Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 3
Valentin des Aubiers était l'un des plus vieux amis de Georges. Ils s'étaient rencontrés au collége, et n'avaient pas cessé de se coudoyer dans la vie, au milieu de laquelle Valentin marchait un peu comme ces écoliers qui, répandus dans les bois, oublient qu'ils ont des broussailles entre les jambes et des racines sous les pieds; chaque nouvelle chute lui semblait la première; il s'écriait avec candeur que ces choses-là n'arrivaient qu'à lui. C'étaient alors de grands découragements qui duraient six jours ou six semaines, après quoi il n'y pensait plus, et repartait d'un pied léger avec la même espérance et la même sécurité. Le prochain accident amenait une nouvelle surprise qui ne le guérissait pas davantage. Ses amis disaient de lui qu'à cinquante ans il en aurait vingt-cinq, et que, s'il arrivait à la centaine, il faudrait certainement le renvoyer à l'école.
Avec une fortune qui lui aurait permis de vivre à sa guise, Valentin avait bravement mis le pied dans toutes les carrières, et s'en était retiré impétueusement au premier obstacle. La dernière qu'il embrassait était toujours la meilleure et celle qui répondait le mieux à ses instincts. A peu près riche et maître de son temps, Valentin n'avait pas traversé Paris sans y faire de ces rencontres qui font ressembler la vie à des routes semées d'auberges où des coeurs de toute sorte se tiennent en embuscade, pareils à ces hôteliers fameux dont Guzman d'Alfarache raconte les prouesses. Toutes les fois que le hasard le faisait entrer dans une de ces auberges, il ne manquait pas de croire qu'il s'y reposerait jusqu'à la fin de ses jours, et il faisait ses préparatifs en conséquence. Si quelqu'un de ses amis s'aventurait à lui dire que ce petit coin du paradis, dans lequel il comptait savourer des délices toujours nouvelles, n'était qu'une méchante halte entre deux étapes, il s'indignait et prenait le ciel à témoin du serment qu'il faisait de ne plus partir; mais le coeur volage qu'il adorait accueillait-il un autre voyageur, Valentin tombait dans un morne désespoir, et demandait naïvement au ciel comment tant de perfidie pouvait être éclairée par la lumière du soleil. Désormais il n'y avait plus pour lui ni paix ni bonheur; la nuit se faisait dans son âme, et il parlait sérieusement de passer le reste de ses jours dans une thébaïde où jamais le pied d'une femme ne pût arriver. La même bonne foi qu'il avait apportée dans son ivresse, il l'apportait dans son affliction, et celle-ci lui semblait éternelle, comme il avait cru l'autre impérissable.
C'était donc au plus fort d'une de ces catastrophes périodiques qu'il venait demander à Georges de l'abriter dans sa solitude. Valentin ne venait pas pour la première fois à Maisons, et ainsi s'expliquait le sobriquet de _chambre du Désespoir_ qu'on donnait à la pièce qui lui était réservée.
Le lendemain, au petit jour, Valentin frappa à la porte de son ami.
«Tu dors, toi; tu es bien heureux! Que fais-tu aujourd'hui? dit-il.
--Rien.
--Eh bien! si tu veux, nous irons déjeuner à Saint-Germain; c'est là que j'ai connu Clotilde! Nous traverserons la forêt, et cette promenade matinale me rendra peut-être l'appétit que j'ai perdu.
--Soit.»
Georges s'habilla en toute hâte et descendit; mais au bas de l'escalier il se souvint que Mme Rose l'attendait chez la Thibaude. S'il voulait être exact, il n'avait pas le temps d'aller à Saint-Germain et d'en revenir; pour rien au monde cependant, il n'aurait consenti à manquer ce rendez-vous.
«Viens-tu? lui cria Valentin.
Tambour, qui était du voyage, appuya la sommation d'un aboiement. Georges cherchait un prétexte et n'en trouvait pas. Il savait Valentin très-curieux, et il ne se souciait pas de le mettre dans sa confidence. Quel beau thème à de longs discours! Cependant il était résolu à ne pas le suivre jusqu'à Saint-Germain.
«Ah! mon Dieu! s'écria-t-il après qu'il eut fait une centaine de pas, j'ai oublié que j'ai affaire de l'autre côté de l'eau.... à Herblay.
--Chez qui? demanda Valentin.
