Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 2
Le lendemain de cette première rencontre, Georges n'aurait pas pu dire si Mme Rose était brune ou blonde, il lui semblait bien, en cherchant, qu'elle avait les cheveux châtain clair et les yeux d'un bleu foncé, mais il n'en était pas sûr; il se rappelait seulement qu'elle avait une grande apparence de jeunesse avec un air réfléchi qui augmentait la grâce de sa physionomie. Quand elle parlait, elle vous regardait bien franchement dans les yeux; un joli sourire égayait le coin de sa bouche, qui semblait faite pour la vérité. Elle était naturellement joyeuse et vive, et cependant un voile de mélancolie était répandu sur son front, et son regard avait parfois quelque chose de triste et de plaintif comme celui d'une colombe blessée. C'était moins une lueur qu'un éclair fugitif; mais il n'en fallait pas davantage pour comprendre que Mme Rose avait souffert, comme ces petites gouttes d'eau suspendues aux pétales d'un lis indiquent qu'il a plu.
M. de Francalin avait demandé à Mme Rose la permission de la revoir, ne fût-ce que pour la remercier de son hospitalité, et elle la lui avait accordée sans hésitation. Il retourna donc à Herblay dès le lendemain; mais ce jour-là Mme Rose était à la promenade.
«Elle y va souvent quand il fait clair, dit une bonne femme qui avait soin du ménage: si vous voulez rencontrer Mme Rose, il faut venir vers onze heures ou midi.»
Comme il descendait la côte d'Herblay, M. de Francalin aperçut Canada qui ramassait du sable dans la rivière. En trois coups de rame, il fut auprès de lui.
«Si vous m'aviez hélé tout à l'heure quand vous avez passé avec _la Tortue_, je vous aurais évité la peine de monter là-haut, lui dit Canada.
--Vous saviez donc que Mme Rose n'était pas chez elle?
--Pardine! puisque je viens de la conduire à la ferme, de l'autre côté de l'eau....
--Et qui la ramènera?
--Moi donc! Est-ce que je n'ai pas des bras et un bateau? est-ce qu'il ne faut pas qu'on gagne sa pauvre vie?»
Georges, alluma un cigare à la pipe de Canada.
«Dites donc, mon vieux, si vous laissiez de côté votre perche et votre sable?... J'ai là mon épervier, et nous prendrions bien de quoi faire une friture en remontant la rivière.»
Le pêcheur regarda Georges en dessous et secoua d'un air fin les cendres de sa pipe.
«C'est-à-dire, monsieur Georges, que vous avez envie de me parler de Mme Rose.... Vous vous êtes dit comme ça: «Je ne connais pas la rose d'Herblay; «Canada la connaît, faisons causer le vieux.»
Georges sourit.
«Eh bien! je suis bon diable, reprit Canada; laissez-moi amarrer mon sabot à quelque pied de saule, et je passerai à bord de _la Tortue_.... Nous ramènerons Mme Rose de compagnie.... Ça n'empêche pas, grommela-t-il en s'approchant du rivage, que cette conversation va me faire manquer ma journée.... Ce sable que je pêche est plein de ferraille, et il y a profit à le ramasser.
--Est-ce qu'on ne sait pas que tout travail mérite salaire? Venez toujours,» dit Georges.
La barque attachée, Georges prit les rames, Canada l'épervier, et ils remontèrent la Seine dans la direction des tirés de Saint-Germain.
«Çà, que vous plaît-il de savoir? reprit le pêcheur.
--Un peu de tout.
--Voulez-vous que je vous dise ma pensée, moi? poursuivit Canada sans s'arrêter à la réponse de M. de Francalin. Vous m'avez tout à fait la mine d'un homme qui va devenir amoureux de Mme Rose.»
Georges haussa les épaules.
» Oh! il ne faut pas faire le dédaigneux; vous l'avez été certainement de personnes qui ne la valaient pas.... On ne vient pas s'enfermer comme un ours à Maisons, par la bise et par la neige, sans qu'il y ait une femme là-dessous.»
Georges rougit.
«Bon! votre visage m'a répondu.... Bah! les feuilles vertes remplacent les feuilles mortes, et Mme Rose vous guérira; mais vrai, Dieu! si je croyais qu'il dût lui arriver malheur à cause de vous, aussi vrai que voilà Tambour, je culbuterais le canot et vous enverrais au fond de la rivière.
--Merci! fit Georges.
