Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 5
Mme la baronne Alice-Augustine de Bois-Fleury était bien telle que Georges l'avait représentée: elle occupait un vaste hôtel dans une des plus belles rues de la ville, et y recevait avec de grands airs le monde le plus distingué du chef-lieu. Quand son neveu arriva, elle était à sa toilette. «Priez M. le comte, mon neveu, dit-elle, de m'attendre dans le boudoir.»
Ce titre de _comte_ qu'elle donnait à M. de Francalin était de son invention, mais elle le tenait pour authentique. Si, l'_Armorial de France_ à la main, on avait voulu lui prouver que Georges n'y avait aucun droit, elle aurait déclaré tout net que l'_Armorial de France_ était un sot et ne s'y connaissait pas. A bout d'arguments, Georges la laissait dire.
Mme de Bois-Fleury parut bientôt un éventail à la main, et dans l'attitude qu'elle aurait prise pour une présentation à la cour. Elle tendit sa main à M. de Francalin, qui la baisa.
«Je vous remercie de votre empressement, mon beau neveu, dit-elle; il me prouve que vous êtes tout prêt à faire ce que j'attends de vous.»
Georges sourit.
«Je ne crois pas, belle tante, dit-il; bien plus même, j'ai grand'peur que la race des Francalin n'expire avec moi.»
Mme de Bois-Fleury agita son éventail comme Mme la duchesse de Châteauroux aurait pu le faire quand un ministre du roi hésitait à lui accorder ce qu'elle demandait.
«Mlle de Valpierre dîne ce soir à l'hôtel, vous la verrez,» reprit-elle.
Mlle de Valpierre s'assit en effet à la table de la baronne et passa la soirée à l'hôtel, où quelques personnes firent un peu de musique et jouèrent au whist jusqu'à minuit. C'était une grande jeune fille blonde, qui avait l'air très-doux. Georges causa pendant quelques minutes avec elle. Quand il n'y eut plus personne au salon, la baronne montra à son neveu un fauteuil voisin de celui qu'elle occupait.
«Eh bien! dit-elle, comment la trouvez-vous?
--Suffisamment jolie et parfaitement bien élevée.
--Éléonore de Valpierre a dix-neuf ans et tient aux familles les plus considérables de la Picardie; elle a, de plus, une fortune personnelle qui dépasse quatre cent mille francs.
--C'est fort beau.
--Si tel est votre avis, je n'ai plus qu'à demander sa main en votre nom; elle ne me sera pas refusée. Embrassez-moi, mon neveu, et dormez bien.»
M. de Francalin embrassa Mme de Bois-Fleury et ne remua point.
«Ma chère tante, reprit-il, vous ne voudriez pas me conseiller de commettre une vilaine action; eh bien! celle d'épouser Mlle de Valpierre serait fort laide. Mlle de Valpierre est faite pour être aimée, et je sens que je n'ai pas le coeur au mariage.
--Que signifie ce langage? Voyons, parlez clairement.»
Georges prit entre ses mains les deux mains de sa tante: «Vous souvient-il d'un temps où un écolier, qui pouvait bien avoir seize ans, vint passer les vacances dans un beau château tout au bord de l'Oise, à quelques lieues d'ici?»
Mme de Bois-Fleury rougit très-fort.
«Quel rapport voyez-vous entre ce château et ce qui se passe en ce moment? dit-elle.