--Chez le curé! répondit Georges étourdiment.
--J'irai avec toi.»
Georges comprit que Valentin était décidé à ne pas le quitter.
«Veux-tu pêcher? dit-il brusquement.
--Tu pêches donc?
--Toujours; c'est très-amusant. On a une ligne à la main; on pense à ce qu'on veut, et le poisson mord. C'est ce qu'il y a de mieux quand on a du chagrin.
--Donne-moi une ligne,» répondit Valentin.
Georges courut dans sa bibliothèque, et redescendit avec tout un appareil de pêche. On partit pour le bord de la rivière, et Georges installa Valentin au pied d'un massif de saules qui masquait la vue de tous côtés.
«L'endroit est excellent, il fourmille de goujons, dit-il; en un quart d'heure, on en prend deux douzaines. Reste-là; moi je vais un peu plus loin, derrière ce gros peuplier.»
Et Georges se mit à courir dans la direction du peuplier; mais à vingt pas plus loin il se glissa derrière le rideau des saules, gagna la crique où se balançait _la Tortue_, sauta dedans, et passa la rivière à grands coups de rames. Cinq minutes après, il gravissait la côte d'Herblay à toutes jambes, et entrait chez la Thibaude.
«Enfin! s'écria Mme Rose; j'ai cru que vous n'arriveriez jamais.
--C'est que j'avais un ami, et qu'il ne me quittait pas.
--Il fallait l'amener avec vous.»
Georges ne répondit rien; il eût été fort en peine d'expliquer pourquoi il n'avait pas voulu que Valentin l'accompagnât dans sa visite, et cependant il eût renoncé au plaisir qu'il en attendait plutôt que de le partager avec son ami. Mme Rose le regarda; un peu troublé, il s'assit et passa un mouchoir sur son front baigné de sueur.
«Bonté du ciel! faut-il que vous ayez couru!» reprit-elle.
Et, furetant dans tous les coins de la cabane, elle prépara un verre d'eau rougie qu'elle lui présenta.
«Maintenant, dit-elle après qu'il eut bu, c'est dix francs que vous me devez. Je me suis mis en tête d'assurer une dot à cet enfant. Cela l'aidera à trouver un mari et vous apprendra à tirer de l'eau les personnes qui se noient.»
Georges vida sa poche dans la bourse de Mme Rose, qui en versa le contenu sur le lit de la petite fille.
«Es-tu riche! hein?» dit-elle.
L'enfant tout étonnée prit les grosses pièces blanches entre ses doigts.
«Oh! mère, un sou tout jaune?» s'écria-t-elle en tirant un louis du milieu de son trésor.
Mme Rose embrassa l'enfant.
«Mère Thibaude, dit-elle, ramassez tout cet argent sans oublier le sou jaune. Vous en userez pour les besoins de votre fille, et s'il vous manque quelque chose pour le ménage, Jeanne vous prêtera bien tout ce qu'il faut.»
M. de Francalin se rapprocha de Mme Rose, et leurs têtes se rencontrèrent au-dessus du petit lit où l'enfant jouait avec une poupée de carton qui lui semblait magnifique.
«Jeanne a la fièvre, dit Mme Rose à demi-voix.... Voyez.»
Georges prit la main de l'enfant.
«Et Jacques? dit-il.
--Oh! Jacques trotte comme une souris. C'est le garçon qui a failli se noyer, et c'est la fille qui est malade. Il faudra un médecin tous les jours.
--En avez-vous parlé à la Thibaude?
--Je m'en suis bien gardée; elle aurait peur de la dépense. Qui sait si ce pauvre ménage n'a pas de dettes? Regardez cette couverture; il y a plus de trous que de laine. On enverra le médecin sans prévenir personne. Il faut aussi des hardes et du linge. Nous écornerons la dot, et nous remplirons les armoires. Cela vous va-t-il?
--Volontiers. Je serai votre débiteur.
--Alors nous allons chercher le médecin et tout acheter. Avez-vous _la Tortue_ par là?
--Le canot? il est au bas de la côte.
--Eh bien! vous allez me conduire jusqu'à Maisons, et avant ce soir le ménage aura tout ce dont il a besoin.»
Mme Rose caressa Jeanne, dit bonjour à la Thibaude, et sortit d'un pied leste.
