Madame Rose; Pierre de Villerglé

Chapter 7

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La pendule sonna trois heures. M. de Réthel allait et venait par la bibliothèque, regardant par la fenêtre, où l'on voyait les premières lueurs du jour naissant. Pâle, agité, fiévreux, l'oeil tout en flamme, le geste violent, l'allure saccadée, rompant sa parole comme sa marche, il laissait voir à nu un mélange incroyable d'aristocratie et de cynisme, où le gentilhomme et le conspirateur se montraient tour à tour avec la même crudité. Il faisait grand jour quand M. de Réthel gagna la chambre que Georges lui avait fait préparer. Il dormit profondément jusqu'à midi. Il déjeuna de grand appétit et parcourut les journaux. «Ah! ah! dit-il, le bruit court que je suis arrêté!»

Vers le soir, Tambour revint d'une promenade avec un papier caché dans son collier. M. de Réthel était averti de se tenir prêt à partir le lendemain. On avait fait une visite domiciliaire à la maison d'Herblay dès le matin, et on était convaincu qu'il était rentré dans Paris. Les manières et la physionomie du comte étaient déjà changées. Il ne restait plus rien de la violence et de l'âpreté qu'il avait montrées la veille. A le voir, on l'eût pris pour un homme du meilleur monde en visite chez un voisin de campagne. Jamais son regard n'avait été plus tranquille et sa mise plus soignée. Il s'assit devant la table et écrivit quelques lettres. Quand il eut fini, il regarda Georges:

«J'avais quelque envie de vous prier d'inviter Mme de Réthel à dîner, dit-il.

--Le voulez-vous? dit Georges; elle sera ici dans un instant.

--Non, j'ai réfléchi; ce serait imprudent, et puis je craindrais de m'attendrir; il pourrait se faire que je ne la revisse jamais!»

Georges posa sa main sur le bras du comte.

«Il en est temps encore; vous avez une femme qui mérite tout le coeur, toute la vie d'un homme: arrêtez-vous!»

Les yeux de M. de Réthel parurent s'humecter.

«C'est vous qui m'y engagez? reprit-il.

--Oui, et du plus profond de mon âme.... pour elle, pour vous....»

Olivier lui serra la main. «Pour moi, c'est possible; pour elle!...» Il secoua la tête et sourit. «Il est trop tard.... N'en parlons plus,» dit-il.

Il prit un papier sur la table, y ajouta quelques mots et le cacheta.

«Ceci est mon testament, poursuivit-il; si je viens à mourir, vous le remettrez à Mme de Réthel. C'est vous que je charge de mes dernières volontés. Je ne vous connaissais pas il y a huit jours, un mot vous a fait mon ami.»

Il se promena quelques instants en silence. Une nuance de tristesse adoucissait le caractère inquiet et hautain de sa physionomie.

«Si j'avais à vous parler une dernière fois, où pourrais-je vous voir à Paris?» reprit Olivier avec une sorte d'hésitation.

Georges lui tendit sa carte. «Rue de Clichy, 29, dit-il; je serai samedi chez moi toute la journée.

--Voulez-vous y être vendredi? vous me ferez plaisir.

--Volontiers.»

Ce dernier mot fit comprendre à Georges que l'événement auquel Olivier avait fait si souvent allusion devait éclater vers la fin de la semaine. On était alors au lundi. Georges le demanda franchement au comte, qui fit un signe de tête affirmatif en ajoutant: «Vous n'en parlerez pas à Herblay.»

Il prit différentes lettres qu'il tira d'un portefeuille caché au fond du caban que lui avait prêté Canada, et les jeta au feu après les avoir parcourues. «C'est une partie perdue, murmura-t-il à demi-voix. Cependant, qui sait?...»

Le lendemain, au point du jour, on entendit siffler sous les fenêtres de la Maison-Blanche; c'était Canada qui passait, en donnant le signal du départ. M. de Réthel fut prêt en un instant. Au moment de quitter cette maison dans laquelle il avait dormi tranquille comme un voyageur entre deux étapes également rudes, il pressa la main de Georges avec émotion: «Je vous recommande Mme de Réthel,» dit-il.

Jamais son visage n'avait paru plus bouleversé. Il s'arrêta sur le seuil de la maison et regarda du côté d'Herblay; puis il fit de la main le geste d'un homme qui prend son parti, et sauta sur le chemin.

