Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 6
«Je vois à votre air que vous savez ce qui se passe là-bas. Ça m'a surpris tout de même le jour où cet autre est revenu.... Dès que je l'ai vu, je me suis dit que vous ne tarderiez pas à paraître. A présent que vous avez fait votre visite, vous allez filer, j'imagine?
--Non, je reste, répondit Georges.
--Comme ça vous tient! On voit bien que vous avez des rentes! S'il vous fallait comme moi chercher dans l'eau votre dîner de tous les jours, vous auriez bien vite noyé l'amour!»
Canada acheva d'assujettir la porte sur ses gonds.
«Je la reconnais, cette porte, reprit-il: elle provient d'un gros bateau qui allait à Rouen et qui a donné contre une pile du pont ici près. Je l'ai pêchée.»
Il fit un signe à Georges tout en cherchant des clous dans une caisse.
«Approchez-vous donc, qu'on vous parle, ajouta-t-il. Tout marin d'eau douce que je suis, comme ils disent, j'y vois clair. Il y a une bourrasque dans le temps. Le monsieur de Paris qui est chez Mme Rose le sait bien, lui. Toutes sortes de gens vont et viennent par ici. Moi qui suis pour ceux d'en bas contre ceux d'en haut depuis l'affaire des lapins, vous savez, je leur rends de petits services dans l'occasion. S'il y a un bon avis à donner, c'est moi qui le fais passer. Tenez, vous allez voir.»
Canada siffla, et Tambour entra dans la cabane. Le pêcheur tira de sa poche un papier, l'attacha au collier du chien et le lâcha. Tambour partit comme un trait.
«Ce n'est pas plus difficile que ça, continua-t-il; dans un quart d'heure, on saura chez Mme Rose que des gens à mine suspecte rôdent dans le pays depuis ce matin. Ce que j'en fais, c'est autant pour elle que pour lui; à part le profit que j'en tire, je ne voudrais pas qu'elle fût inquiétée. On ne se gêne guère aujourd'hui pour vous mettre la main sur le collet pendant la nuit.
--Sérieusement craignez-vous quelque chose?» dit Georges, que les confidences de Canada étonnaient un peu.
Canada regarda autour de lui en jouant du marteau et fit un mouvement de tête affirmatif.
«Dame! dit-il, tout est possible; s'il plaît aux hommes de se faire casser la tête, vous comprenez, ça les regarde; mais il ne faut pas que Mme Rose en souffre.
--S'il arrivait quelque chose, me préviendriez-vous? demanda M. de Francalin.
--Sur-le-champ, et sans penser au dérangement qui pourrait en résulter pour moi.»
Georges rentra chez lui, l'esprit tout plein de ce que Canada lui avait dit. Ce qu'il avait pu voir de l'état de Paris pendant le séjour qu'il y avait fait ne lui laissait aucun doute sur la possibilité d'un mouvement. Il prévoyait bien que M. Olivier de Réthel en serait l'un des principaux instigateurs, et il tremblait que Mme Rose ne ressentît le contre-coup de ces nouvelles perturbations.
Vers le soir, et poussé par un sentiment plus fort que la réflexion, il retourna à Herblay. Mme Rose était assise dans ce même salon où si souvent il l'avait trouvée; elle brodait près de la fenêtre. M. de Réthel lisait une brochure. Tambour leur dit bonjour à tous deux à sa manière, c'est-à-dire en promenant son museau sous leurs mains, et disparut par une porte.
«Faites comme Tambour, dit le comte en se levant, et chez moi agissez comme si vous étiez chez vous.»
Georges prit une chaise et s'approcha de la fenêtre. Il faisait un temps clair et doux; un vent léger agitait le feuillage comme un frisson; mille cris d'oiseaux s'échappaient de la campagne, dont le crépuscule estompait les derniers plans. Olivier posa la brochure qu'il tenait à la main et regarda du côté de la rivière, où l'on entendait le chant de quelques mariniers. Mme Rose, qui s'était levée, appuya un doigt sur son épaule:
«Me trompé-je, dit-elle, en pensant que cela vaut bien une discussion politique?»
Le comte sourit.
«C'est autre chose, répondit-il; ici c'est le repos, ailleurs c'est l'agitation, mais c'est aussi la vie....
--Eh bien! marchons, reprit-elle en passant son bras sous celui du comte avec un geste mignon.