--Oh! c'est une manière de parler. D'ailleurs vous êtes un brave garçon, et je ne vous veux pas de mal, au contraire. C'est seulement pour vous faire voir ce que c'est que Mme Rose pour moi.»
Cela dit, Canada assura son pied sur l'avant de _la Tortue_, souleva l'épervier et le lança dans l'eau.
«Il faut vous dire, reprit-il en retirant les petits poissons qui grouillaient au coeur du filet, que Mme Rose habite Herblay depuis un an ou quinze mois. Elle y est arrivée au temps qu'on se fusillait dans les rues de Paris. Cette bonne femme que vous avez vue chez elle l'accompagnait. J'ai pensé d'abord que c'était une dame de là-bas qui avait peur des émeutes. «Bien sûr, me disais-je, son mari va venir, et ils attendront que tout ça finisse.» Le mari n'est pas venu.
--Ah! fit Georges.
--Oh! il n'y a pas de _ah_! répliqua le pêcheur en secouant la tête. Mme Rose est une femme du bon Dieu, et il n'y a rien à dire sur elle.... Si l'envie vous prend de vous marier, je vous en souhaite une qui lui ressemble.... Eh! ramez plus fort, il n'y a que de la _blanchaille_ par ici.... Approchez-vous du bord.... J'ai idée que nous trouverons des perches de ce côté.
--Bon! voilà Mme Rose installée à Herblay.
--Mais attendez donc! vous allez plus vite que les violons.... Elle descendit à l'auberge et chercha une maison à louer. Il y en avait une justement sur la hauteur avec un jardinet. Le propriétaire venait de mourir, et sa veuve la céda tout de suite à Mme Rose. Or, que pensez-vous que fit Mme Rose? Elle s'en alla chez M. le curé, et, lui mettant un beau rouleau de pièces de cent sous dans la main: «Monsieur le curé, lui dit-elle, voilà ce qui me reste sur l'argent que j'avais destiné au loyer de ma maison. Il faut que les pauvres profitent de ce que je gagne.» Il y en avait pour trois cents francs.... Trois cents francs dans un temps où les écus étaient si rares, que c'était comme des objets de curiosités! Et comme elle s'en allait, elle ajouta: «Vous leur direz de prier pour moi.» Ça, c'était de trop. Comme si Mme Rose avait besoin qu'on priât pour elle.»
Georges regarda Canada. Cette chaleur et cette conviction de la part d'un homme qui avait un peu les moeurs d'un bohémien de rivière l'étonnaient beaucoup; mais le pêcheur, accroupi au bord du canot, n'y prenait pas garde, et contemplait la surface de l'eau, au-dessus de laquelle venaient crever de petits globules.
«Je vous dis qu'il y a des barbillons par là!... Chut à présent! murmura le pêcheur.»
Il amorça la rivière en y jetant deux ou trois poignées de grains, et apprêta silencieusement son filet. Quand il crut le moment convenable, il jeta l'épervier, et découvrit, au premier effort qu'il fit pour le ramener, deux ou trois poissons qui se débattaient entre les mailles.
«Hein! sont-ils beaux! dit-il.
--Çà, vous l'aimez donc bien? dit Georges en aidant Canada à retirer l'épervier.
--Mme Rose? Il faudrait avoir un coeur de pierre pour ne pas l'aimer!... Est-ce qu'on ne s'est pas avisé de me chercher chicane pour quatre mauvais lapins que j'avais pris au collet dans les bois du gouvernement? On disait aussi que je pêchais en dehors des règlements. Et les lois, où étaient-elles dans ce moment-là? On en avait démoli la moitié, et le reste ne valait guère mieux. Et les autorités d'alors, avaient-elles consulté les règlements pour entrer aux Tuileries? Je m'entête et je jette le papier timbré au nez des gendarmes, après quoi je vais sur l'eau tendre mes lignes de fond. Tout ça me conduisit en prison. Il n'y avait pas trente sous au logis, et ma pauvre femme avait la fièvre.... Quand j'y pensais la nuit, j'avais des sueurs dans le dos. Enfin je sors au bout d'un mois. «Bien sûr, me disais-je tout en marchant, je vais trouver la baraque toute pleine d'huissiers, et sans un clou pour pendre mes filets.» Ah! bien oui, on n'avait pas dérangé une chaise, et ma pauvre vieille raccommodait mes chemises sur la porte! C'était Mme Rose qui avait payé l'amende et pris soin de tout.... Quand je vis ça, je courus tout droit chez elle. Mme Rose était dans son jardin avec un grand chapeau de paille sur la tête. J'avais arrangé un beau discours pour la remercier; j'oubliai tout et je sautai sur ses mains pour les baiser.... Dame! j'ai failli les casser.... J'étais comme fou et je pleurais comme une bête. «Ah! me dit-elle, vous m'avez fait peur!» Je vis bien que mes gros vilains doigts lui avaient fait mal. Je me jetai à ses genoux: «Battez-moi comme un chien, lui dis-je, je ferai ce que vous voudrez!--Eh bien! reprit-elle en riant, il ne faut plus prendre de lapins.»
