Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 11
«A la bonne heure, et voilà qui est parler, reprit M. de Villerglé après qu'il eut arraché le consentement du père Morand; votre fille restera près de vous, et vous serez choyé par vos deux enfants. Je me charge de la dot, et, grâce à Roger, il y aura toujours du vin vieux dans le cellier.
--A la bonne heure, dit le philosophe, il faut bien qu'un père fasse quelque chose pour ses enfants.»
Pierre entendit marcher sous les fenêtres et reconnut le pas léger de Louise; quelqu'un l'accompagnait. Le coeur lui battit un peu. Il quitta le père Morand et descendit dans le jardin. «Louise, dit-il, vous pouvez prendre le bras de Roger: c'est votre mari.»
Louise devint toute blanche et sauta au cou de Roger.
«Ah! mon Dieu! est-ce bien possible?» dit-elle.
Le bonheur l'avait transfigurée. En la voyant si belle et si tendre, Pierre ne put s'empêcher de faire un retour sur lui-même et de penser à tout ce qu'il venait de perdre. Il se retourna et cacha sa tête entre ses mains.
«Ah! dit Louise en courant vers lui, que je suis égoïste!
--Non, vous êtes heureuse!» répondit Pierre.
M. de Villerglé retourna chez lui dans la soirée. La Capucine lui parut un désert. A présent que le mariage de Louise et de Roger était arrangé, qu'allait-il faire? Les choses où il avait trouvé le plus de plaisir le laissaient tristes. Ces mêmes sentiers qu'il avait parcourus avec tant de charme lui semblaient mornes; il se promenait comme une âme en peine, et la plage ne le retenait pas plus que la vallée. Louise n'était plus là pour égayer sa promenade. Sa voix et son sourire, il les avait perdus. Il se sentait redevenu tel qu'il était au moment où il avait pris si brusquement la résolution de quitter Paris. Cet état d'abattement ne cessait que lorsqu'il avait à s'occuper de Louise et de Roger, à qui il voulait constituer une petite fortune. Il leur destinait la Capucine et toutes ses dépendances. Prévenue de ses intentions, Louise eut la délicatesse d'accepter sans hésiter. «Nous vous devons trop pour vous rien refuser,» lui dit-elle. Elle était quelquefois attristée du chagrin où elle le voyait, et lui témoignait sa reconnaissance et son affection de mille manières. «Pourquoi ne resteriez-vous pas avec nous? lui dit-elle un jour; le pays vous plaît, et on vous y aimera de tout son coeur.»
Élever des boeufs, c'était bien avec Louise; mais Louise donnée à un autre, le pays ne plaisait plus tant à M. de Villerglé. «Faudra-t-il donc que je retourne à Paris et que je recommence à jouer?» se disait Pierre. Il enviait le sort de Dominique, qui battait les halliers en chantant. Les jours lui paraissaient interminables; il en portait les vingt-quatre heures comme un pauvre sa besace. Au plus fort de cet ennui, un soir qu'il était au Buisson, lisant un journal, il poussa un cri:
«Suis-je bête! s'écria-t-il.
--Qu'est-ce?» demanda Louise.
Mais Pierre ne l'écoutait pas. Il prit son chapeau et sortit en courant. «Demain, vous aurez de mes nouvelles,» dit-il. Aussitôt qu'il fut à la Capucine, il donna ordre à Baptiste de préparer sa voiture et d'y mettre sa malle.
«Au point du jour nous partons,» dit-il.
Au moment où Pierre quitta le Buisson, Louise ramassa le journal qu'il avait laissé tomber. Roger le parcourut. «Je n'y vois rien,» dit-il.
Louise, qui lisait par-dessus son épaule, soupira et posa le doigt sur un passage du journal où l'on rendait compte d'un combat qui avait eu lieu en Afrique. «Ah! dit-elle, si j'en crois mes pressentiments, nous ne verrons pas M. de Villerglé de longtemps.»
Le lendemain, au petit jour, poussée par un instinct secret, elle courut vers la Capucine. Il faisait un froid vif, et le brouillard couvrait la campagne. Au travers de la brume, elle entendit le roulement d'une voiture qui fuyait sur la route de Trouville. Elle voulut s'élancer dans cette direction, mais la voiture passa rapidement sans que personne reconnût Louise. Elle étendit les bras et resta appuyée contre un arbre le coeur serré. «Il est parti, et il ne m'a pas embrassée!» dit-elle.
C'était bien en effet la voiture de M. de Villerglé. Quand il fut parvenu au sommet de cette côte d'où la vue s'étend sur la vallée d'Auge et découvre un vaste et beau paysage que la mer borne à l'horizon, Pierre fit arrêter le postillon et descendit. Le vent avait chassé le brouillard, on voyait au loin la tour de Dives, et la rivière qui brillait aux rayons du soleil levant; une maison blanche se montrait derrière un bouquet d'arbres d'où s'échappait un mince filet de fumée. Ses yeux se mouillèrent en la regardant. Il resta quelques minutes à cette place, jetant les yeux de tous côtés et les ramenant toujours vers cette maison où si souvent Louise l'avait attendu. On aurait dit qu'il en voulait emporter l'image dans son coeur. Le postillon fit claquer son fouet, et les chevaux battirent du pied. Ce bruit arracha Pierre à sa muette et longue contemplation. Il sauta dans la voiture. «En route!» dit-il brusquement. Les chevaux partirent, et, un moment après, un coude du chemin lui cacha la maison et la mer.
