Madame Rose; Pierre de Villerglé
Chapter 10
A dater de ce jour-là, les relations de la Capucine et du Buisson devinrent quotidiennes. On rencontrait presque tous les matins M. de Villerglé sur la route de Brécourt. Louise, comme la plupart des Normandes élevées à la campagne, savait monter à cheval, et le père Morand lui permettait de faire de longues promenades avec son ancien élève. Ce père Morand était une espèce de vieux philosophe qui se comparait volontiers aux sages de la Grèce. Parce que l'âge et les infirmités l'avaient obligé de renoncer à son emploi, il disait qu'il avait fui la corruption des villes pour cultiver en paix dans la campagne les belles-lettres et la vertu. Il affectait un langage austère dont le tour et les maximes trahissaient un homme habitué à faire de Tacite et de Sénèque sa lecture favorite. En sa qualité de républicain, il méprisait les richesses, et grondait sa servante pour un peu de crème répandue. Au fond, c'était un bon homme qui ne vivait que pour sa fille. La première glace rompue, et le maître de la Capucine ayant rendu aux hôtes du Buisson le dîner qu'il en avait reçu, le vieux professeur ouvrit à Pierre sa porte à deux battants, et ne put résister au plaisir de dire en parlant de lui: «C'est mon élève, le comte de Villerglé!...»
Vers le milieu du mois de janvier, Baptiste acquit la certitude que son maître ne quitterait pas de sitôt la Normandie. On meubla la Capucine, dont les réparations étaient terminées, et Pierre fit venir deux voitures de Paris. Dominique était à son service. Le lendemain de sa conversation avec Louise, il avait fait venir le petit gars, qui n'avait point bronché en sa présence. Il tortillait son bonnet de laine entre ses doigts et riait à demi en regardant son parrain d'un air déterminé.
«Ça, parrain, lui dit Dominique, je m'attendais bien à ce que vous me feriez appeler; mais, si c'est pour me faire des sermons, foi de Normand, c'est inutile.
--Il faut pourtant que ça finisse, répondit M. de Villerglé.
--Je n'en sais rien.... c'est plus fort que moi.... Quand je vois une bête, je cours dessus.... Si j'avais ma tête au bout du bras, je crois bien qu'elle partirait comme une pierre.»
Cet air de résolution et cette franchise ne déplurent pas à M. de Villerglé. La mine éveillée de ce braconnier imberbe lui revenait aussi.
«Écoute, dit-il à Dominique, si tu me promets de te bien conduire et de ne plus tendre de collets, je te donnerai un fusil. Tu te promèneras ça et là dans mes terres; si tu rencontres des lapins, je ne te défends pas de les tuer, et à vingt ans tu seras garde.»
Les yeux de Dominique brillèrent.
«Un fusil à deux coups? dit-il.
--Oui.
--Dame! parrain, ne plus braconner, c'est dur; c'est un fameux plaisir, allez, que d'attendre le passage d'un lièvre quand il sort du bois, de tendre un piége dans la coulée et de voir au petit jour si la bête est prise. Le coeur vous bat drôlement.... On a un oeil sur le collet et un oeil dans la plaine pour voir si le garde ne vient pas.... Mais puisque vous y tenez et que vous êtes mon parrain, eh bien! soit, j'y consens.»
Pierre vit bien, à la quantité extraordinaire de lapins qu'on apportait à la Capucine, que Dominique se promenait consciencieusement sur ses terres.
Lorsque M. de Villerglé avait pris le parti de se dérober par la fuite aux invitations de la société aristocratique de Caen, il avait promis à M. de Grisolle de retourner le voir à son château; il ne pouvait à présent se décider à tenir sa promesse. Un jour il en était empêché par une visite à faire au haras de Dozulé, où l'on procédait à une vente d'étalons; une autre fois il avait une entorse: mais rien par exemple ne retardait la visite qu'il faisait chaque jour, et souvent deux fois par jour, à ses amis du Buisson. Dominique, qui comprenait les choses sans qu'on lui en parlât, disait de tous ces prétextes que sa marraine les tenait dans sa main. Le soir, quand Pierre suivait les bords de la Dives pour rentrer à la Capucine, il comparait quelquefois par la pensée la vie qu'il menait dans cette retraite à celle qui si longtemps l'avait agité à Paris, et il s'étonnait du repos qu'il y trouvait. C'était même plus que du repos, c'était un profond apaisement, une quiétude parfaite, que ne troublait même pas l'ombre d'un regret. Le lansquenet, l'Opéra, la Maison d'Or, tout ce tumulte et ce bruit des jours passés, lui semblaient autant de chimères auxquelles le réveil l'avait fait échapper. Quelque chose cependant lui manquait encore, mais il ne pouvait pas dire quoi; il croyait que c'était l'habitude.