--Et vous n'en avez plus colleté?
--Moi! jamais!... Ah! par exemple, les gendarmes n'y auraient rien fait; mais Mme Rose!... Elle me l'a défendu, c'est fini!... Ça n'empêche pas que si je pouvais leur jouer quelque tour, à ces gens qui m'ont mis en prison!... Ça jette un gouvernement par terre, et ça ne veut pas que le pauvre monde s'amuse un peu!... Ça m'a mis du levain dans l'estomac; mais suffit, je m'entends, et si l'occasion vient, on saura la prendre.
--Ça! comment donc s'appelle-t-elle, Mme Rose? reprit Georges après qu'il eut laissé Canada exhaler sa colère.
--Cette bêtise!... Elle s'appelle Mme Rose.... Est-ce que ce nom ne vous paraît pas joli?
--Très-joli, mais c'est un petit nom; elle doit en avoir un autre?
--C'est possible; mais personne ne le lui a demandé. Elle a dit qu'elle s'appelait Mme Rose, et tout le monde l'appelle Mme Rose. Au commencement, il y avait des curieux qui faisaient des questions comme vous; à présent, on n'y pense plus. Elle ne voit jamais personne, si ce n'est un monsieur qui est venu d'eux ou trois fois en un an.
--Quel monsieur? dit Georges vivement.
--Un monsieur comme vous, un monsieur qui paraît de la ville. Ah! quels yeux! Quand il vous regarde, on dirait que ça vous entre dans le corps comme une vrille. Ce doit-être quelqu'un de ses parents. Il arrive vers midi et s'en va le soir. Par exemple, il ne part pas sans faire un tour sur la rivière, après quoi il me donne vingt francs; c'est un homme très-bien.»
Georges éprouva comme un sentiment de malaise; ce monsieur de la ville lui gâtait Mme Rose.
«Quelquefois encore, assez souvent même, poursuivit Canada, le piéton remet des lettres à Mme Rose. J'ai remarqué qu'elle souriait de moins bon coeur ces jours-là. L'autre matin, il lui en a apporté une au moment où elle se rendait à la messe; elle l'a lue chemin faisant, et j'ai vu qu'elle devenait fort pâle. Elle est restée longtemps dans l'église à prier, et, quand elle est sortie, elle avait les yeux humides comme ceux d'une personne qui a pleuré. Cependant cette lettre ne lui annonçait la mort d'aucun de ses parents: elle était cachetée de rouge. Ce jour-là, elle a vidé sa bourse entre les mains des pauvres; moi, j'aurais volontiers battu tout le village, tant j'enrageais de la voir pleurer.»
Canada donna un coup d'aviron contre un arbre.
«Faire du chagrin à une si bonne créature! faut-il qu'il y ait de méchantes gens! reprit-il.
--Qui sait? dit Georges; la lettre venait peut-être d'un amoureux.
--Elle est dans l'âge où ces maladies vous prennent, répliqua le pêcheur en branlant la tête, et cependant je n'y crois pas, à vos amoureux. Mme Rose n'a jamais reçu d'autres visites que celles que je vous ai dites, et ces sortes de fous ont des jambes pour courir. Et puis, si Mme Rose a des secrets, ce serait mal reconnaître sa bonté que de chercher à les pénétrer. A présent, monsieur Georges, vous en savez autant que moi.
--Mais comment se fait-il que je ne l'aie jamais rencontrée, moi qui cours le pays du matin au soir, et que jamais vous ne m'en ayez parlé?
--Vous n'allez pas beaucoup du côté d'Herblay, monsieur, et c'est à Herblay que Mme Rose demeure. Quant à vous en parler, pourquoi l'aurais-je fait? Vous êtes dans la saison où le coeur est de paille, et je ne voulais pas vous exposer à prendre feu.»