A quelque temps de là, un soir, à la Capucine, où elle s'était établie avec Roger, Louise reçut une lettre timbrée de Constantine.
«Une lettre de Pierre!» dit-elle en battant des mains.
Elle l'ouvrit à la hâte, et voici ce qu'elle lut:
«Ma chère petite commère,
«Vous doutiez-vous que j'étais en Afrique, à six cents lieues de vous, dans un affreux coin de terre, chez les Kabyles? C'est une idée qui m'a pris subitement un soir que j'étais au Buisson, quand j'ai poussé ce fameux cri qui vous a tant étonnée. L'idée venue, je suis parti sans vous dire adieu; j'aurais craint de vous laisser voir tout mon chagrin.... Vous étiez si heureuse!
«Qu'aurais-je fait au pays? Votre présence aurait-elle comblé le vide immense où m'avait jeté votre perte? Assurément non! Vous m'aviez désaccoutumé de l'isolement. Fallait-il retourner dans cet hôtel de la rue Miromesnil, où l'ennui a failli m'étouffer? Qu'avais-je fait pour mériter une si triste fin? C'est alors que la lecture d'un journal m'a tout à coup rappelé l'Algérie et la vie d'autrefois. J'ai senti comme le souffle de la guerre passer sur mon visage, mon sang a coulé plus vite, et j'ai revu comme dans un rêve, passant avec la rapidité de la foudre, mes vieux chasseurs à cheval, les clairons, les drapeaux, les fanfares et tous ces régiments hâlés qui faisaient ma famille au temps jadis. L'odeur de la poudre venait de me monter à la tête! Quelques heures après, j'étais au Havre, et le chemin de fer me ramenait à Paris. Le ministre, chez qui je suis tombé comme une bombe, a bien voulu me rendre mes épaulettes. On parlait d'une expédition, et j'ai laissé là mes amis pour courir à mes soldats.
«J'étais à peine débarqué, que l'expédition s'est mise en marche. J'ai senti l'odeur connue des lentisques, j'ai vu les spahis courant comme des chèvres sur les collines; cette agitation, cette activité, ce premier tumulte du départ, me rappelaient mille souvenirs qui fouettaient mon sang.... J'avais la poitrine gonflée. Ah! quelle joie, chère commère! Il faisait un temps superbe. Les baïonnettes étincelaient au soleil, et l'on entendait partout le long frémissement des bataillons qui marchent. Avec quels transports n'écoutais-je pas tous ces bruits! Mon escadron était à l'avant-garde. Dès les premières montagnes, les balles nous ont salués. Mon cheval s'est mis à piaffer.... Le clairon a sonné la charge, et nous sommes partis!... Ah! je ne m'ennuyais plus! je crois même que je vous ai un peu oubliée, commère.
«Le soir nous avons bivouaqué sur un plateau. Le temps s'est gâté; et il s'est mis à pleuvoir. Je me suis endormi en regardant l'ombre des sentinelles qui se promenaient le long des feux. Quand je me suis réveillé, j'avais les pieds dans l'eau et la tête sur un caillou.... Jamais je n'ai passé de meilleure nuit. Le front me cuisait un peu. Le yatagan d'un Arabe avait coupé le cuir de mon képi. A Paris, je croirais que je suis blessé; ici, c'est une égratignure. Dominique est avec moi. Rien n'a pu le déterminer à me quitter. Dominique a eu le bras éraflé par une balle.
«Si vous me demandez quand nous nous retrouverons, je n'aurai rien à vous répondre. Que sais-je? Qu'irais-je faire en Normandie? Vous revoir? Eh! mon Dieu, votre souvenir est trop près de moi pour que j'y joigne encore votre présence! Vous n'êtes pas malheureuse, n'est-ce pas? Donc je reste au régiment. Et puis que vous dirai-je? je me sens bon à quelque chose, utile à mon pays; cela me relève à mes propres yeux et rachète l'oisiveté ridicule où j'ai vécu trop longtemps. Le marquis de Grisolle, mon oncle, peut me déshériter à présent.... je n'ai plus besoin de sa fortune.
«Le soir, au coin du feu, quand vous serez seule, pensez à moi. On ne sait pas ce qui peut arriver. Votre pensée me rendra peut-être visite au moment où je dirai adieu à tout ce que j'aime ici-bas, et tout, c'est vous. Il me semble que je sentirai cette pensée s'arrêter sur moi, et mon dernier souffle vous en remerciera.
«N'allez pas croire au moins que je sois malade: c'est la mort d'un camarade qui vient de rendre l'âme qui m'a fait écrire ces quatre lignes. Le pauvre garçon arrivait de France; une balle l'a jeté par terre ce matin. Quant à moi, commère, je me porté comme un chêne; n'ayez donc pas peur.
«Adieu, chère Louise; votre vieux compère vous embrasse et envoie une poignée de main à Roger. Je retiens votre premier enfant; je veux être son parrain. Tâchez que ce soit un garçon, nous l'appellerons Pierre, et j'en ferai un capitaine.»
La lettre finie, Louise s'essuya les yeux et posa sa tête sur l'épaule de Roger. «Que Dieu le protége! c'est lui qui nous a faits ce que nous sommes,» dit-elle.
FIN.
Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
End of Project Gutenberg's Madame Rose; Pierre de Villerglé, by Amédée Achard