«Est-ce donc ainsi que vous passez toutes vos journées? lui dit Georges tandis que _la Tortue_ glissait au fil de l'eau.
--Quand l'occasion s'en présente, on la saisit; il n'y a pas beaucoup de distractions à Herblay, on prend celles qui se trouvent.
--Mais, si j'en crois le peu que j'ai vu, au train dont vont les distractions, les malheureux doivent vous bénir.
--Ils sont bien bons!... Que voulez-vous que je fasse les jours de pluie? On entre un peu partout, un jour par-ci, un jour par-là, et, au lieu d'acheter des robes qu'on ne mettrait guère, on achète des couvertures et des jaquettes qui servent toujours.... Cela occupe.
--N'importe, amusement ou charité, les pauvres perdront beaucoup quand vous retournerez à Paris.
--A Paris? oh! je n'y retournerai pas de sitôt, si même j'y retourne jamais.
--Alors voulez-vous me mettre de moitié dans vos distractions?
--Vous comptez donc passer l'hiver à Maisons?
--Oui.»
La réponse vint si vite, et le regard qui l'accompagna fut si franc, que Mme Rose ne put s'empêcher de sourire en rougissant. Un léger brouillard qui courait sur l'eau les enveloppait. A quelques pas du bateau, on ne voyait rien: ils étaient comme seuls au monde. Un peu d'embarras se glissa entre eux. Mme Rose ramena sa mante autour d'elle et regarda dans la brume, où l'on voyait par intervalles se dessiner la silhouette grise des peupliers. Georges pressa le mouvement des rames pour arriver plus vite. Peut-être pensaient-ils tous deux aux circonstances inconnues qui les avaient contraints, si jeunes l'un et l'autre, à chercher l'isolement dans la campagne et à s'y renfermer pendant la froide saison.
De longs aboiements les tirèrent de cette rêverie, qui les unissait à leur insu, et en abordant sur le rivage ils virent Tambour qui, pour distraire son ennui, guerroyait contre les vaches qu'on menait à l'abreuvoir.
«Ah! mon Dieu! s'écria Georges, pourvu que mon ami n'ait pas suivi le chien!»
Mme Rose le regarda gaiement.
«Voilà un ami qui vous fait grand'peur, dit-elle.
--Oh! je l'aime beaucoup,» dit Georges, qui venait de s'assurer par un coup d'oeil de l'absence de Valentin.
Il siffla Tambour, qui laissa là ses vaches et vint tout courant se jeter sur Mme Rose.
«Ah! madame, reprit Georges, il faudra que vous vous y fassiez. A présent qu'il vous met au nombre de ses connaissances, il ira partout vous dire bonjour.»
Mme Rose caressa le chien et prit le bras du maître.
L'ombre était venue quand M. de Francalin quitta Mme Rose. Il ne lui semblait pas qu'il eût passé plus d'une heure avec elle. A son retour, il aperçut Valentin, qui se promenait devant la Maison-Blanche à pas précipités. Le bout de son cigare brillait comme un phare. On voyait qu'il fumait avec rage.
«Ah! te voilà! cria Valentin, qu'un bond de Tambour avait surpris dans sa promenade. Et ce peuplier sous lequel tu paraissais si impatient de t'asseoir, l'as-tu trouvé?
--Je t'ai fait attendre? répondit Georges.
--Attendre!... c'est-à-dire que voilà trois heures que je n'attends plus!
Georges passa son bras sous celui de Valentin.
«Voyons, ne te fâche pas, reprit-il; qu'aurais-tu fait chez le curé?... Et puis il y a des heures où j'ai besoin d'être seul. C'est une manie. Est-ce que ça ne te prend jamais, ces idées-là?
--Oh! si! répondit Valentin d'un air tragique.
--Eh bien? faisons une convention. Quand l'un de nous aura ses humeurs noires, il mettra une feuille d'arbre à son chapeau. La feuille mise, il sera en quarantaine. Nous économiserons ainsi les frais d'explication. Cela te va-t-il?
--Cela me va. Seulement tu aurais dû penser à la feuille plutôt.
--Les bonnes idées ne viennent pas tout de suite. Ainsi c'est convenu: la feuille arborée, c'est la cocarde du silence et de l'isolement. Si je la mets quelquefois, tu ne te fâcheras pas?