Canada jeta un coup d'oeil sur la rive.
«Bon! dit-il, vous me faites bavarder, voilà l'ombre des peupliers qui coupe la rivière, il va être quatre heures; il faut nous hâter, si vous ne voulez pas que nous fassions attendre Mme Rose.»
Georges et Canada prirent chacun une paire d'avirons et firent voler _la Tortue_. En quelques minutes, ils furent par le travers des tirés de Saint-Germain; un long sillage marquait la course du canot.
«Ramez toujours, dit Canada. Je vais voir si Mme Rose est sur la rive.»
Il se mit debout, et aperçut Mme Rose sur un tronc d'arbre.
«Ah! c'est vous, dit-elle en saluant Georges; je comprends à présent pourquoi Canada arrive si tard.»
Elle se leva et s'approcha du canot.
«Voyons, reprit-elle, donnez-moi la main pour que je saute dans cette coquille de noix.»
Mme Rose portait ce jour-là une robe de drap bleu, un grand camail et un chapeau rond de feutre gris à larges bords; l'animation de la marche et le grand air avaient coloré son teint: les boucles de ses cheveux tombaient le long de ses joues et sur son cou. Elle était charmante.
«Vous êtes donc venu me voir? reprit-elle en caressant de la main Tambour, qui frottait familièrement sa tête contre la jupe de drap bleu.
--Je vous dois bien cela pour le déjeuner que vous m'avez donné, répondit Georges gaiement.
--Il était un peu maigre pour un homme qui sort de l'eau; aussi ne me prendrez-vous plus au dépourvu, et, s'il vous plaît encore de sauter dans la rivière, au moins trouverez-vous des côtelettes.
--Prenez le gouvernail, dit Canada à M. de Francalin; moi je ramerai.»
Georges prit place à l'arrière, et Mme Rose s'assit auprès de lui.
«Je vous remercie d'avoir poussé jusqu'aux tirés, dit-elle alors; la présence de votre canot me prouve que vous ne faisiez pas, en remontant à Herblay, une simple visite de politesse. Ce que vous avez fait hier m'a donné de vous une bonne opinion, et j'aurais été fâchée de ne plus vous revoir.»
Tout cela était dit avec un air de simplicité et de bonne humeur qui surprenait Georges et le charmait. Il regardait les yeux brillants et doux de sa compagne, et il se demandait quel mystère enveloppait cette florissante vie et retenait tant de séduction dans la solitude d'Herblay.
En ce moment Mme Rose avait les yeux tournés du côté de l'horizon où le soleil se couchait.
«Que c'est beau!» dit-elle, en montrant le ciel et le fleuve tout brillants des clartés mourantes du jour.
Georges fit signe à Canada, qui suspendit le mouvement des rames et laissa _la Tortue_ descendre au fil de l'eau. Le canot était alors par le travers de La Frette. On sait de quelles grâces mélancoliques et de quelles beautés se revêtent souvent les soirs d'automne. Le silence n'était interrompu que par le babil et les rires de quelques petites filles qui jouaient autour de bateaux échoués sur la rive. Le vent se taisait. Il n'y avait d'animation que dans la prairie voisine, où des troupeaux de boeufs regagnaient l'étable, poussés par un berger. Mille couleurs éclatantes se fondaient dans le ciel.
Mme Rose, tout entière à la magie de ce spectacle, promenait ses regards sur la campagne tout en feu. Georges regardait Mme Rose, et Canada regardait Georges. Tambour s'était endormi, bercé par le balancement insensible du bateau. Un dernier rayon glissa sur le fleuve, et la lumière s'éteignit; les teintes d'or firent place aux teintes violettes, le village disparut dans la brume, on ne vit bientôt plus que cette clarté douteuse qui précède la nuit et flotte à la surface de l'eau; les contours de la rive s'effacèrent doucement, et, quand Mme Rose tourna son visage vers M. de Francalin, elle montra des yeux inondés de larmes.
Par un mouvement plus subit que la pensée, Georges lui prit la main. «Qu'avez-vous?» lui dit-il.
Elle la lui laissa une seconde, puis, la retirant sans affectation:
«Rien, dit-elle; je ne sais pas à quoi je pensais.»
Elle essuya sa paupière en souriant:
«Vous ne savez peut-être pas, dit-elle en le regardant, que la petite Jeanne a la fièvre?