Un jour après la messe, où Louise avait voulu que son compère allât chaque dimanche, M. de Villerglé entendit une bonne femme qui parlait du mariage de Mlle Morand. «C'est une affaire conclue,» disait la bonne femme. Pierre la regarda et n'osa pas l'interroger. Il rentra pour déjeuner et trouva tout mauvais. Il avisa Dominique, qui s'en allait son fusil sur l'épaule, et lui ordonna de rester à la maison; il était fatigué, disait-il, de l'entendre brûler sa poudre aux mouettes. Il alluma un cigare, et le cigare ne brûla pas. Tout marchait de travers ce jour-là. Certainement Pierre n'avait rien à voir au mariage de sa commère, qui avait bien le droit de donner son coeur au premier venu; mais enfin il aurait été poli de l'en prévenir. «Je vais le lui dire,» murmura-t-il.
Il sauta sur un cheval et courut au grand galop vers le Buisson. Quand il fut à l'angle du chemin derrière lequel on voyait la maisonnette, il s'arrêta court. Le coeur lui battait un peu. Louise vint au-devant de lui.
«Voilà une heure que je vous attends! dit-elle. Et notre promenade?»
Pierre s'excusa; il avait eu dix lettres à écrire, puis il avait craint de la déranger.
«Moi? reprit-elle; vous savez bien que le dimanche tout est en ordre à la maison avant midi.»
Elle noua les brides de son chapeau, jeta son châle sur ses épaules, et sortit. Pierre marchait derrière elle d'un air bourru. Il coupait les branches à coups de houssine.
«Çà! dit Louise, qu'avez-vous donc? On dirait que vous mâchez des épines.
--Dame! répondit Pierre, ce n'est pas que je vous en veuille, mais enfin vous auriez bien pu me dire que vous alliez vous marier.»
Louise partit d'un éclat de rire.
«Et qui vous a conté cette belle nouvelle? dit-elle alors.
--Ce n'est donc pas vrai? s'écria Pierre.
--Mais, mon pauvre compère, m'est avis que le premier à qui je demanderais conseil, si je devais me marier, c'est vous.
--Oh bien! je ne vous le conseillerai pas de sitôt; n'êtes-vous pas heureuse ainsi?»
Pierre se souvint de Dominique, qu'il avait laissé à la maison fort triste sur un banc.
«Bon! pensa-t-il, demain je lui ferai cadeau d'une belle poire à poudre.»
Il avait pris le bras de Louise sans y penser.
«Eh! reprit-elle, il faudra pourtant bien que ça finisse par là; mon père se fait vieux, je vais sur mes vingt-deux ans, je ne peux pas rester seule au Buisson.
--Bon, dit Pierre, vous avez le temps.»
Quand il revint à la Capucine, Pierre ne trouvait plus que de bons cigares dans son étui.
«Eh! eh! dit-il à Dominique, qui rôdait devant la maison, j'ai vu tantôt un lièvre qui sortait du petit bois de chênes du côté du père Marteau.... Va te mettre à l'affût, tu l'auras.»
Le père Morand eut un accès de goutte. Il avait beau citer les anciens et parler de Zénon, on voyait qu'il souffrait beaucoup. Il maugréait parfois comme un païen, et sa philosophie avait des impatiences terribles. Louise avait pour lui mille tendresses et mille soins; elle était active, gaie, complaisante, et ne le quittait pas d'une minute. Elle lisait à voix haute ses auteurs favoris et prenait des notes sous sa dictée. Un peu de pâleur était le seul indice qu'on eût de sa fatigue. Son humeur n'en était ni moins prévenante ni moins enjouée. Pierre lui tenait fidèle compagnie. Un soir que le père Morand avait été comme un dogue à la chaîne, Pierre prit la main de Louise en s'en allant.
«Je vous admire, dit-il.»
--Oh! c'est mon enfant,» répondit-elle.