VII

M. de Francalin revit Mme Rose dans la journée. Il ne lui cacha rien de ce que M. de Réthel lui avait dit, sauf cependant ce qui avait trait à la prière qu'il lui avait adressée de se trouver à Paris le vendredi suivant. Ce récit fit venir quelques larmes aux yeux de Mme Rose.

«Ah! dit-elle, s'il avait voulu, nous aurions pu être heureux!»

Un singulier sentiment de jalousie perça le coeur de Georges. «Vous le regrettez donc bien? dit-il.

--Je le devrais,» répondit Mme Rose.

Ce mot si simple désarma M. de Francalin; il prit la main de Mme Rose et la baisa.

«Oh! je vous la laisse à présent, reprit-elle; n'êtes-vous pas son ami?»

Georges comprit tout ce qui se passait dans cette âme si chaste et si ferme. Le séjour de M. de Réthel à Herblay et à la Maison-Blanche avait créé entre Mme Rose et lui des relations dont la pensée même du péril était écartée par la confiance.

«Maintenant que je vous connais mieux, dit-il, si j'avais pu vous obéir quand vous m'avez envoyé à Beauvais, je ne vous aurais pardonné jamais.»

Mme Rose sourit.

«Oh! je pensais bien que vous ne vous marieriez pas, répondit-elle.

--Et si cependant je l'avais fait?

--Eh bien! j'aurais prié pour vous dans un coin de l'église, et vous ne m'auriez plus revue.»

Georges réfléchit un instant.

«Et si, par impossible, M. de Réthel revenait à vous, guéri de cette fièvre qui le ronge?» reprit-il.

Mme Rose le regarda bien en face.

«Répondez vous-même; que devrais-je faire? dit-elle.

--Le suivre et m'oublier, répondit Georges avec effort.

--Donnez-moi votre main, Georges; je le suivrai et ne vous oublierai pas.»

Mme Rose lui raconta qu'elle avait failli la veille se rendre à la Maison-Blanche; deux fois elle avait traversé la rivière pour le faire. La crainte de compromettre M. de Réthel l'avait retenue; mais elle ne se croyait pas dégagée par le départ du comte, et elle était résolue à tout tenter encore pour l'arracher de l'abîme. «J'ai eu ces derniers jours une lueur d'espoir, dit-elle; sa fuite ne l'a pas éteinte.»

Ces entretiens se prolongèrent pendant trois jours. Georges et Mme Rose revirent ensemble les mêmes lieux qu'ils avaient parcourus si souvent. Les fleurs avaient succédé à la neige, mais ce sourire de la nature n'avait point de reflet dans leur coeur. Il y avait entre eux plus d'intimité et moins d'expansion. Ils étaient tout à la fois unis et séparés. Tambour, qui s'étonnait de n'avoir plus de lettres à cacher dans sa fourrure, égayait ses loisirs par de nouvelles luttes contre le taureau noir, quelque temps négligé. On ne voyait plus Canada que par intervalles. Quand il ne maraudait pas sur la rivière, y cherchant quelque canot à perdre pour le sauver, en fouillant dans son lit pour y trouver des pierres et du sable, et çà et là quelques débris de cargaisons naufragées, le pêcheur était à Paris. Ces absences inquiétaient Mme Rose, qui prévoyait une catastrophe.

Un soir, c'était le jeudi, Georges et Mme Rose se promenaient sur la route où pour la première fois M. de Francalin l'avait vue, peu d'instants après qu'il eut tiré la petite Jeanne de la Seine. Georges devait partir le lendemain.

Mme Rose regarda les bateaux qui étaient sur la rive.

«Vous souvient-il du jour où je vous aperçus sortant de l'eau? Etiez-vous pâle! dit-elle. C'est singulier! si la petite Jeanne et son frère Jacques n'avaient pas failli se noyer, je ne vous aurais peut-être jamais connu. J'ai fait une petite aquarelle de cette scène. Voulez-vous la voir?

--Volontiers,» dit Georges, qui trouvait dans cette proposition le moyen de prolonger l'entretien.

On prit aussitôt le chemin d'Herblay.

«Je vous dois bien une peinture en échange d'une autre que vous avez brûlée.... Si la mienne vous plaît, je vous la donnerai,» reprit Mme Rose en baissant les yeux, et toute rouge du souvenir qu'elle évoquait.