--Jeanne? répéta Georges.
--Eh oui! Jeanne, la fille de la Thibaude, celle que vous avez tirée de l'eau.... Comment! vous ne savez pas le nom des gens que vous sauvez, et vous n'allez pas seulement prendre de leurs nouvelles!
--Je ne voulais pas, par ma présence, faire croire à la Thibaude que j'avais un droit perpétuel à sa reconnaissance.
--Eh bien! vous avez eu tort. Pourquoi enlever à cette pauvre mère la seule chance qu'elle ait de s'acquitter? La petite a pris froid dans l'eau; ce matin, elle a dû rester au lit; le médecin est venu et lui a fait avaler de la tisane. Pour la consoler, j'ai dit à la Thibaude de lui acheter une poupée, et je lui ai donné un louis. Ça servira pour la tisane, et c'est dix francs que vous me devez. Je n'ai pas le droit de guérir toute seule les enfants qui vous doivent la vie.»
Cette manière délicate de le faire entrer pour moitié dans sa charité toucha M. de Francalin. Il fouilla dans ses poches pour en tirer dix francs, mais il eut beau chercher partout, il ne trouva rien.
«Bon! dit-il, cet imbécile de Jacob a vidé mes poches!
--Eh bien! vous m'apporterez cet argent demain, chez la Thibaude.... Me voici chez moi.»
En effet, _la Tortue_ approchait du rivage; un élan vigoureux la fit s'engager dans le sable assez loin pour que Mme Rose pût sauter à terre sans craindre de se mouiller les pieds.
Comme elle allait s'éloigner, Canada la retint par le bras. «C'est que j'ai aussi quelque chose à vous dire, moi,» balbutia-t-il en roulant sa main au fond de sa vareuse.
Puis Canada s'arrêta court la bouche ouverte.
«Eh bien! quoi? demanda Mme Rose.
--Au fait vous ne me mangerez pas!... C'est que j'ai grande envie de vous prier, ainsi que M. Georges, d'ajouter ces dix sous aux vingt francs que vous avez donnés à la petite. Ils sont en cuivre.... Bien sûr, ils ne tiendront pas entre vos doigts.
--Donnez toujours, mon brave Canada. Voilà dix sous qui rachèteront bien des lapins!» dit Mme Rose.
Et, après avoir serré la main calleuse du pêcheur, Mme Rose disparut dans la nuit.
«Est-ce un coeur de femme, ça? dit Canada quand il ne la vit plus. Vous voyez, elle me ferait donner tout mon bien!
--Oui, oui, répondit Georges tout bas, et vous pourriez bien avoir raison.»
Canada cligna de l'oeil. «C'est à propos de ce que je vous ai dit ce matin que vous me dites cela. Eh! prenez garde, monsieur! de moins jeunes que vous se sont pris à ces hameçons, et, quand on a mordu, c'est trop tard.»
Canada et M. de Francalin se séparèrent sans plus parler: l'un rejoignit sa barque, portant sur son épaule l'épervier plein de poissons; l'autre regagna la crique où il avait l'habitude d'amarrer le canot.
Dès les premier bonds que Tambour fit sur le sable, il fureta comme un chien qui cherche une piste, flaira quelques touffes d'herbes, et prit sa course à travers la prairie. Georges le suivit lentement; ses jambes le portaient à la Maison-Blanche, son esprit était à Herblay. Comme il approchait du chemin qui séparait son domaine de la prairie, il entendit de grands aboiements; il releva la tête et aperçut de la lumière chez lui. Au même instant, la porte du jardin s'ouvrit et un jeune homme en sortit, caressant de la main Tambour, qui faisait des bonds extravagants.
«Comme Thémistocle à la cour du roi des Perses; je viens te demander l'hospitalité, dit le nouveau venu.
--Valentin!» s'écria Georges.
Et les deux amis échangèrent une vigoureuse poignée de main, tandis que le chien, émoustillé par ce témoignage d'affection, sautait sur les jambes de l'un et sur les bras de l'autre, leur marquant à sa manière toute la joie qu'il éprouvait de cette réunion.
«Çà, dit Georges, Jacob a-t-il préparé la _chambre du Désespoir_?
--Elle est prête! répondit la voix de Jacob.
--Alors rentrons et dînons.... Tu pourras gémir ici tant que tu voudras.»