--A cette époque-là, poursuivit Georges sans répondre directement à l'observation de la baronne, il y avait dans le château une femme qui était dans tout l'éclat de sa beauté: c'était moins une mortelle qu'une déesse. L'écolier qui vivait auprès d'elle était à peu près dans l'âge de Chérubin; il en avait toutes les agitations. La personne qu'il voyait à toute heure fondait en un seul amour tous ces amours divers que le page de la comédie éprouvait pour la comtesse, pour Suzanne, pour Fanchette. Il avait des tressaillements subits quand il rencontrait sa main; il ne pouvait la voir et l'entendre sans pâlir ou rougir. Quels trésors n'avait-il pas amassés de bouts de rubans, de fleurs un instant caressées par elle, de gants perdus! Comme il les embrassait quand personne ne pouvait le surprendre! Un soir, soir lumineux et d'impérissable mémoire, il la rencontra seule dans un jardin; elle avait une robe blanche et les bras nus, elle venait de perdre une rose qu'on voyait flotter à la surface d'un ruisseau. Quels doux mouvements pour l'atteindre, et quels légers cris! Elle fit signe à l'écolier, qui d'un bond saisit la fleur et la lui présenta; mais à la vue de tant de grâce, animée et comme embellie par la course, il eut comme un éblouissement. «Ah! je vous aime, je vous aime!» s'écria-t-il en couvrant ses mains et ses bras de baisers brûlants. «Georges!» dit-elle. A ce mot, la fièvre de l'écolier tomba; il devint pâle et s'échappa en courant. Le lendemain, il n'osait regarder celle qu'il avait offensée. Cependant il rencontra ses yeux: il y avait dans leur douce clarté plus d'intelligence que de colère; et puis il tremblait tant! Ah! si pour elle il eût fallu se jeter sous la roue d'un moulin, il s'y serait précipité tête baissée! Eh bien! ce qu'il éprouvait alors, cet écolier, à présent qu'il a âge d'homme il l'éprouve encore; mais un autre sentiment a remplacé le sentiment qu'il ne pouvait ni combattre ni avouer.»
Georges raconta alors à Mme de Bois-Fleury toute son histoire, sans rien omettre et sans rien cacher, avec cette chaleur et cet entraînement qui imposent l'attention. Tout son coeur débordait. Peu de femmes restent insensibles à l'expression d'un amour jeune et sincère, même lorsqu'elles n'y sont pas engagées. Georges était assuré de la sympathie de celle qui l'écoutait; son émotion eut comme un retentissement dans le coeur de Mme de Bois-Fleury.
«Pourquoi êtes-vous venu? demanda la baronne.
--J'étais si malheureux!...»
Toute bouleversée, Mme de Bois-Fleury prit la tête de Georges entre ses mains et l'embrassa sur le front avec un élan où une nuance de tendresse indéfinissable se mêlait à l'expression de l'amour maternel.
«Eh bien! dit-elle, qu'il ne soit plus question de Mlle de Valpierre ni d'une autre! Si vous épousez Mme Rose, vous me la conduirez, et je l'aimerai; si vous êtes malheureux, vous pleurerez près de moi.»
Mme de Bois-Fleury n'avait jamais oublié l'épisode auquel M. de Francalin avait fait allusion. Cette fougue, ce transport, ce cri qu'il venait de rappeler, l'avaient remuée jusqu'au fond des entrailles. Sincèrement attachée à ses devoirs, elle n'avait jamais rien laissé paraître de cette émotion qu'elle avait combattue et dominée; mais sa rigidité en avait été amollie, et c'était comme un point lumineux de sa vie vers lequel sa pensée la reportait souvent. De ce jour-là, elle était devenue la meilleure amie de Georges et la plus dévouée; elle avait en quelque sorte remplacé la mère qu'il n'avait plus, mais de loin et secrètement, pour ne pas s'exposer à une nouvelle secousse. Elle avait même enveloppé sa vive et profonde affection de formes graves et méthodiques et d'une sorte de solennité qui la préservait du danger des épanchements. C'était elle qui, à l'insu de Georges, prenait soin de sa fortune, la réparait quand elle était compromise, et veillait à ce que rien ne menaçât le repos d'une existence qu'elle voulait rendre heureuse. Veuve depuis trois ou quatre ans et plus âgée que Georges de huit ou dix, Mme de Bois-Fleury avait eu la pensée de le rapprocher de Beauvais par un mariage qu'elle-même aurait préparé. A son insu peut-être, et tout en songeant au bonheur de Georges, elle avait fait choix d'une femme que sa beauté ou sa supériorité intellectuelle ne pouvait pas rendre redoutable; non pas qu'elle désirât revenir en rien sur le passé, mais parce qu'elle voulait rester la première dans le coeur de Georges. Un mot avait renversé tout cet échafaudage et ces longs projets. Certes Mme de Bois-Fleury n'avait pas entendu l'aveu de cet amour si violent sans un déchirement secret qui avait rajeuni son coeur en le faisant saigner; mais elle avait noyé cette émotion jalouse sous un flot de tendresse épurée, et la femme s'effaça devant la mère quand elle embrassa Georges sur le front.