Georges lui pressa le bras sans répondre. Quand on fut dans la petite maison d'Herblay et tandis que Georges regardait l'aquarelle, Mme Rose posa sur la cheminée une miniature qu'elle avait tirée d'une boîte.

«Trouvez-vous ce portrait bien ressemblant? dit-elle. Voyez, je n'y suis déjà plus gaie.»

M. de Francalin poussa un cri. Cette miniature signée d'un nom célèbre rendait admirablement les traits de Mme de Réthel. «C'est le regard, c'est l'expression, c'est la vie,» dit-il.

Au bout de quelques minutes, Mme Rose lui enleva le portrait des mains en badinant. «Laissez cela, reprit-elle, cette peinture ferait tort à mon aquarelle, et c'est pour mon aquarelle que vous êtes venu.»

Georges soupira.

«Vous avez raison; si je regardais plus longtemps ce portrait, l'envie me prendrait de vous le dérober.»

Il descendait la côte un quart d'heure après, portant le dessin dans un carton, lorsqu'il entendit une voix d'enfant qui l'appelait. Il se retourna et aperçut la petite Jeanne qui courait de toutes ses forces après lui. «Eh! parrain, arrêtez-vous,» criait l'enfant qui donnait par habitude le nom de parrain et de marraine à Georges et à Mme Rose. La petite Jeanne arriva tout essoufflée; elle tenait dans sa main une boîte qu'elle présenta à Georges. «Tenez, parrain, reprit-elle, voici une boîte que marraine m'a dit de vous remettre.... Elle veut que vous m'embrassiez et acceptiez la boîte en souvenir de moi.... J'ai bien répété la chose trois fois pour ne pas l'oublier.»

Georges ouvrit la boîte et reconnut le portrait de Mme Rose; il était entouré d'une bande de papier sur laquelle on lisait ces mots: _Si vous vous mariez, brûlez-le; si je pars, gardez-le_.

«Oh! oui, je t'embrasserai! s'écria Georges qui prit l'enfant dans ses bras. Va! je n'aurais qu'un morceau de pain qu'il serait pour toi!»

Après qu'il eut assez mangé la petite Jeanne de baisers, Georges la laissa tout étonnée au milieu du chemin, et prit sa course, serrant ses deux mains sur sa poitrine, contre laquelle il pressait le portrait.

«Enfin j'ai quelque chose d'elle, donné par elle!» disait-il ivre de joie.

Lorsque Georges arriva le lendemain à Paris, une sourde agitation régnait dans la ville. Valentin, qu'il rencontra, lui dit qu'il courait mettre son uniforme, et qu'on craignait des troubles pour la journée. Georges passa chez lui; on n'y avait vu personne. Il sortit et remarqua des groupes qui se formaient çà et là. Deux heures après, le tambour battait le rappel dans toutes les rues, et les boutiques se fermaient précipitamment. Un régiment de ligne défilait silencieusement sur les boulevards. Il entendit des cris au loin, et ne douta plus que le mouvement dont M. de Réthel lui avait parlé ne fût au moment d'éclater. Il retourna dans son appartement de la rue de Clichy, et attendit plein d'anxiété.

Il n'y était pas depuis une heure, que Mme Rose entra tout à coup.

«Ce n'est pas moi que vous attendiez, je le sais, dit-elle; quelques mots de Canada m'ont tout appris.... Je viens pour sauver M. de Réthel, et vous m'y aiderez.»

Georges lui serra la main.

«Je ne vous remercie pas, reprit-elle; vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous, et j'y compte.»

Jamais M. de Francalin ne lui avait vu un regard si ferme et l'expression du visage si résolue. Elle s'assit près de la fenêtre et regarda dans la rue.

«Dans une heure, avant même, il sera ici, continua-t-elle; il faut que dans une heure tout soit prêt pour notre départ.»

Georges devint pâle à ces mots.

«Bien, dit-il, tout sera prêt.»

Mme Rose se leva par un mouvement spontané, et lui jeta les bras autour du cou.

«Embrassons-nous, mon ami, dit-elle d'une voix dans laquelle tout son coeur palpitait, et maintenant que le passé soit mort entre nous.... Un homme est en péril; je suis sa femme, pensons à lui.

--Que faut-il faire?» demanda Georges.

