il y avait ces deux mots: _Au revoir_! écrits de la main de Mme Rose.
Georges porta ces deux mots à ses lèvres avec un élan passionné. Il courut dans sa chambre, et, ouvrant une cassette dans laquelle il avait serré le ruban donné par Canada et le portrait de Mme Rose, il y ajouta la lettre de Mme de Bois-Fleury.
«Un an! encore un an! ô mes chers trésors, aidez-moi donc à passer cette année,» dit-il.
Puis, se ravisant tout à coup: «Jacob, s'écria-t-il, vite, préparez mes malles; demain nous partons pour l'Italie.»
* * * * *
PIERRE DE VILLERGLÉ.
Vers le commencement du mois de novembre 1855, le comte Pierre de Villerglé possédait l'une des écuries les plus belles et les mieux composées qu'on pût voir dans le faubourg Saint-Honoré: son cheval favori, _Calembour_, avait gagné le prix du Jockey-Club aux courses du printemps. Le comte occupait un vaste appartement au rez-de-chaussée d'un magnifique hôtel bâti par un fermier général, rue du Miromesnil. Il passait pour très-riche, et l'était réellement, bien qu'il eût écorné son patrimoine d'un demi-million pour se mettre sur un pied convenable dans le beau monde de Paris. M. de Villerglé était d'une bonne noblesse de province: l'écusson de sa famille, issue de l'Anjou, figurait dans la salle héraldique des croisades au musée de Versailles. A tous ces avantages, il joignait une santé à l'épreuve de toutes les veilles et de toutes les intempéries. A trente-quatre ans, âge où nous le rencontrons dans la vie, il était grand, maigre et brun, avec des traits irréguliers, une forêt de cheveux noirs, de belles dents, et quelque chose de déterminé dans la physionomie qui n'était point déplaisant. Il avait la voix sonore et le geste un peu brusque. Quelques vieilles dames du faubourg Saint-Germain, auxquelles il était attaché par des liens de parenté éloignée, et qui avaient traversé la cour de Louis XVIII, où se retrouvaient, mais effacés déjà, comme un écho et un reflet des moeurs élégantes et polies de Trianon, disaient de leur petit-neveu qu'il n'avait pas tout à fait les manières d'un grand seigneur. C'était, il est vrai, moins sa faute que celle du temps où il vivait. Si Pierre n'était pas un gentilhomme dans le vieux sens du mot, c'était un véritable et parfait _gentleman_. On ne pouvait voir en lui ni un aigle, ni même un esprit d'élite; mais tel qu'il était, brave à toute épreuve, avec un coeur droit et loyal, Pierre donnait la main à bien des gens qui ne le valaient pas.