--Oh! ne te gêne pas; je la mettrai souvent. Dès demain j'en aurai une, et je vais la cueillir.»
Le lendemain matin Georges et Valentin ne purent s'empêcher de sourire en se regardant: ils avaient tous deux une feuille d'arbre attachée à leur chapeau; mais, fidèles à la foi jurée, ils se saluèrent de la main sans se parler. Georges allait rejoindre Mme Rose; Valentin allait se promener avec son désespoir.
IV
Ils vécurent ainsi quelque temps; les feuilles allaient et venaient. Valentin jurait ses grands dieux qu'il ne ferait plus à aucune femme l'honneur de l'apercevoir; mais souvent déjà il retournait à Paris et y demeurait un jour ou deux, quelquefois trois ou quatre. C'était comme de petites vacances qu'il donnait à sa douleur. Georges trouvait tout bien, pourvu qu'on lui permît de gravir la côte d'Herblay chaque matin. Quand un hasard s'opposait à ce qu'il vît Mme Rose, la journée lui semblait vide. Malgré l'humeur égale de sa voisine et la sérénité qu'on voyait en elle, on sentait qu'il y avait un chagrin dans sa vie, comme on devine à certains bouillonnements qui rident la surface des lacs que des sources invisibles s'épanchent dans leurs secrètes profondeurs; mais ce chagrin, M. de Francalin ne se l'expliquait pas, et Mme Rose n'en parlait jamais. Elle avait une manière de regarder bien en face, avec des yeux limpides et chastes, qui rendait toute question presque impossible, et ce n'était pas Georges qui aurait eu l'intrépidité de lui en adresser.
On sait que Mme Rose vivait seule avec une vieille servante dans une petite maison où jamais elle ne recevait personne, si ce n'est M. de Francalin, le curé d'Herblay et quelques notables du village qui venaient lui demander des secours pour leurs pauvres. Cette solitude profonde, avec toutes les apparences des habitudes les plus élégantes, n'était pas déjà tout à fait ordinaire. On sait en outre que le piéton lui remettait souvent des lettres qu'elle lisait avec avidité et qui la jetaient dans un grand trouble. Georges l'avait quelquefois surprise après ces lectures, et il voyait sur ses joues comme des traces de larmes. Il ne pouvait alors s'empêcher de penser à cet inconnu qui deux ou trois fois avait paru à Herblay et qu'il n'avait pas vu. Était-il pour quelque chose dans ces larmes secrètement versées? Quel titre avait-il au souvenir de Mme Rose, et quelle place tenait-il dans son intimité? Canada avait raconté à M. de Francalin que, dans les premiers temps du séjour de Mme Rose à Herblay, on avait épluché sa conduite jour par jour, heure par heure. Les plus méchantes langues n'avaient pu rien découvrir qui prêtât aux médisances. On en vint à penser que, si elle avait quelque sujet d'être malheureuse, c'était un grand crime de la part de ceux qui en étaient la cause. Quelques indices pouvaient faire croire qu'elle était de Paris, ou que du moins elle l'avait longtemps habité, puisqu'elle y allait encore de temps à autre; mais on ne pouvait tirer aucune conséquence de ces voyages, qui étaient d'ailleurs fort rares et fort courts. Mme Rose rappelait, dans sa retraite d'Herblay, ces beaux oiseaux qu'un coup de vent a jetés sur des rives lointaines et qui s'y arrêtent quelque temps. On ne sait d'où ils viennent, on ne sait où ils vont.
Au plus fort de l'hiver, après deux mois de séjour à Maisons, et quand les branches de houx avaient remplacé les feuilles jaunes ramassées chaque matin et dont se paraient les jeunes gens, Valentin laissa voir une grande négligence dans la toilette de son chapeau. Souvent même il faisait de longues absences de plus en plus renouvelées; mais quand il était à la Maison-Blanche, Georges était à peu près sûr de le trouver sur son passage aussitôt qu'il mettait le pied dehors. Un matin qu'il avait oublié de se couvrir de l'emblème protecteur, Valentin l'aborda résolûment.
«Je connais ta solitude, lui dit-il; elle a les cheveux châtins et les yeux bleus.»
Georges se mordit les lèvres.
«Après? dit-il d'un ton bourru.
--Oh! ne te fâche pas! Tu as le goût bon, et je comprends qu'on passe l'hiver auprès d'elle; tu aurais dû seulement me prévenir plus tôt; je ne t'aurais pas si longtemps dérangé.»