Ils descendirent tous trois vers les bords de la Seine. Tambour allait et venait autour d'eux, cherchant querelle aux bestiaux qui regagnaient le village et se mêlant aux jeux des enfants. Le bruit de quelques coups de marteau qui retentissaient dans le silence les attira du côté de la cabane de Canada. Le pêcheur remplaçait de vieilles planches par des ais tout neufs.
«Ils s'en allaient à la dérive, dit-il en ôtant son bonnet; je n'ai pas voulu qu'ils fussent perdus.
--Canada, mon ami, vous sauvez trop de choses; prenez garde, dit Mme Rose.
--Bah! on a bon pied et bon oeil!» répondit le bohémien.
Il était tout au haut d'une échelle et enfonçait les clous à tour de bras; mais, du coin de l'oeil il regardait alternativement Georges et M. de Réthel; sa femme raccommodait de vieux filets aux dernières lueurs du soleil couchant.
«Dites donc, mon brave, dit M. de Réthel, si l'on vous amenait à la ville avec la promesse d'une bonne condition où vous ne manqueriez de rien, y viendriez-vous?
--Quelle condition? demanda Canada. Faudrait voir.
--Oh! vous auriez la pièce blanche tous les matins, la soupe à midi, et point de nuits à passer sur l'eau.
--Ah! vous m'en direz tant!... Je pourrais bien accepter.... Mais tout de même la rivière me manquerait, et il ne faudrait pas être surpris si un beau matin j'y retournais. Quand on en a l'habitude, la pluie qui vous mouille, ça ne fait pas de mal.»
Le comte regarda sa femme.
«Vous l'entendez, dit-il à demi-voix, le pli est fait.»
En ce moment, une voix grêle appela Canada, et on aperçut sur le chemin de halage un enfant qui traînait une pièce de bois attachée au bout d'une corde.
«Eh! c'est le petit Jacques!» dit le pêcheur.
Il courut vers l'enfant et l'aida à tirer la pièce de bois jusqu'à la cabane. Le front du petit était baigné de sueur; il portait un paquet sur la tête et s'était passé la corde autour du corps pour marcher plus commodément. Il s'essuya le visage du revers de la main et s'assit un instant sur la pièce de bois.
«C'est un accord que nous avons fait entre nous, dit Canada; toutes les fois qu'il trouve quelque épave au bord de l'eau, il me l'apporte, et à mon tour je lui raccommode ses lignes et lui arrange ses petits filets. Ce sera un homme, allez!»
Jacques repoussa la crinière de cheveux tout mêlés dont les boucles tombaient sur son front, et se leva pour partir.
«Mais, mon petit, ce paquet est plus gros que toi! dit Mme Rose.
--Oh! je le porterai bien tout de même.... C'est une commission qu'on m'a donnée pour maman, et elle ne badine pas, vous savez.... avec ça que je suis en retard déjà à cause de ce morceau de bois qui était dans la vase, là-bas.»
Le petit Jacques avait un air fort et résolu qui charmait M. de Réthel. Il tira de sa poche une pièce de monnaie pour la lui donner.
«Faites mieux, lui dit Mme Rose, accompagnez-le chez la Thibaude; vous le soulagerez chemin faisant, et sa mère, le voyant avec vous, ne le grondera pas.»
M. de Réthel prit l'enfant par la main et partit.
«Au pied de la côte, tu me donneras le paquet,» dit-il.
Georges et Mme Rose les suivirent de loin.
«Vous le voyez, dit-elle lorsqu'elle fut hors de portée d'être entendue par Canada, voilà que mon travail commence. Je m'efforce de rattacher M. de Réthel à cette solitude où il a peur du repos.... Ah! si je pouvais créer autour de lui des liens d'affection et d'habitudes!
--Vous êtes ici bien près de Paris, dit Georges, un peu surpris de la simplicité et de la franchise que Mme Rose mettait dans l'aveu de ses projets.
--J'y ai bien pensé, reprit-elle; parfois même j'ai eu quelque envie de profiter d'un jour d'abattement pour lui proposer d'aller dans ce _far-west_ solitaire, où la vie agricole a des allures guerrières et le travail un côté aventureux qui séduiraient peut-être M. de Réthel; mais ces jours de découragement et de lassitude ne durent chez lui qu'une heure.»