Mme Rose lui apprit alors que le mouvement projeté avait échoué par l'hésitation de ceux qui l'avaient commencé; on ne manquerait pas d'en poursuivre les principaux instigateurs, et M. de Réthel était gravement compromis.

«Il faut donc qu'il quitte la France, poursuivit-elle; mais pour la quitter il faut un passe-port.... Je ne sais que vous qui puissiez me le procurer.»

Georges réfléchit une minute.

«Ce passe-port, je l'aurai, répondit-il; mais êtes-vous bien sûre que M. de Réthel consentira à partir?

--Oui, si nous savons profiter du premier mouvement.... Je sens en moi quelque chose qui me dit qu'il m'écoutera.»

Comme elle parlait, un violent coup de sonnette retentit dans l'appartement; on ouvrit, et M. de Réthel parut en riant aux éclats. Il ne manifesta aucun étonnement en voyant Mme Rose, et lui tendit la main après avoir salué Georges, qu'il remercia de son exactitude.

«Quelle fuite! quelle déroute! dit-il.... On a commencé par de beaux discours, on a fini par une course au clocher.

--Oui, dit Mme Rose froidement, et cette course au clocher, dont vous riez, pourrait bien finir à la Conciergerie pour quelques-uns.

--Je le sais,» répliqua M. de Réthel.

Mme Rose craignit qu'un projet nouveau ne se cachât sous l'apparente tranquillité de cette réponse.

«Ainsi, dit-elle, vous consentiriez à coucher en prison, à subir la flétrissure d'un jugement?

--Oh! reprit M. de Réthel, on peut toujours ne pas être pris vivant.

--Ah! s'écria Mme Rose avec élan, on peut surtout ne pas chercher dans le suicide un refuge contre une folie! J'ai toujours été votre amie fidèle, j'ai donc bien le droit de vous donner un conseil, et peut-être me devez-vous de l'écouter.»

Toute la feinte gaieté du comte était tombée. Il se promenait par la chambre inquiet et le regard fiévreux; mais à la voix de sa femme il s'arrêta court, et avec la courtoisie d'un gentilhomme il s'inclina devant elle.

«Parlez, dit-il.

--Vous pouvez partir, reprit-elle, et changer contre le repos cette vie d'angoisse et d'agitation.... Vous pouvez assurer ma tranquillité, et je vous la demande.... Ce que j'ai suffira amplement à tous nos besoins; ce sera comme une nouvelle existence que vous commencerez, et peut-être y trouverez-vous plus de douceur que vous ne le pensez. Essayez de la patience et de l'isolement. Il est digne de votre courage de le tenter.»

Mme Rose parlait avec une singulière animation. Elle avait cette éloquence que donnent la conviction et le dévouement; tout suppliait en elle, le regard, la voix, l'accent, et ce rayonnement des traits qu'aucune expression ne peut rendre. Le visage de M. de Réthel s'attendrit.

«Mais pour partir, encore faut-il un passe-port, dit-il. Qui me le procurera?

--Moi,» dit Georges.

Le comte lui tendit la main.

«Je cède,» dit-il noblement.

Georges ne perdit pas une minute. Il avait cru remarquer qu'une vague ressemblance existait entre Valentin et M. de Réthel; s'il obtenait du comte le sacrifice de ses longues moustaches, cette ressemblance devenait presque réelle. Il courut chez son ami, et l'emmena à la préfecture de police sans lui laisser le temps de respirer.

«Çà, lui dit-il, tandis que la voiture roulait sur le quai, tu vas prendre un passe-port pour Bruxelles.

--Moi?

--Oui, et tu me le remettras.»

Valentin sourit.

«Bon! tu enlèves Mme Rose,» s'écria-t-il.

Le coeur de M. de Francalin se serra.

«Justement, reprit-il; tu auras grand soin de demander ce passe-port pour M. et Mme Des Aubiers.»

Le chef de bureau, qui connaissait Valentin, donna ordre qu'on délivrât le passe-port sur-le-champ.

«Je ne vous savais pas marié, dit-il en souriant à Valentin.

--Qu'est-ce que cela fait?» répondit celui-ci d'un air fat.

Cette petite expédition, dans laquelle le beau capitaine ne voyait qu'une affaire de galanterie, le remplissait de joie.

«Si le pays te plaît, dit-il à Georges en le quittant, tu me l'écriras.... j'irai te rejoindre avec Juliette.»