Georges demeura chez sa tante quelque temps, s'efforçant de ne plus penser à Mme Rose et y revenant sans cesse; mais cet éloignement dans lequel il avait cherché un soulagement irrita bientôt sa blessure au lieu de la guérir. Beauvais était pour lui comme le bout du monde. Au moins à Paris avait-il la chance de rencontrer Mme Rose. Elle n'avait plus rien à lui demander, à présent qu'il avait cédé à son désir et bien compris que tout mariage lui était impossible. Il lutta quelques jours; mais, son angoisse devenant de plus en plus vive, il prit prétexte d'une lettre d'affaires pour retourner à Paris, où son premier soin fut de s'informer de Tambour, qu'il y avait laissé sous la surveillance de Jacob. Tambour n'était plus au logis; dès le premier jour, il avait pris la fuite. Jacob l'avait fait afficher sans succès. A bout de recherches, l'idée lui était venue de courir à Maisons. Tambour s'y promenait, tout le monde l'y rencontrait du matin au soir, il avait les moeurs errantes d'un _outlaw_. Une nuit il dormait chez Mme Rose, et le lendemain chez Canada. Il rendait visite aussi à Pétronille, qui gardait la Maison-Blanche. Jacob désespérait de le ramener à Paris. Il voyait bien, disait-il, que Tambour avait des intelligences dans le pays.
«Heureux Tambour!» murmura Georges, et il donna ordre qu'on le laissât tranquille.
Valentin avait été prévenu du retour de Georges. Il se hâta de l'introduire dans les boudoirs où il avait ses libres entrées. A cette époque, la fièvre révolutionnaire, communiquée par les événements de février et qui avait fait explosion aux journées de juin, n'était point calmée encore: on sentait dans la ville comme le frisson du vent sur la mer. Le lendemain n'était jamais sûr, on vivait au jour le jour; mais cette agitation n'empêchait pas qu'on ne cherchât les plaisirs avec la même ardeur qu'au temps de la plus grande sécurité. Il y avait même une certaine excitation produite par l'imprévu, qui donnait à ces plaisirs une saveur plus vive et plus séduisante. Georges se laissa faire, mais la lassitude et l'ennui s'asseyaient partout à côté de lui. Son seul bonheur était de se promener la nuit seul sur les boulevards, et de revoir en esprit la maison d'Herblay, la grande prairie où l'ombre des peupliers se jouait, la forêt de Saint-Germain, les canots sous les saules, et, dans cette campagne si souvent parcourue, l'image d'une femme svelte et souriante qui lui tendait la main. Le tumulte des événements et le cri des passions déchaînées faisaient moins de bruit à son oreille que le doux murmure d'une voix mystérieuse qui parlait tout bas dans son coeur. Il n'entendait qu'elle dans Paris, au milieu de ce tumulte et de ce choc quotidien des hommes, il était seul. Quelquefois il s'étonnait du long silence que gardait Mme Rose: était-elle toujours à Herblay, et se pouvait-il qu'elle l'oubliât à ce point? Il rentrait précipitamment chez lui, et cherchait une lettre; la lettre n'arrivait jamais. Alors aussi l'idée de l'inconnu qui deux ou trois fois avait rendu visite à Herblay revenait le poursuivre. Si dans ces moments-là tout à coup la générale eût battu, Georges se fût élancé avec joie pour mourir à l'assaut d'une barricade. Pouvait-il douter en effet qu'un mystère n'existât dans la vie de Mme Rose, et ce mystère ne se rattachait-il pas à cet étranger qu'il n'avait jamais vu?
Valentin, qui aimait sincèrement Georges, ne comprenait pas que les amusements de toute sorte auxquels il le conviait n'eussent aucune action sur sa tristesse. Un soir, las de lui verser du vin de Champagne, Valentin prit Georges à part.
«Écoute, lui dit-il, il faut que cela finisse. Casse-moi la tête si tu veux, tu ne m'empêcheras pas de te parler de Mme Rose.
--Parle, répondit Georges.
--Un jour que tu étais plus triste qu'un tombeau, l'idée me vint d'aller à Herblay. Je me souvenais parfaitement de Mme Rose pour l'avoir vue au temps où nous portions des feuilles à nos chapeaux. Je ne savais pas bien ce que je voulais lui dire; mais tu me faisais pitié.»
Georges serra la main de Valentin.