Georges frappa du pied.
«Mais que crois-tu donc? s'écria-t-il.
--Parbleu! c'est assez clair. Tu habites le parc de Maisons, elle demeure à Herblay; la Seine vous sépare, mais l'amour a jeté un pont sur l'eau, et vous faites à vous deux la plus jolie pastorale qu'on puisse voir! Je m'explique à présent pourquoi tu courais si souvent chez le curé.
--Ne va pas plus loin! s'écria Georges en saisissant le bras de Valentin; je n'ai pas même baisé la main de Mme Rose.»
Valentin partit d'un grand éclat de rire.
«Ah! elle s'appelle Mme Rose, et tu en es là!» dit-il.
Georges regarda Valentin tout surpris.
«Tu la connais donc; reprit-il.
--Point du tout; mais à quoi bon? Raisonnons un peu, s'il te plaît. Voilà une femme avec qui on ne voit ni père, ni frère, ni mari (j'ai bien pris mes renseignements), qui demeure toute seule à Herblay, et qui s'appelle Mme Rose! Est-ce assez de preuves, ou de symptômes, si le mot te paraît trop vif?»
Valentin continua quelque temps sur ce ton de persiflage. Les arguments ne lui manquaient pas pour détruire les objections de Georges à mesure que celui-ci les produisait. La bonne réputation de Mme Rose ne témoignait qu'en faveur de son adresse; cette charité inépuisable qu'elle montrait prouvait qu'elle avait la main prodigue. Ce mystère dont elle s'entourait n'indiquait-il pas suffisamment qu'elle avait une vie antérieure à cacher? Quelque jour on découvrirait qu'elle s'appelait de son vrai nom Mme de Saint-Phar ou Mme de Saint-Pierre.
Il arrive souvent que les choses qui impressionnent le plus douloureusement sont précisément celles auxquelles on s'arrête le plus volontiers. Chaque parole de Valentin blessait Georges au coeur, et il en gardait l'empreinte profondément. Il faut dire aussi que tous ces raisonnements présentés sous une forme railleuse, il se les était faits à lui-même bien des fois. Il ne croyait pas beaucoup aux vertus cachées comme les violettes au fond des bois, à ces âmes blessées qui ensevelissent leurs larmes dans le silence et la retraite, pareilles aux biches qui meurent sous l'ombre muette des taillis. Le motif qui l'avait conduit à Maisons le rendait peu propre à ces chères croyances qui sont l'apanage des jeunes esprits. Il ne pouvait pas non plus oublier les visites de l'inconnu qui payait si généreusement à Canada une promenade en bateau; que de fois ce souvenir cruel ne l'avait-il pas troublé dans son bonheur! Mais en présence de Mme Rose il subissait le charme et ne voyait plus qu'elle. A la voix moqueuse de son ami, les soupçons lui revenaient en foule. Certainement ce que Valentin disait dans ce moment était en parfaite contradiction avec ce qu'il avait fait lui-même toute sa vie et ce qu'il était prêt à faire le lendemain; mais en quoi la logique paraît-elle dans les actions humaines? Ce n'était pas d'ailleurs un motif pour amoindrir l'effet de ses remontrances. Georges allait et venait, et mâchait avec fureur un cigare qu'il finit par jeter violemment. En tirant de sa poche un étui pour lui en offrir un autre, Valentin fit tomber une lettre couverte d'une écriture fine qu'il s'empressa de ramasser.
«Qu'est-ce que cela? dit Georges.
--Une lettre d'affaires qui me force à retourner à Paris, mais pour quelques jours seulement,» répondit Valentin un peu troublé.
Georges le regarda.
«Une lettre d'affaires sur papier rose! bon, voilà que ta maladie te reprend, s'écria-t-il, heureux d'exercer des représailles.
--Accompagne-moi, et tu verras que Mathilde ne ressemble pas à toutes les autres!» répondit Valentin avec une exaltation inaccoutumée.