Chaque mot de Valentin entrait comme une flèche dans le coeur de Georges; mais il voulait prouver à Mme Rose qu'il était digne d'elle. Tout fut organisé promptement pour le départ, et dès le lendemain ils gagnèrent tous trois la Belgique. Quand ils eurent passé la frontière, Mme Rose soupira.

«Oh! Herblay!» murmura-t-elle tout bas.

Le comte et sa femme s'installèrent dans une petite maison des faubourgs, du côté de Laeken. Cette maison avait un jardin avec une sortie sur la campagne. Georges y demeura deux jours. Quand il partit, M. de Réthel lui donna une vigoureuse poignée de main.

«Vous avez donc voulu une part dans mon amitié?... Merci, dit-il.

--Maintenant serez-vous heureux? dit Georges.

--Dieu est le maître,» reprit M. de Réthel, les yeux tournés du côté de la France.

Quand M. de Francalin se retrouva seul à la Maison-Blanche, il fut saisi d'un abattement profond. La pensée du sacrifice ne le soutenait plus. Les campagnes qu'il avait tant aimées lui parurent un désert. Il y cherchait partout Mme Rose et revoyait partout son image. Au moment de son départ de Bruxelles, Mme Rose lui avait recommandé de mettre en location la petite maison d'Herblay.

«Je le ferai si vous le voulez absolument,» dit-il.

Elle comprit sa pensée et n'insista pas. Le plus grand plaisir de Georges, à présent qu'il ne la voyait plus, était de retourner dans cette maison et de passer de longues heures, un livre à la main, dans la pièce qu'elle animait autrefois de sa vie. Il revoyait les objets qui étaient à son usage, la lampe qui avait éclairé son travail, le fauteuil où elle s'asseyait près de la fenêtre, l'écheveau de fil ou de soie encore enroulé autour de la bobine, la tapisserie tendue sur le métier et piquée d'une aiguille, le vase tout plein de fleurs fanées, le livre entr'ouvert à la page à demi parcourue, le buvard et l'encrier placés sur un petit bureau qu'elle avait apporté, et qui datait du temps qu'elle était jeune fille. Mme Rose avait laissé un petit châle suspendu à une patère; son panier à ouvrage était sur le coin de la cheminée; quand Georges regardait longtemps ces objets, une étrange inquiétude s'emparait de son esprit; il arrivait à croire qu'elle était dans la maison, il entendait le bruit léger de ses pas dans le corridor, et, si un aboiement sonore de Tambour le tirait de sa rêverie, il courait à la porte et l'ouvrait, croyant qu'elle allait entrer.

Les seules personnes qu'il vît alors étaient la Thibaude et Canada. Il visitait la Thibaude journellement et s'efforçait de remplacer Mme Rose auprès de la petite Jeanne, à laquelle il donnait cent bagatelles au nom de sa marraine. Jacques non plus n'était pas oublié, et il avait force chevaux de bois. Quant à Canada, il n'avait pas de plus fidèle compagnon sur la rivière. Chaque jour M. de Francalin l'aidait à jeter ses filets et à retirer ses lignes. Avec une délicatesse que l'éducation n'enseigne pas, le pêcheur n'était jamais le premier à lui parler de Mme Rose; mais il répondait volontiers aussitôt que Georges commençait. Cette persévérance à aimer une femme que peut-être il ne reverrait plus touchait Canada et le surprenait surtout.

«Monsieur Georges, lui dit-il un jour, comptez-vous l'aimer longtemps comme ça? Vous voilà en âge de vous marier, ce me semble?

--Je n'y puis rien, répondit Georges; Mme Rose a emporté mon coeur.»

Canada se gratta l'oreille.

«C'est drôle tout de même, reprit-il; j'ai été amoureux il y a quelque vingt ans, et ça tenait dur.... Un jour, je m'aperçus que la Louison, une grande brune qui avait des joues comme des pommes d'api, me trompait pour un meunier de la Frette.... Je pleurai pendant tout un jour comme un benêt.... J'en avais le col de ma chemise tout mouillé.... Le soir, je rencontrai mon rival.... Ah! dame! je ne l'avais pas cherché, mais il fallait voir comme mes poings allaient!... La chose faite j'entrai au cabaret et j'en sortis gris comme un tonneau. Le lendemain, c'était fait de l'amour et de la Louison.... j'y pensais comme à une pipe de l'an dernier.»