Elle réfléchit quelques minutes: «Que faire cependant pour le tirer de ce milieu où il périra s'il y reste?» reprit-elle.
Cette confiance absolue qui faisait que Mme Rose lui parlait comme à un frère toucha Georges. Il voulut s'élever à la hauteur de cette âme si fière et si chaste, si compatissante aussi. «C'est une oeuvre difficile, dit-il; mais si je puis vous y aider, comptez sur moi.»
Il souffrait bien en parlant ainsi; mais cette souffrance lui était chère, quand il la comparait à l'abandon et à l'inquiétude où il avait vécu à Paris.
Quand ils arrivèrent à la maison de la Thibaude, ils trouvèrent M. de Réthel en grande amitié avec le petit Jacques, pour lequel il raccommodait une petite charrette de bois avec un petit couteau.
«Je ne m'étonne plus si ce bonhomme s'entend si bien avec Canada, dit-il. Ah! le gaillard! Il a gagné cette charrette en se battant à coups de poing contre un enfant deux fois plus âgé que lui!...»
Il prit l'enfant sur ses genoux et l'embrassa. «Tu viendras me voir tous les matins,» dit-il. Et se tournant vers Mme Rose: «Je vous laisse la petite fille, reprit-il; moi, je prends le garçon. Cela vous va-t-il, la Thibaude?»
La Thibaude, qui ravaudait des hardes, leva la tête. «Oui, pourvu que je les garde tous les deux,» répondit-elle.
Cette première journée se termina par une tasse de thé que M. de Réthel obligea Georges à prendre chez lui. On aurait dit qu'il voulait l'étudier. Une lampe avait été allumée, et la bouilloire chantait sur son réchaud. Mme Rose lut quelques pages d'un livre nouveau à haute voix. Pas un mot de politique ne se glissa dans l'entretien. Georges, qui regardait M. de Réthel, ne pouvait pas croire que ce fût là cet homme dont la réputation avait un tel retentissement. Un paysan d'Herblay cogna à la porte et pria Mme Rose, qui rendait de petits services à tout le monde, de répondre pour lui à une lettre qu'il tenait à la main. Mme Rose poussa la plume et le papier sur la table, devant M. de Réthel, et le contraignit doucement à écrire.
«Mais je n'y entends rien, dit le comte qui mordillait le bout de sa plume.
--Lisez d'abord, puis écrivez; si vous êtes embarrassé, eh bien! je dicterai.»
Vers onze heures Georges se retira. En le reconduisant jusqu'à la porte extérieure du jardin, Mme Rose lui serra la main: «Il s'y fera peut-être! dit-elle.
--Se peut-il que de si grands efforts soient nécessaires pour contraindre un homme à être heureux!» disait Georges.
Il ne put pas dormir; mais sa nuit fut paisible. Quelque chose de la sérénité de Mme Rose était descendu en lui. C'était bien encore la même femme, mais il ne la voyait pas sous le même aspect; un sentiment plus profond de respect se mêlait à son amour. La pensée seulement qu'elle pourrait disparaître un jour lui faisait mal; c'était presque le seul côté douloureux de son coeur. Durant les deux ou trois jours qui suivirent cette première rencontre, il vit à peine M. de Réthel. Le tribun ne quittait presque pas un cabinet voisin de la pièce où se tenait Mme Rose; il y était occupé à écrire ou à discuter avec les quelques personnes qui venaient le visiter. Mme Rose recevait Georges avec la même prévenance; peut-être même pouvait-il remarquer qu'elle mettait plus d'affabilité dans son accueil, comme si elle eût voulu tempérer par sa bonne grâce le mal dont il souffrait. La crainte et l'espérance se partageaient le coeur de Mme Rose, crainte violente, espérance amère, qui la déchiraient presque également. Un peu de pâleur était le seul indice qu'on découvrît de ces combats. On entendait quelquefois la voix du comte qui s'élevait dans d'orageuses discussions. Un jour que M. de Francalin était auprès de Mme Rose, ils saisirent au vol ces paroles: «Que tout le monde soit prêt comme moi!... Je ne vous demande rien de plus.»
Mme Rose, qui avait reconnu la voix de son mari, regarda Georges: «La crise approche, dit-elle; mais n'importe, je lutterai jusqu'au bout.»