«Attends, reprit celui-ci, tu me remercieras tout à l'heure. J'arrive donc à Herblay, et je monte la côte fort en peine de mon discours. «Si elle a un petit brin de coeur dans la poitrine, pensais-je, elle va me dire de lui amener Georges.» Une voix de femme me fait lever la tête. Je regarde, c'était Mme Rose; elle marchait au bras d'un grand jeune homme qui avait des moustaches noires et qui fumait.
--Ah! fit Georges.
--Je n'en voulus pas voir davantage, et redescendis la côte sans plus songer à mon discours. Voilà ce que j'avais à te dire. A présent mange et bois, et n'y pense plus.
--Tu dis un grand jeune homme?
--Oui, avec des moustaches noires et un cigare.
--Merci.»
Georges était d'une pâleur de mort. Il remplit son verre de vin de Champagne et le vida d'un trait. Il riait beaucoup; mais Valentin, malgré son étourderie, ne fut pas la dupe de cette gaieté.
«Es-tu bête! lui dit-il; tu as la fièvre, va te coucher.... J'ai peut-être eu tort de te conter cette histoire!
--Non, dit Georges, cela m'a fait du bien.»
Pendant deux heures, Georges resta étendu sur son lit les yeux ouverts; il pleurait comme un enfant. Au petit jour, il n'y tint plus, et courut au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Un convoi partait pour Rouen; il s'y jeta et s'arrêta à Maisons. Cinq minutes après, il avait traversé le pont et cherchait Herblay des yeux. A mi-côte, un chien courut à sa rencontre, et faillit le jeter par terre en sautant sur lui. C'était Tambour qui aboyait de toutes ses forces. Il faisait mille bonds en tournant autour de son maître. Ils arrivèrent ainsi à la petite maison d'Herblay. La porte était entr'ouverte; Tambour la poussa, et Georges le suivit jusque dans le petit salon où Mme Rose l'avait reçu une première fois. Un jeune homme était assis dans un fauteuil auprès de la fenêtre. Il lisait un journal. A la vue de Georges, il se leva et salua. Georges remarqua qu'il avait des moustaches noires.
«C'est donc vrai!» pensa-t-il.
Tambour, qui ne se tenait pas de joie, allait et venait par la chambre; après chaque tour, il frottait son museau contre la main pendante de Georges. Les deux jeunes gens se regardaient. Un demi-sourire passa sur les lèvres de l'inconnu.
«A la pantomime de ce chien, je vois bien que vous êtes son maître; veuillez vous asseoir, monsieur, je vous prie,» dit-il avec la plus grande politesse.
Comme Georges appuyait sa main sur le dos d'un fauteuil sans répondre, la porte du salon s'ouvrit de nouveau, et Mme Rose parut. Elle était un peu plus pâle qu'au temps où Georges l'avait quittée. A son aspect, elle eut comme un léger tressaillement; mais, se remettant presque aussitôt:
«M. Georges de Francalin, dont je vous ai parlé quelquefois,» dit-elle en se tournant vers le jeune homme aux moustaches noires.
Et désignant celui-ci à Georges:
«M. le comte Olivier de Réthel, mon mari,» ajouta-t-elle.
VI
La présence de M. Olivier de Réthel, ce mari qui mettait à néant toutes les espérances de M. de Francalin, lui fit cependant éprouver comme un sentiment de joie. Mme Rose ne perdait rien de cette auréole dont il l'avait entourée, et restait telle qu'il l'avait aimée. Georges ne pensa pas une minute à repartir pour Paris. Si douloureuse que lui fût la vue d'un étranger qui avait tous les droits d'un maître dans cette maison où si longtemps il avait été seul, qu'était-ce en comparaison de ce qu'il avait craint? Tout cédait devant cette pensée rafraîchissante qu'il pouvait aimer Mme Rose sans rougir. Chez certaines âmes délicatement douées ou élevées à un niveau supérieur par de grandes passions, la connaissance d'un malheur irréparable cause moins de souffrances que la perte d'une de ces croyances dont les racines sont au coeur. Georges, que M. Olivier de Réthel retint à déjeuner avec une parfaite aisance, rentra chez lui, sinon heureux, du moins calme. Une barrière infranchissable existait entre Mme Rose et lui; mais l'image adorée avait la même pureté et le même rayonnement.