Après qu'il avait passé la journée au Buisson, Pierre, pour se délasser, prenait un fusil et allait avec Dominique se mettre à l'affût des canards sauvages. Les lettres qu'on lui écrivait de Paris continuaient à s'empiler sur sa cheminée; mais, aguerri déjà, il en ouvrait au hasard quelques-unes et s'étonnait qu'on pût s'intéresser aux débuts d'une danseuse nouvelle et aux luttes de quatre chevaux anglais courant sur une pelouse.
Lorsque la convalescence du père Morand fut en bonne voie, Pierre et Louise recommencèrent leurs promenades. Un matin qu'ils suivaient un sentier dans la vallée de Beuzeval, M. de Villerglé demanda à Louise si elle était toujours décidée à se marier.
«Décidée? répondit Louise; est-ce qu'on sait? Encore faut-il bien être deux, pour que la chose soit possible.
--Eh bien! commère, le mari est trouvé; c'est moi.»
Louise regarda Pierre et se mit à rire.
«Ce n'est pas sérieux, ce que vous me dites là! reprit-elle.
--Mais si!... c'est très-sérieux.... Si vous m'acceptez, pardine! vous serez ma femme dans huit jours.
--Comme vous y allez!...Vous m'aimez donc?
--Apparemment.
--Mais, compère, vous ne m'en avez jamais rien dit.
--Il fallait bien attendre que ce fût venu pour vous en parler.
--C'est tout de même singulier, reprit Louise, une fille comme moi et un monsieur comme vous.
--Ce monsieur trouve le pays charmant, et de grand coeur il y passera sa vie avec vous. Est-ce dit? J'ai juré de ne plus remettre les pieds dans Paris.... Vous êtes d'une humeur qui me plaît, et je suis fait aux manières du bonhomme Morand. Si ça vous va, donnez-moi la main.
--Dame! répondit Louise, la chose pourrait certainement s'arranger.... mais il y a Roger.
--Quel Roger?
--Un beau garçon qui m'aimait beaucoup et à qui je le rendais un peu.... Il est parti.
--Ah! et où est-il?
--Si loin, que ce n'est pas lui qui dansera à la noce! Ce Roger, un beau et brave garçon, soit dit sans vous fâcher, compère, était capitaine au long cours. Le premier navire qu'il a commandé a péri, le second tout de même. C'est en Amérique qu'il a fait naufrage.
--Bon! il est mort.
--Pauvre Roger! que c'est méchant!... Les dernières nouvelles que nous en avons eues étaient datées de la Havane. Depuis lors il ne nous a plus écrit. Je crois bien qu'il m'a oubliée.
--Et vous? reprit Pierre d'une voix un peu tremblante; y pensez-vous toujours, et ne vous consolerez-vous pas de l'avoir perdu?
--J'y pense comme à un ami qu'on regrette de ne plus voir. Quant à ne jamais me consoler, c'est beaucoup dire.--Cela étant, je ne vois rien qui s'oppose à notre mariage.
--Je vois bien, mon compère, que vous parlez sérieusement, et, quoique je n'eusse jamais pensé à devenir comtesse, il faut que je vous réponde. J'ai pour vous une bonne amitié, bien sincère et bien vraie: j'ai appris à vous aimer depuis que vous êtes revenu au pays; mais si vous demandez quelque chose de plus, je suis votre servante et vous tire ma révérence.
--Le reste viendra avec le temps.
--Je le désire, et ferai de mon mieux pour que cela vienne. Je ne vous promets pas de ne jamais plus penser à Roger, comme cela m'arrive toutes les fois que le vent souffle. La mer est si terrible!... Cela dit, ma confession est faite. Mon père me presse de faire un choix. Deux ou trois jeunes gens du pays m'ont demandée, un fermier de Varaville, qui a quelque bien, et le premier clerc du notaire de Touques. L'un ne me convient pas plus que l'autre. Vous, c'est différent, je vous connais. Donc allez voir mon père, et, s'il dit oui, vous n'aurez plus qu'à me mener à l'église.»
Le soir même, M. de Villerglé causa avec le père Morand. M. de Villerglé avait contre lui sa noblesse, ce qui choquait les principes du vieux professeur. Il avait un titre, des parchemins, et les anciens ne connaissaient pas ces choses-là. Cependant, comme la philosophie voulait qu'on s'accommodât des imperfections humaines, le bonhomme donna son consentement. Pierre embrassa Louise sur les deux joues: «Pardieu! ma commère, il n'y a plus moyen de s'en dédire, vous voilà ma femme!» dit-il avec ravissement.