III
Une heure après cette rencontre, Georges et Valentin étaient assis en face l'un de l'autre devant une cheminée où flambait un grand feu de souches et de fagots. La pièce dans laquelle ils se trouvaient était vaste, haute et éclairée par sept fenêtres qui ouvraient sur le midi, le levant et le couchant. Les murs en étaient garnis de casiers remplis de livres presque jusqu'au plafond; un panneau était réservé aux fusils et aux divers ustensiles de chasse, tels que carnassières, sacs à plomb et poires à poudre. Dans un coin à droite, on voyait tous les engins de pêche; l'angle voisin, à gauche entre deux fenêtres, était occupé par un établi de menuisier chargé d'outils. Au milieu même de la pièce s'allongeait une table ovale couverte d'un tapis de drap vert et tout obstruée de journaux, de revues, de brochures et de dictionnaires amoncelés autour de deux mappemondes entre lesquelles on avait placé des plumes, des crayons et des encriers. Une grande lampe, suspendue au plafond et couverte d'un immense abat-jour de tôle, éclairait la table. Quelques peaux de renard dentelées de drap rouge étaient dispersées çà et là sur le parquet. Des oiseaux de proie empaillés étendaient leurs ailes au-dessus des casiers, et sur la cheminée une magnifique pendule, représentant un char d'Apollon d'un beau modèle, sonnait les heures avec majesté. Cette pendule avec son quadrige de chevaux dorés était comme un souvenir de Versailles perdu à la campagne. Quelques armes, telles que yatagans, sabres et pistolets, brillaient dans les intervalles ménagés entre les corps de bibliothèque. Ajoutez à cette réunion d'objets de toute sorte une peau de tigre couchée devant le foyer, quelques chaises de cuir disposées autour de la table, trois ou quatre grands fauteuils de tapisserie, et on aura tout le mobilier de cette pièce, qui servait à la fois de salon, de cabinet de travail, de bibliothèque et de fumoir, aux hôtes de la Maison-Blanche. Les deux jeunes gens fumaient, et Tambour dormait devant le feu, le museau entre les pattes.
«Ainsi donc elle t'a trahi?» dit Georges en poursuivant un entretien dont les premiers épanchements avaient été échangés pendant le dîner.
Valentin soupira et se mit à raconter à Georges, qui ne l'écoutait que médiocrement, une de ces histoires parisiennes dont le dénoûment ne varie jamais. Le soir où son infortune lui avait été révélée, Valentin, saisi d'indignation et de surprise, avait eu la pensée un instant de provoquer son rival. Une réflexion l'avait retenu: pouvait-il rendre à son coeur les illusions perdues? Il était monté chez la perfide, et, dans cette chambre où tant d'heures charmantes s'étaient envolées, il avait laissé sa carte avec ces trois mots: «Adieu! soyez heureuse.»
«C'est un peu vieux, répondit Georges avec un sourire; mais enfin cela vaut mieux qu'un coup d'épée.
--Tu ris!... Ah! on ne meurt pas de douleur, puisque tu me vois encore.»
Valentin se leva et fit quelques tours en soupirant; puis, appuyant sa main sur l'épaule de Georges:
«C'est fini, dit-il d'un air sombre, je ne crois plus à rien.... Je renonce à ces trompeuses créatures.... je m'enferme avec toi.... nous lirons les moralistes qui ont écrit contre les femmes; nous les embellirons de commentaires enrichis du récit de nos désastres personnels; nous ferons un cours de misanthropie, et, si quelqu'une de nos anciennes connaissances se hasarde à frapper à notre porte, nous la recevrons à coups de fusil.... Tu ne vois personne au moins?
--Personne, dit Georges en hésitant un peu.
--Bien. Je prétends vivre ici en cénobite. Si tu voyais quelque être vivant en dehors de Tambour, j'émigrerais.
--A propos, dit Georges, qui n'était pas fâché de détourner la conversation; es-tu toujours dans les affaires?
--Moi? Fi donc! Il y a six mois que je m'en suis tiré. Je n'y entendais rien. J'ai bien vu que ma vocation m'appelait dans la presse. Tu te souviens de quelle force j'étais sur la polémique au collége; j'ai fondé un journal; il est mort au plus fort de son succès. J'allais poursuivre ma candidature à la députation, quand la trahison que tu sais a tout brisé. Je n'ai de coeur à rien. Cependant je sens bien que je suis né pour la politique.»