L'expression qu'il voyait alors sur le visage de Mme Rose la lui rendait plus chère et plus sacrée: c'était l'expression du sacrifice dans toute sa plénitude et sa foi. Georges se sentait meilleur et plus grand auprès d'elle. Bien loin de visiter moins souvent ceux qui s'étaient accoutumés à l'aimer, Mme Rose se montrait fréquemment dans les plus pauvres maisons du village, et attirait chez elle tous ceux qui lui devaient des secours ou des consolations. Elle avait mille ruses charmantes pour dérober à M. de Réthel le plus de temps qu'elle pouvait et l'amener à prendre sa part de ces occupations familières. Elle se faisait suivre par lui chez la Thibaude, où elle savait que le babil et l'audace du petit Jacques, qui était toujours en train de guerroyer contre ses camarades, plaisaient au comte, et elle l'y retenait longtemps. Un soir que Jacques se balançait au plus haut d'un peuplier où il cherchait à dénicher des pies, Olivier le montra du doigt à sa femme: «Il aurait cet âge!» dit-il.
Deux grosses larmes vinrent aux yeux de Mme Rose. Le comte s'éloigna. «Ah! dit Mme Rose en répondant au regard de Georges, c'est le plus amer souvenir de ma vie. Moi aussi j'ai eu un fils..., il est mort tout petit; j'étais malade déjà.... cette mort faillit me mettre au tombeau. C'est alors que d'autres ont pris sur M. de Réthel cet empire contre lequel je lutte en vain!» Elle cacha sa tête entre ses mains et se mit à sangloter. «Vous ne savez pas ce qu'il me faut de courage pour n'y plus penser! reprit-elle. Dès qu'on y touche, la blessure saigne.»
M. de Réthel était au pied de l'arbre et recevait Jacques dans ses bras.
«S'il eût vécu! qui sait?» murmura Mme Rose.
Georges la quitta remué jusqu'au fond du coeur. Ce soir-là, il se promena longtemps dans la prairie déserte, cherchant dans son esprit à comprendre comment le mari d'une telle femme avait pu jouer son bonheur domestique, le repos de son foyer, pour le mince plaisir de faire un peu de bruit. Un vent chaud s'éleva, et les étoiles disparurent sous un noir manteau de nuées épaisses; bientôt la tempête se déchaîna, et la pluie tomba à flots accompagnée de coups de tonnerre. On entendait dans la nuit le craquement des arbres secoués par l'orage. Georges courut vers la Maison-Blanche et s'y enferma. Il n'y était pas depuis deux heures, lisant dans la bibliothèque et regardant par la fenêtre le feu des éclairs, lorsque deux ou trois coups, frappés rapidement à la porte, le tirèrent de sa rêverie.
«Eh! là-haut! ouvrez! ouvrez donc!» criait la voix bien connue de Canada. Georges descendit rapidement l'escalier, et le pêcheur parut en compagnie d'un étranger dont les vêtements étaient tout ruisselants d'eau.
«Pardon, monsieur Georges, si je vous dérange, dit Canada; c'est monsieur qui l'a voulu, et, entre nous, il n'a fait que me prévenir dans mon idée.... Ah! quel temps! Ce n'est pas de la pluie, c'est la rivière qui tombe!»
L'étranger se découvrit.
«Je viens, monsieur, dit-il, vous demander l'hospitalité pour un jour ou deux. Me l'accorderez-vous?»
Georges salua le comte de Réthel et le pria d'entrer.
«La maison est à vous, dit-il.
--A présent que la promenade est faite, on s'en va, reprit Canada. Si l'on se doutait que je cours par un temps pareil, merci! les coquins qui sont à vos trousses seraient bientôt chez moi.»
Un quart d'heure après Georges de Francalin et Olivier de Réthel étaient ensemble dans la bibliothèque. Lecomte s'était assis auprès du feu, dans le même grand fauteuil que Mme Rose avait occupé. Il regardait la flamme et battait la mesure sur la table d'un air distrait. Ce silence permit à Georges de l'observer. M. de Réthel, qui paraissait avoir trente-cinq ans, et qui était grand et sec, avec des yeux très-beaux, noirs comme de l'encre, mais fatigués, avait alors la physionomie contractée et comme éclairée par un sourire amer. Son front, qui commençait à se dégarnir vers les tempes, et son visage, coupé de profondes rides, exprimaient mille sentiments divers que la colère et le dédain dominaient tous. Il était d'une pâleur extrême: mais cette pâleur était animée et vivante, et indiquait moins la maladie que l'inquiétude et les accès d'une passion réveillée en sursaut. Le comte avait un grand air et des manières pleines d'aisance, où se mêlait par intervalles quelque chose de débraillé et de violent qui trahissait le gentilhomme déchu. Ce n'était déjà plus l'homme que M. de Francalin avait rencontré chez Mme Rose; c'était un chef de parti en proie à toutes les agitations. Il releva tout à coup la tête.