Ce cri était comme le chant de l'insurrection; adieu le chagrin, le désespoir n'était plus de saison. Georges haussa les épaules, mais l'impression que Valentin avait éveillée resta dans son coeur. Il n'alla pas à Herblay ce jour-là ni le jour suivant; il gronda Pétronille et repoussa Tambour, qui ne savait à quoi attribuer ces accès de mauvaise humeur et s'en vengeait en disparaissant jusqu'au soir. Quand Valentin partit, Georges l'assura qu'il ne tarderait pas à le rejoindre, et le quitta pour préparer sa malle; mais il tourna du côté de la rivière et monta sur _la Tortue_. Il n'avait pas donné dix coups de rames, qu'il aperçut Mme Rose sur la rive opposée et Tambour auprès d'elle. Il salua la dame et siffla le chien sans s'arrêter. Le coeur lui battait à l'étouffer. Tambour arriva à la nage en rechignant, et son maître le jeta au fond du canot d'un coup de pied. Il rentra le soir mécontent de lui et mécontent des autres; le dîner que Pétronille servit lui parut détestable; il prit un livre, s'enferma et ne put lire. Les plaintes du vent qui soufflait lui rappelèrent une soirée qu'il avait passée auprès de Mme Rose, à Herblay, au coin du feu. Jamais soirée ne lui avait semblé si courte. Avec quel plaisir ne regardait-il pas la lumière qui brillait derrière les vitres de la maisonnette, tandis qu'il descendait la côte au bas de laquelle son canot l'attendait! «Ah! pourquoi Valentin est-il venu?» murmura-t-il.
Le lendemain, il passa la rivière sans y penser; il n'avait pas dormi de la nuit. Il monta chez la Thibaude et poussa la porte. Mme Rose était assise au pied d'un petit lit dans lequel Jeanne était couchée. Elle mit un doigt sur sa bouche en le voyant.
«Ne faites pas de bruit, dit-elle, la petite repose.
--Qu'est-il donc arrivé? demanda Georges en apercevant la Thibaude, qui pleurait dans un coin.
--Jeanne a failli mourir depuis qu'on ne vous a vu, répliqua Mme Rose en parlant tout bas; elle a eu un transport au cerveau. Elle s'est endormie ce matin, et le médecin pense qu'elle est hors de danger; mais il a recommandé beaucoup de repos et de précautions. J'ai voulu l'emmener chez moi, sa mère n'a pas voulu.
--Mais non!» dit la Thibaude en se rapprochant du lit de Jeanne d'un air farouche, comme une louve dont on menace les petits.
Cette mère si rude, qui frappait son garçon au moment où on le retirait de l'eau, avait des larmes dans les yeux en regardant dormir sa fille. Elle se baissa et embrassa les draps qui la couvraient. Georges, qui regardait tour à tour la Thibaude et Mme Rose, s'aperçut alors que celle-ci avait les yeux fatigués et le teint battu comme une personne qui a longtemps veillé. Il se rapprocha d'elle.
«Qu'êtes-vous devenu? lui dit-elle; si je n'avais pas vu Tambour tous les jours, j'aurais cru que vous étiez malade.
--Vous en seriez-vous informée seulement? dit M. de Francalin.
--Certainement; vous me croyez donc bien peu attachée à mes amis? Pourquoi ne vous êtes-vous pas approché de moi hier, quand vous êtes passé sur la rivière avec _la Tortue_? Je vous ai fait signe avec la main; vous avez détourné la tête.
--J'étais fou,» répondit Georges.
Si la présence de la Thibaude ne l'avait pas retenu, il se serait jeté aux pieds de Mme Rose et lui aurait baisé les mains avec transport. Rien ne lui restait plus dans l'esprit de tout ce que Valentin lui avait dit. Ces soupçons qu'il avait vaguement conçus et ce dédain que la veille il avait montré lui semblaient le plus grand des crimes.
«Ainsi vous avez veillé auprès de ces pauvres gens? reprit Georges attendri. Vous ne craignez pas que la fatigue vous rende malade?
--Moi! Qu'ai-je de mieux à faire?» dit Mme Rose.
La nuance de tristesse qui perçait dans ces paroles ne pouvait échapper à Georges; son émotion s'en augmenta. Sous prétexte de caresser Tambour, qui venait brusquement de se jeter entre eux, il se baissa et embrassa le bas de la mante qui enveloppait Mme Rose. Il avait le coeur gonflé. Comme il arrive toujours, la réaction victorieuse le poussait plus loin qu'il n'était jamais allé. Si Valentin se fût présenté à la porte, il l'aurait battu.