La nuit était magnifique, et il prit par le plus long pour rentrer chez lui. Il lui semblait qu'il avait vingt ans. «Bon! dit-il, j'aurai beaucoup d'enfants, et j'élèverai des boeufs.»
Pierre avait fait venir, on le sait, deux voitures de Paris. Il en mit une à la disposition de Louise. Dès le lendemain, on les vit ensemble à Dozulé, où c'était jour de foire, et, à partir de ce moment-là, ils ne cessèrent pas de se montrer partout, bras dessus bras dessous. On savait que la noce devait se faire après le carême. Une voisine qui avait connu le capitaine au long cours hocha la tête et fit la moue: «Les hirondelles sont parties.... Adieu, Roger,» dit-elle.
Ces courses, ces emplettes, ces promenades, ces arrangements intérieurs qui bouleversaient la Capucine, toute cette pastorale plaisait fort à M. de Villerglé. Il se souvenait de Paris et riait de tout son coeur. «Je voudrais bien voir la figure que je ferais si j'étais à l'Opéra, disait-il, et qu'on vînt m'apprendre que je me marie avec une petite Normande de Cabourg!»
Toute cette joie était partagée par la famille Morand; seulement Louise se montrait moins gaie qu'on n'aurait pu le supposer, faisant un mariage qui était bien au-dessus de tout ce qu'elle pouvait espérer. Quant au professeur, il ne parlait jamais de Pierre qu'en disant: «Mon gendre M. le comte!» Ce dernier mot semblait même ne pouvoir sortir de sa bouche, tant il était gros. Un soir, M. de Villerglé le surprit en train de feuilleter de gros volumes et des liasses de vieilles chartes sur lesquels il prenait des notes.
«Eh! eh! dit le professeur, les Villerglé étaient aux croisades, mais il y avait un Morand dans l'armée de Guillaume le Bâtard!».
Les bans allaient être publiés, lorsqu'un matin Pierre vit arriver Louise à la Capucine. Elle était fort pâle et tout effarée:
«Qu'y a-t-il? s'écria Pierre.
--Ah! dit-elle, il y a que Roger est arrivé.»
M. de Villerglé se sentit pâlir.
«Eh bien! dit-il, il s'en ira comme il est venu.
--Ah! le pauvre garçon, il est si malheureux!
--Vous l'aimez encore!
--Pardine! je l'ai bien senti en le voyant.»
C'était le premier cri, le cri parti du coeur. Pierre en fut bouleversé. Louise se sentit émue à la vue du chagrin qu'elle avait causé.
«Il ne faut pas que cela vous désole, reprit-elle, on n'est pas maître des ces premiers mouvements; mais vous avez ma parole, et je la tiendrai.... C'est toujours votre femme qui vous parle.»
Deux larmes s'échappèrent des yeux de Louise.
«Mais enfin d'où vient-il? s'écria Pierre.
--Vous savez qu'il était à la Havane, où il cherchait à s'employer. Il avait perdu à peu près tout ce qu'il avait, et n'osait plus nous écrire. Enfin il trouve à s'embarquer sur une goëlette qui allait à la Nouvelle-Orléans; la goëlette est rencontrée par un ouragan qui la jette à la côte: un navire ramène Roger à Honfleur. A peine débarqué, il apprend que je vais me marier. C'est au temps où courait ce bruit dont vous m'avez parlé: il s'agissait de vous et non d'un autre comme vous l'avez cru. Voilà mon Roger qui perd la tête; il quitte Honfleur, et vient à Dives pour me faire ses adieux. Au moment d'entrer au Buisson, le courage lui manque, et il s'en allait sans m'avoir vue, quand je l'aperçois.... Je l'ai appelé, il s'est arrêté, et j'ai couru à lui. Est-il changé, mon Dieu!»
Louise pleurait en achevant.
«Vous ne m'en voulez pas? reprit-elle; il partira demain, et je sens bien que je ne le verrai plus!
--Et s'il ne part pas?
--Ça ne m'empêchera pas d'être votre femme.»
Pierre prit la main de Louise.
«Bon, dit-il, je verrai Roger.»
M. de Villerglé ne savait pas encore ce qu'il ferait. Il sentait bien qu'il aimait Louise, mais quelque chose lui disait qu'il ne pourrait pas la disputer à Roger. Roger était pauvre et malheureux, il avait donc tous les avantages. Cependant Pierre comprenait bien aussi qu'il n'aurait pas le courage de la céder sans lutte. Il ramena Louise au Buisson, et s'enferma avec le père Morand.