«J'ai des excuses à vous faire, dit-il, pour le sans-façon avec lequel je me suis introduit chez vous. Il n'y avait pas à hésiter: un mandat d'arrêt a été lancé contre moi: demain on voudra le mettre à exécution, mais il sera trop tard. Tandis qu'on surveille la route et la station du chemin de fer à Maisons, je suis ici, et certes ce n'est pas chez M. de Francalin qu'on viendra chercher le mari de Mme Rose.»
Georges fit un mouvement.
«Cela vous étonne, ce que je dis là? reprit Olivier; mais c'est précisément parce que je sais, avec tout le monde, que vous aimez Mme Rose, que je me suis réfugié à la Maison-Blanche. Là seulement je n'ai rien à craindre.
--Mais, monsieur, s'écria Georges, parler de sentiments dont je ne vous dois pas l'aveu, c'est offenser celle de qui vous venez de prononcer le nom. Sachez que, si je les éprouve, mon respect les égale tout au moins.
--Qu'est-ce? répliqua M. de Réthel avec un air de hauteur. Me feriez-vous gratuitement cette insulte de supposer que je serais dans cette maison, si j'avais eu la sottise ou la lâcheté de soupçonner Mme de Réthel un instant? Ah! monsieur, vous ne le pensiez pas!... Je vous estime parce que Mme de Réthel vous aime.»
Ce dernier mot laissa M. de Francalin sans réponse.
«Oui, monsieur, poursuivit Olivier, cela m'a donné de votre caractère une opinion que vous méritez certainement. Si vous pouviez apprécier comme moi ce que vaut Mme de Réthel, vous me comprendriez.»
Un coup de vent ébranla les volets, et la pluie frappa les vitres à flots. M. de Réthel se mit à rire.
«Je plains les pauvres diables qui sont à m'attendre sur la route, dit-il. Les niais ont cru que le coup était pour demain. Ils ne savent pas leur métier. Quand ils verront que rien ne bouge, ils se tiendront tranquilles, et l'émeute fera explosion. Priez Dieu seulement que nous ne réussissions pas!»
Georges regarda M. de Réthel avec étonnement.
«C'est vous qui parlez? vous! dit-il.
--Eh! oui, c'est moi, et je parle ainsi, parce que je les connais mieux que vous, ces gens avec qui je marche! Ah! quelle race! Les imbéciles même sont mauvais, jugez des autres!
--Mais alors, puisque vous les connaissez si bien, pourquoi rester avec eux?
--Pourquoi? Ah! voilà la grande question, s'écria le comte en frappant du pied. On est dans un courant, on suit le flot. Le pas qu'on a fait la veille est la cause du pas qu'on fait le lendemain, et on va jusqu'au bout. Si je m'arrêtais à présent, on dirait que j'ai peur ou que je me suis vendu, que sais-je? Et je marche. La queue pousse la tête!
--Si j'osais, je vous adresserais bien une question, monsieur le comte, dit Georges avec une certaine hésitation.
--Une question? Je la lis dans vos yeux. Cela vous surprend que moi, de race noble, un privilégié de la naissance, comme ils disent, un aristocrate enfin, j'aie pu descendre jusqu'à cet enfer. Si je vous disais quel misérable motif m'y a poussé, vous ne me croiriez pas. Moi aussi, j'ai voulu faire un peu de bruit. Vous vous souvenez de M. de Mirabeau, marchand drapier, élu député par le tiers état; j'ai marché sur ces vieilles brisées. Un auditoire de quelques centaines de niais m'a applaudi, cela m'a grisé. Je m'étais endormi membre de l'opposition, je me suis réveillé démocrate, révolutionnaire, que sais-je? La pente est si rapide, et la vanité a le pied si complaisant pour glisser!»
Un amer dédain crispait les lèvres de M. de Réthel.
«Ah! reprit-il, le mieux est de n'y plus penser.