Au bout d'un mois de cette vie solitaire que rien n'avait interrompue, pas même une visite de Valentin, trop occupé de sa candidature au grade de chef de bataillon pour songer à Georges, qu'il avait à peine entrevu à son passage à Paris, M. de Francalin reçut une lettre timbrée de Bruxelles. Il courut se cacher à Herblay pour la lire.

«C'est encore moi, mon ami, et je viens vous donner des nouvelles de personnes qui ne vous oublient pas. Un jour ne se passe pas sans que votre nom soit prononcé; une heure se passe-t-elle sans que vous pensiez à nous?

«Notre vie est ici très-tranquille jusqu'à présent. Quelques lectures, des promenades dans la campagne, deux ou trois petites excursions dans les villes curieuses qui nous entourent, la remplissent. M. de Réthel paraît se soumettre, sans trop de chagrins, à cet exil auquel je l'ai condamné. Il lit beaucoup; les journaux de Paris l'émeuvent quelquefois. Il sort alors, et se fatigue à marcher. Sa promenade favorite est le champ de bataille de Waterloo, où il va souvent à cheval. Quand il rentre, il est plus calme; mais ce caractère primesautier a des révoltes si rapides! Il lui faudrait de nouvelles habitudes, et elles ne sont pas encore nées.

«Ces temps-ci, peut-être partirons-nous pour un voyage en Suisse par le Rhin. Si M. de Réthel se trouve bien de cette course, nous pousserons jusqu'en Italie ou dans le Tyrol. Le voisinage de Paris m'effraye. Il nous vient parfois des visites dans le goût de celles que nous recevions à Herblay; elles agitent mon malade et diminuent dans son esprit les bienfaits de l'isolement. Je veux l'en éloigner. J'ai pensé sérieusement à le mener en Amérique. C'est mettre l'Océan entre les boulevards et lui; mais là-bas j'aurais peur qu'il n'enrôlât une troupe d'aventuriers et ne partît pour le Texas ou Mexico. Et puis j'hésite à faire ce grand voyage. A mon âge, le coeur se serre à la pensée de quitter la France et tout ce que j'y aime.

«Le nom d'Herblay s'est rencontré sous ma plume.... Cher Herblay! y retournerai-je jamais?... En visitez-vous quelquefois les doux paysages? Toute campagne me paraît triste auprès de celle-là. Quand je ferme les yeux, il me semble la voir; les moindres accidents du coteau et de la rive, la fumée du village, le clocher de pierres grises, le rideau noir de la forêt, tout se reflète en moi. Je vois _la Tortue_ sur l'eau, je vois Canada la perche ou l'aviron à la main, je vois la queue blanche de Tambour qui furette, je l'entends qui jappe.... Vous souvient-il de votre dernier mot à M. de Réthel? «Serez-vous heureux maintenant?...» Ah! que je sais de gens qui le seraient à peu de frais! Un petit coin de l'horizon leur suffirait, et ils laisseraient le reste de la terre aux ambitieux....

«J'en étais là de ma lettre quand l'arrivée de M. de Réthel m'a interrompue. Il revenait de la ville, où il avait rencontré une de ses vieilles connaissances de Paris. M. de Réthel avait dans les yeux quelque chose que je connais et que je redoute: j'y lisais les mouvements impétueux de son coeur. Je l'ai questionné, il m'a répondu par monosyllabes; mais comme j'insistais: «Ce n'est rien, m'a-t-il dit, c'est un assaut, j'en viendrai à bout!» Il a mis une grande douceur dans ces paroles, avec un regard douloureux qui me navrait. Les larmes me sont venues aux yeux. «Quel mal je vous fais!» a-t-il repris. Ah! c'est sur lui que je pleure! Sera-t-il toujours le maître des furieux assauts qu'il essuie? Donnez-moi un conseil, mon ami; que dois-je faire? Faut-il partir, et partir au plus tôt? Mais quel but indiquer à cette activité farouche, à cet âpre besoin d'agitation? quel aliment calmera cette fièvre? Je suis reconnaissante à M. de Réthel des efforts qu'il fait pour se vaincre: on y sent une âme généreuse en révolte contre mille passions. Hélas! j'ai bien peur que les passions ne soient les plus fortes!