Georges n'hésita pas à retourner chez Mme Rose dans la journée. Elle lui fut reconnaissante de cet empressement, qui donnait à leurs relations le caractère d'une intimité honnête et franche. M. de Réthel, qui avait beaucoup à écrire, les laissa seuls; mais il ne le fit pas avant d'avoir causé quelques instants avec M. de Francalin. Il avait en toutes choses une rare élégance et les manières simples du meilleur monde, avec une certaine brusquerie qui n'était pas sans originalité. Quand Mme Rose se trouva seule avec Georges, ils se promenèrent autour de la maison, et descendirent dans le pays pour voir la Thibaude et Jeanne, sur qui Mme Rose veillait toujours. La petite fille avait le visage vermeil comme une pomme; elle se jeta dans les bras de Mme Rose avec cette familiarité qui succède si vite chez les enfants de la campagne à une timidité farouche. Tout allait bien dans ce ménage, dont la vue rappela à M. de Francalin les premières paroles échangées avec Mme Rose auprès d'un berceau. La Thibaude remercia Georges des secours qu'il avait envoyés à Jeanne malgré son absence. C'était encore une attention de Mme Rose qui l'associait à sa vie. Il n'était donc pas un étranger pour elle! Il ne voulut pas détromper la Thibaude, pour rester l'obligé de Mme Rose. Quand ils sortirent, la jeune femme prit le bras de Georges comme au temps passé.
«Se peut-il que je sois si tranquille auprès de vous après ce que j'ai vu? dit M. de Francalin, tandis qu'ils côtoyaient la rivière.
--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Ce que j'étais hier pour vous, ne le suis-je pas aujourd'hui? répondit Mme Rose. Qu'y a-t-il de changé entre nous?»
Georges lui pressa doucement le bras.
«Mais, reprit-il, pourquoi m'avez-vous laissé partir sans me dire la vérité?
--Le pouvais-je sans vous dire le nom de mon mari! répondit Mme Rose; il y avait dans cet aveu inévitable comme un blâme dont j'avais l'instinct, et que je ne me croyais pas en droit de faire subir à celui dont je porte le nom. Je ne m'explique peut-être pas bien.... Essayez de me comprendre.
--Mais, reprit Georges, quel motif a donc ramené M. de Réthel auprès de vous? Quand et comment est-il arrivé? A-t-il le projet de vivre dans la retraite ou l'intention de vous conduire à Paris?... Pardonnez-moi toutes ces questions, et n'y voyez pas autre chose que le sentiment profond que m'inspire une personne en qui je ne verrai jamais que Mme Rose, quel que soit le nom qu'elle porte. Me le permettez-vous?
--Ah! je fais mieux, je vous en prie!... Il me semble que j'aurai moins à craindre auprès de vous, à présent que vous connaissez la vérité.
--Eh bien! parlez-moi de M. de Réthel.
--Vous savez quel rôle il a joué pendant la dernière révolution, et quelle place il tient dans le parti qui s'agite toujours. Le repos est insupportable à un tempérament aussi terrible. Toutes les agitations dans lesquelles il m'a fait vivre chez lui ont été la cause de notre séparation, il s'y replongea fatalement; son passé engage son avenir. Il était à Paris dans ces derniers temps; souvent il m'écrivait, et vous n'avez certainement pas oublié l'état dans lequel me mettaient ces lettres, dont l'origine vous était inconnue. Pouvais-je m'éloigner, quand tous les jours il était en péril de mort?... Je suis sa femme, et je n'ai pas à le juger. Vous savez cependant comment j'oubliais tout.... Quelquefois je me berçais de l'illusion que cette vie, dont j'avais contracté la douce habitude à Herblay, pourrait durer. Tout à coup une lettre nouvelle m'arriva au moment où je venais de trouver sur ma fenêtre un bouquet laissé par vous après un jour passé sans vous voir. M. de Réthel m'appelait à Paris pour me prévenir que peut-être il serait contraint de me demander asile au premier moment. «Si vous êtes menacé, venez,» lui dis-je. Je compris alors qu'il fallait cesser de vous voir, c'est pourquoi je vous pressai de partir. Je n'avais rien à me reprocher, mais j'avais peur de votre désespoir. Un soir, il y a de cela huit jours, M. de Réthel a frappé à ma porte. Il ne m'a plus quittée depuis ce moment. Deux ou trois personnes sont venues le trouver. Il reçoit beaucoup de lettres, et il a l'air très-préoccupé. Quelque chose se prépare que je ne connais pas. Il m'a déjà prévenue qu'il me quitterait un de ces jours, tout à coup.... Ce qu'il projette me fait peur. Olivier s'agite dans un enfer! Il y a des heures où je le plains amèrement.»