--Non, répondit Georges avec force, le mieux serait d'y penser pour en finir.... Je ne comprends pas pourquoi, ayant l'énergie que je vous suppose, vous ne rompriez pas brutalement avec votre entourage.
--Et le puis-je? s'écria le comte. Tenez, je m'étais réfugié à Herblay le coeur plein de dégoût.... Chose étrange! je m'obstinais à ne pas entrer dans l'exécution des projets qu'on me présentait.... C'est alors qu'on se souvient de moi pour me traquer. A présent, mon acceptation est partie avec Canada, et je ne le regrette pas. J'en veux à tout le monde de mon insuccès et de ma sottise. Il y a des bouillonnements de colère et de haine dans mon coeur quand je vois ce que je suis. Ah! ce prestige d'un rôle à jouer, vous ne savez pas ce que c'est!
--Monsieur le comte, reprit Georges, en me répondant tout à l'heure, vous n'avez vu qu'un côté de la question. Il en est un plus délicat que j'aborderai hardiment; vous aviez une femme....»
Le front d'Olivier se voilà tout à coup.
«Ses observations, ses conseils, ses prières, ne m'ont pas manqué, dit-il. Elle a vu plus juste et plus loin que moi; mais alors j'étais aveugle. J'ai repoussé ses avis avec hauteur au commencement. Est-ce que je ne me croyais pas un grand homme! Elle a persisté; j'y ai répondu avec violence.... Ce n'est pas que je ne l'aimasse beaucoup; mais en l'épousant il me semblait, étrange contradiction, que je lui avais fait un grand honneur. Elle était fille d'un manufacturier, et partant de race plébéienne. Explique qui pourra cette logique d'un ami de l'égalité, d'un tribun du peuple! Ma maison fut bientôt pleine d'un monde bizarre, où ce n'étaient pas les vanités froissées et les ambitions impatientes qui manquaient. Pour plaire à ces hommes dont j'étais le chef, je contractai quelques-unes de leurs habitudes. Rose s'en aperçut et me le fit sentir.... Je voulais bien que cela fût, mais je ne voulais pas qu'on le vît. Irrité contre moi, je le fus contre elle. Une femme qui prêchait l'indépendance et qui la pratiquait se trouva sur mon passage.... Elle était jeune et séduisante.... Le temps que la révolution, alors dans toute sa fièvre, ne me prenait pas, lui appartint bientôt. Un jour Rose me demanda la permission de se retirer; je crus voir dans ces paroles un reproche sur le fol emploi que j'avais fait de sa fortune.... J'ai bien pu voir depuis qu'elle n'y avait pas songé. L'orgueil dicta ma réponse, et elle partit pour Herblay.... Ce fut ma perte; mais, si elle avait pu s'inspirer de ma conduite et m'imiter, je l'aurais tuée.
--Après ce que vous aviez fait, vous l'auriez tuée! s'écria Georges.
--Oui, sans hésiter.... Cela vous paraît monstrueux! Je puis bien me l'avouer à moi-même; mais je n'entends pas qu'on me le dise.
--Vous permettez tout au moins qu'on le pense....»
M. de Réthel regarda M. de Francalin; il était fort pâle.
«Ne m'obligez pas à me souvenir qu'il y a eu des heures où je vous ai haï autant que je vous estimais!
--S'il vous plaît de vous en souvenir, faites-le,» dit Georges froidement.
Le comte fit un pas, puis, frappant du pied:
«Ah! je suis fou! reprit-il presque aussitôt; j'avais donné mon nom à Mme de Réthel, elle ne pouvait pas faillir!»
Olivier tendit la main à Georges avec un mouvement plein de noblesse.
«Oubliez ce que je vous ai dit, poursuivit-il; ce qui m'irrite, c'est que je vois qu'avec vous elle aurait été heureuse.»
M. de Réthel passa la main sur son front. «Croyez vous à la destinée?» dit-il brusquement. Et, sans attendre la réponse de M. de Francalin: «Moi j'y crois, reprit-il. Autrefois, j'aurais été _condottiere_ ou capitaine d'aventure. Il y a dans mon esprit un fonds d'inquiétude que rien ne peut calmer.... Il faut bien que cela soit, puisque Mme de Réthel n'a pu en éteindre les folles ardeurs, et là où elle a échoué, rien ne peut.»