Le père Morand n'était pas troublé par l'arrivée inattendue de Roger; il ne voyait rien là qui fût de nature à modifier ses résolutions. Il avait tendu la main cordialement au capitaine, l'avait prié de vider un verre de cidre avec lui, et c'était tout. Si Roger voulait rester pour la signature du contrat, c'était bien; s'il voulait s'en aller, on lui souhaiterait bon voyage, après quoi le curé chanterait la messe. Quant aux craintes que Pierre laissait entrevoir, un homme habitué à vivre en compagnie des Grecs et des Romains pouvait-il se laisser attendrir par les larmes? Si Louise était assez folle pour aimer encore Roger, c'était un détail, et elle épouserait M. de Villerglé.
«Épouser une fille contre son gré! dit Pierre: quel diable de coeur me croit-on?»
Quand il quitta le Buisson, Louise avait les yeux rouges. «Bon! dit-il, vous allez voir que ce sera à moi de vous consoler!»
Le lendemain, il se promena de tous côtés jusqu'à ce qu'il eût rencontré Roger.
«Ma foi, monsieur, puisque le hasard nous a conduits l'un vers l'autre, dit-il, vous plaît-il que nous causions cinq minutes?»
Roger y consentit de grand coeur. En le cherchant, Pierre n'avait pas de projet bien déterminé. Il était poussé par une sorte d'instinct. Selon que l'entretien tournerait, il voulait lui offrir de se battre au pistolet à dix pas pour en finir, ou de partir sur un beau trois-mâts dont il le prierait d'accepter la cargaison.
M. de Villerglé avait passé deux ans au collége de Caen en compagnie de Roger: il le reconnut au premier coup d'oeil. Il avait devant lui un jeune homme blond, de bonne mine, qui avait l'air doux et triste.
«Ah! c'est vous! dit-il; c'est étonnant que ce nom de Roger ne m'ait rien rappelé! Il paraît donc que vous aimez Louise?
--Pourquoi me parler d'une chose qui ne peut me mener à rien? répondit Roger. J'imagine que vous êtes assez généreux, tout le bonheur étant à vous, pour ne pas vous railler de mon chagrin.
--Dieu m'en garde! j'aime trop Mlle Morand pour ne pas comprendre tout ce que vous devez éprouver.»
Pierre alluma un cigare et prit un sentier qui menait sur les dunes. Il aspirait violemment la fumée et donnait de grands coups de talon dans le sable.
«Çà, reprit-il, quoique je sois votre rival, ne voyez pas en moi un ennemi.... Parlez-moi donc comme si nous étions encore au collége de Caen. Pourquoi n'avez-vous pas écrit à Louise depuis plus de six mois?
--Eh! le pouvais-je? Rien ne me réussit. Il suffit que je mette le pied sur un navire pour qu'il périsse. C'est un miracle que je sois arrivé à Honfleur. J'avais entrepris tous ces voyages dans l'espérance de gagner quelque argent. Quand je me suis vu sans ressources, le courage s'en est allé. Le vieux père Morand aurait pu croire que je demandais la main de Louise pour le bien qu'elle a. Il sait compter, le père Morand, malgré les belles phrases qu'il tire de ses livres. Quand on m'a dit que Louise allait se marier, je me suis mis en route pour Dives sans savoir ce que je faisais; mes jambes allaient comme d'elles-mêmes. Je voulais la voir une dernière fois et puis m'embarquer. Cette fois, le naufrage eût été le bienvenu.
--Et vous n'avez pas pensé à me tuer? dit Pierre.
--Moi! et de quel droit l'aurais-je fait? Pourquoi me soupçonnez-vous capable d'une si méchante action? Savais-je seulement si Louise vous aimait? Fallait-il la punir par un malheur de l'affection qu'elle m'avait montrée? Dieu m'est témoin que je n'y ai jamais songé. C'est bien assez que je sois malheureux sans que Louise partage ma mauvaise fortune. Avec vous, elle n'aura rien à désirer.... Je m'en irai tranquille de ce côté-là.
--Mais enfin, depuis quand l'aimez-vous, pour tant l'aimer?