Mme Rose détourna la tête pour essuyer ses yeux. Son émotion était visible et Georges la comprenait. Le nom de M. Olivier de Réthel avait suffi pour expliquer à Georges la situation de Mme Rose. Le comte était l'un des chefs reconnus d'une des fractions militantes de la démocratie. Issu d'une famille d'ancienne noblesse, Olivier avait rompu avec son passé et brisé, un à un, tous les liens de la tradition, de l'habitude, de l'éducation. Patricien, il combattait avec la plèbe; fils d'un pair de France, il était l'un des instruments les plus actifs des sociétés secrètes. Il avait d'incontestables qualités qui mettaient sa personnalité en relief, un certain talent de parole, une grande bravoure, de l'audace; le prestige de son nom lui donnait en outre un éclat et une autorité qu'à mérite égal ses amis n'avaient pas. Seulement le tribun était resté gentilhomme, et, s'il touchait la main des pamphlétaires les plus fougueux, il mettait des bottes vernies pour aller au club.
«Comprenez-vous à présent, continua Mme Rose, pourquoi j'avais une telle hâte de vous voir loin de moi? Quel pouvait être le résultat de votre présence à Herblay? N'eussé-je pas mérité la confiance que mon mari mettait en moi, que la liberté où il me laissait m'aurait imposé le devoir de la justifier.
--Qu'allez-vous faire à présent, dit Georges.
--Et le sais-je? C'est un événement inconnu qui en décidera. Si j'en crois certains indices, cet événement ne tardera pas à éclater; il peut se faire alors que j'aille à Beauvais.
--A Beauvais! répéta Georges d'un air tout surpris.
--Vous ne savez donc pas qu'une de vos parentes est venue me voir il y a près d'un mois? elle m'a mise au fait du motif de sa visite en quatre mots. La conversation n'était pas finie, que Mme la baronne de Bois-Fleury et moi nous nous entendions à merveille. Elle est restée trois jours et m'a embrassée en partant. Elle m'a dit de me souvenir dans l'occasion que j'avais une amie à Beauvais, et je m'en souviendrai. Il m'a semblé qu'elle m'aimait beaucoup à cause de vous, et un peu parce qu'elle a su que j'étais comtesse.»
Georges sourit à ce mot, qui lui fit voir que Mme Rose avait pénétré Mme de Bois-Fleury d'un regard.
«Je devrais peut-être vous dire de partir, reprit-elle en regagnant sa maison, et cependant je désire que vous restiez.
--Eh bien! dit-il, je resterai jusqu'à ce que vous alliez à Beauvais.»
A ces mots Mme Rose, qui était sur le pas de sa porte, retint Georges par la main.
«Il ne faut pas que vous vous mépreniez au sens de mes paroles, reprit-elle; tout ce qu'une honnête femme peut tenter, je le tenterai pour ramener M. de Réthel; il est auprès de moi, il est menacé, je porte son nom: c'est plus qu'il n'en faut pour m'indiquer un devoir auquel j'ai la volonté de ne pas faillir. Ne soyez donc pas surpris si quelque jour vous apprenez que je pars pour l'Amérique et pour toujours.
--Le ferez-vous sans m'en prévenir?
--Oh! vous ne le croyez pas!» dit-elle avec vivacité.
L'accent de cette voix chérie fit tressaillir Georges: il vit bien que le coeur n'était pas du côté de la volonté, bien que celle-ci restât maîtresse; il ne prolongea pas l'entretien, et se retira à la fois triste et charmé. Comme M. de Francalin suivait la rivière, cherchant un bateau qui pût le conduire à la Maison-Blanche, il rencontra Canada qui achevait d'assujettir la porte d'une cabane dont il avait pêché tous les matériaux pièce à pièce dans la Seine. Canada jeta son marteau et accueillit Georges par une vigoureuse poignée de main; puis il jeta un coup d'oeil du côté d'Herblay et le reporta vers M. de Francalin.