--Depuis toujours.... Cela a commencé quand elle était toute petite. Tenez, il vous souvient du jour où elle fut marraine de Dominique. Elle avait sept ans: je la vois encore avec sa robe blanche. Moi j'avais à peu près votre âge. J'éprouvai je ne sais quel horrible mouvement de jalousie, quand je vous vis à côté d'elle dans l'église.... J'avais une envie folle de sauter sur vous. Depuis lors ça n'a fait qu'augmenter. Mon Dieu! j'ai été jeune comme tant d'autres, j'ai couru le monde, et Louise n'était pas auprès de moi; mais je pensais à elle, et je vivais dans l'espoir qu'elle serait un jour ma femme. A présent c'est fini.
--Qui sait?» dit Pierre en serrant la main de Roger.
Pierre se promena sur le bord de la mer une partie de la nuit. Il ne pouvait séparer Louise de Roger par la pensée, et il se sentait horriblement triste. «Ah! disait-il, si c'est là ce qu'on appelle l'amour, je m'en souviendrai.»
Comme il rentrait au petit jour à la Capucine, il rencontra Dominique qui fredonnait, son fusil sous le bras. Depuis que le mariage de Louise avec M. de Villerglé avait été décidé, Dominique portait un habit de garde dont il se montrait très-fier. «Eh! monsieur, cria-t-il, à quand la noce?»
Pierre ne répondit pas et courut dans sa chambre, le coeur serré. Il tomba sur un fauteuil, le visage couvert de larmes. «Est-ce bête? dit-il; je pleure comme un enfant!»
Mais Pierre n'était pas homme à pleurer longtemps. Il frappa du pied violemment. «Ce n'est pas le moment de larmoyer, dit-il; il faut agir et faire son devoir.»
Là-dessus il sortit et marcha droit devant lui comme un soldat qui va au feu. Bientôt après il était au Buisson. Louise vint à sa rencontre.
«J'ai prié toute la nuit, dit-elle; je viens d'écrire à Roger.... Il quittera le pays.
--Vous êtes un brave coeur, répondit Pierre; mais cette lettre est partie?
--Il y a une heure.
--Et le père Morand est-il là?
--Oui.... il règle ses comptes pour le mois.
--Bon!... j'ai à lui parler.... Attendez-moi dans le jardin.»
Pierre poussa la porte et s'assit auprès du vieux professeur, qui essuya promptement sa plume.
«Bonjour, mon cher comte. Prenez-vous quelque chose ce matin? dit le philosophe.
--Allons droit au but, répliqua M. de Villerglé. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours.... Ce mariage que nous avons projeté vous paraît-il possible?
--Et quel empêchement y voyez-vous, s'il vous plaît?
--J'en vois un, et cela suffit: votre fille aime Roger.
--Le capitaine! la belle affaire! Est-ce que je ne suis pas le père Morand? s'écria le professeur en frappant du poing sur un livre. Il y a dans l'histoire de nobles exemples dont je saurai m'inspirer, et, comme Brutus....
--Il ne s'agit point de Brutus, et nous sommes en Normandie, s'écria Pierre à son tour. Laissons Rome en paix, et pensons à votre fille. Je n'ai pas le droit de la rendre malheureuse pour une parole qu'elle m'a donnée!
--C'est-à-dire que vous reprenez la vôtre. On m'avait bien dit que le marquis de Grisolle vous ménageait une riche héritière, Mlle de Fourquigny.... A présent, vous méprisez notre alliance.... Voilà qui est tout à fait d'un gentilhomme.»
Pierre sauta sur ses pieds.
«Mordieu! dit-il, si vous n'étiez pas le père Morand!...»
Il fit quatre ou cinq pas dans la chambre et se rassit. «Bon, reprit-il, fâchez-vous; moi je ne me fâche pas.... Souvenez-vous bien seulement que le mariage et moi nous sommes brouillés à tout jamais.
--On verra, murmura le professeur.
--En attendant, continua Pierre, Louise est là qui pleure. Il faut se dépêcher.... Qu'avez-vous à objecter contre Roger?...
--Un beau mari, qui perd tous les navires qu'on lui confie!
--Il ne naviguera plus.
--Et qui n'a ni sou ni maille!
--Ça me regarde.
--La belle alliance qu'un M. Roger! d'où ça vient-il?
--Pardine! d'Honfleur, comme je viens de Paris!»
Le père Morand murmurait encore, mais il était ébranlé. Pierre sortit un instant. «Allez chercher Roger,» dit-il à Louise.
Louise se sauva à toutes jambes. Pierre la suivit un instant des yeux et retourna auprès du père Morand, un peu triste. «A-t-elle couru!» se dit-il. Il contint son émotion et recommença bravement à discuter la question du mariage. Après une heure de conversation, la victoire lui resta.